Ba­garre gé­né­rale au ca­fé des Pla­ta­nes (Aix-en-Pro­vence, 15 no­vem­bre 1896)

  • Sources : Archives municipales Aix-en-Provence I1-20, n°851

     

L’an mil huit cent quatre-vingt 16 et le 16 9bre,
Devant nous, etc.
Se présente le s[ieu]r André Eugène, 40 ans, charron et limonadier, au quartier des Platanes(1), lequel nous déclare:
« Hier soir, vers 8 h, quatre individus de nationalité italienne, parmi lesquels se trouvait un n[omm]é Baumelle, carrier aux Pinchinats, sont entrés dans mon établissement, ils se sont attablés, ayant demandé un litre de vin et quelques biscuits. Voyant qu’ils étaient pris de boisson et qu’ils faisaient du bruit, je les ai engagés à rester tranquilles; un de ces quatre individus, que je ne connais pas (le plus grand), s’est levé. Lorsque je voulais le mettre à la porte, il s’est retourné vers moi et m’a saisi à bras-le-corps. Il m’a donné des coups de poing. Pendant ce temps, les trois autres ont tout brisé dans l’intérieur, lampes, bouteilles, vitres, etc.
« Le premier individu est rentré de nouveau dans la buvette, a pris un gros bâton qu’il portait dans un sac et m’a donné des coups. Ma femme a reçu aussi plusieurs coups de bâton sur les flancs et sur la […] où elle a été blessée.
« Pendant que j’étais dehors, un des compagnons a ramassé des pierres et m’en a lancé plusieurs sur la tête. (Je porte les traces de ces coups.) »
Nous constatons que le plaignant porte sur la tête deux blessures ayant entamé le cuir chevelu.
« Sans la présence de M. Vadon qui se trouvait dans le bar, ces individus m’auraient fait un mauvais parti.
« Les dégâts consistent en quatre carreaux de la porte brisés, la tapette de la porte enlevée, quatre carafes et une lampe à pétrole, deux ou trois bouteilles, une quinzaine de verres brisés; valeur: une trentaine de francs.
« Je porte plainte contre Baumelle et ses trois compagnons. »
[Signature d’André]

Enquêtes
Nous procédons aussitôt à une enquête au cours de laquelle nous avons entendu par procès verbaux. Des recherches faites nous apprennent que les trois Italiens demeurent et travaillent chez M. de [Fonscolombe?], sur le chemin de Saint-Canadet, près [de] Pertuis.
1. Signalement: taille 1m75, 50 ans. Chev[eux] chât[ain]foncé, moustaches grisonnantes, pantalon clair.
2. Signalement: taille 1m65, 40 ans. Moustache, châtain. Costume clair, avec un cache-nez bleu.
3. Signalement: taille 1m67, 40 ans. Costume drap foncé. Joint un certificat médical d’incapacité de travail de 8 jours. Un sac contenant deux chapeaux.

Interrogatoire de Baumelle
Sur la plainte du sieur André:
Faisons comparaître le sieur Baumelle et l’interrogeons concernant son état-civil:
Baumelle François, né à Boulbon (B.d.Rh.), le ………… 1861 de Pierre et de Rose Boudon, marié à Aix en 1886(2)
avec Rose Colon, 2 enfants, carrier, de campagne Lanonnerie, quartier de Beauregard, classe 1881, n°68 à Aix, jamais condamné.
« Hier soir, vers neuf heures, je me suis rendu au bar du sieur André avec trois Italiens; je ne les connais pas. Je les ai rencontré aux Platanes et j’ai bu un coup avec eux. Chez André, nous nous sommes faits servir du vin et des biscuits. Là, un des trois, le plus grand, âgé de quarante-cinq à cinquante ans, a cherché dispute pour rien au cafetier; il l’a même frappé du poing. Voyant cela, je suis sorti pour ne pas me trouver dans la bagarre; les autres m’ont suivi.
« Quand nous fûmes tous quatre sur la route, un des Italiens – celui qui avait un cache-nez bleu – se dirigea vers la porte du café et, d’un bâton qu’il portait à la main, brisa tous les carreaux de la porte vitrée du bar.
« La-dessus, je me suis sauvé, ne voulant pas en voir davantage. Au moment de prendre la fuite, j’ai entendu les femmes qui se trouvaient dans le bar; j’ai supposé que la bataille continuait. Je ne puis vous dire comment M. André a été blessé. Je n’ai pris aucune part à cette rixe, au contraire j’ai même reçu d’un Italien un coup de bâton, je ne sais pourquoi.
« Sur demande, quand l’Italien a donné le premier coup de poing à André dans le bar, je suis intervenu pour les séparer. C’est à ce moment que mon chapeau est tombé dans le bar où on l’a retrouvé. Je reconnais ce chapeau comme le mien.
« Le chapeau que vous me présentez doit, je crois, appartenir à l’Italien – le plus grand – celui qui, le premier, a donné un coup de poing. Ce sac lui appartient aussi.
« Je ne connais pas ces Italiens, mais je les ai rencontrés quelquefois en ville. Le plus grand doit être un casseur de pierres. Ils m’ont dit qu’ils devaient aller à Saint-Canadet. »

Confrontation de Baumelle et du cafetier André
LE CAFETIER ANDRÉ. – « Le n[omm]é Baumelle, quand j’ai reçu le premier coup, ne s’est pas porté à mon secours, mais je ne l’ai pas vu me porter des coups. Il est sorti en même temps que ses compagnons et là, dans l’obscurité, je ne sais ce qu’il a pu faire. Dehors, j’étais aux prises avec l’Italien – le plus grand – et je ne sais pas ce que Baumelle a fait, mais je puis certifier que l’Italien qui avait un cachez-nez bleu, m’a frappé avec une pierre qu’il avait dans un mouchoir.
« Je n’ai pas vu non plus de bâton entre les mains de Baumelle. Je ne sais pas si Baumelle a pris la fuite en même temps que les autres ou à pied. »

Interrogatoire d’un témoin
Entendons le nommé Madon Marius, 42 ans, bourrelier sur griffons, lequel dit :
« Hier soir, vers huit heures et demi, je me trouvais avec ma femme et ma fille au bar André aux Platanes. Nous venions de dîner lorsque Baumelle est entré avec trois Italiens. Un de ces derniers – le plus grand – a cherché dispute au patron et lui a donné des coups de poing. Je suis intervenu pour les séparer. A ce moment, j’ai été frappé de coups de poing par les autres. Je crois qu’ils sont venus tous les trois, mais je ne puis préciser. Dans la bousculade, tout le monde est sorti, j’ai reçu encore quelques coups de poing et aussi un coup de bâton. je n’ai pas de blessure.
« M. André se débattait avec le plus grand des Italiens et j’ai essayé de les séparer.
« Pendant ce temps, un autre Italien est venu et, avec une pierre pliée dans un mouchoir, en a frappé André sur la tête. Le premier des Italiens – le plus grand – a brisé les carreaux des vitres avec un bâton et tout se trouvant à l’intérieur.
« André a saisi une carafe qu’il a jetée à son adversaire sans l’atteindre. André a voulu saisir l’Italien, je l’ai aidé, mais nous n’avons pu le maintenir. Le n[omm]é Baumelle et ses trois camarades se sont sauvés tous les quatre.
« Je n’ai pas vu Baumelle frapper, mais je ne crois pas tromper en disant que tous ont frappé – le premier Italien avec un bâton, un autre avec une pierre et le troisième Italien et Baumelle avec leurs poings. »

Confrontation entre Baumelle et Madon
MADON. – « Baumelle a pris part à la rixe, comme ses camarades. je ne puis préciser ses coups, mais il s’est mêlé au corps-à-corps. »
BAUMELLE. – « Je n’ai point frappé. Je suis intervenu dans la bousculade, mais c’était pour intervenir et empêcher le grand Italien de frapper André. »
MADON. – « Je ne puis préciser, mais je sais parfaitement que ce n’est pas lui qui est entré dans le bar pour tout y briser. »
[Signature de Madon.]

Interrogatoire d’un témoin
Entendons Mme Madon, née Monnier Anna, 38 ans, laquelle dit :
« J’étais hier soir au bar des Platanes quand la rixe s’est produite et quand André a été attaqué par un Italien. André et le plus grand se tenaient dans le bar. Les trois autres sont intervenus, la bousculade a occasionné la sortie de tout le monde. Mon mari est intervenu pour porter secours à André. Je m’étais approchée pour faire entrer mon mari. C’est là que j’ai vu les trois Italiens et Baumelle, mêlés à la rixe, chacun frappant de son côté, mais je n’ai pu distinguer les coups, surtout en ce qui concerne Baumelle. Il était dans le tas, mais je ne sais ce qu’il a fait.
« Je sais que c’est le plus grand des Italiens qui a tout brisé dans le bar et qui a commencé à donner des coups de poing à André.
« Je ne sais qui est celui qui a donné des coups avec une pierre.
« Baumelle et deux Italiens ont pris la fuite avant le plus grand qui, lui, est parti le dernier et qui a été le plus acharné. »

Confrontation entre Baumelle et Mme Madon
Mme Madon maintient ses dires.
BAUMELLE. – « Aussitôt que nous fûmes sortis du bar, le plus grand Italien a donné un coup de bâton dans le vitres. J’ai reçu un coup de ce bâton et me suis sauvé. Je n’étais pas là quand la rixe devint sérieuse, hors de l’établissement. »
DAME MADON. – « Dehors, Baumelle était avec les autres et il est parti en même temps qu’eux. »
[Signature d’Anna Madon.]

Interrogatoire d’un témoin
Nous entendons Mlle Madon Zoé, 14 ans, laquelle dit:
« J’étais hier soir avec mes parents au moment de la rixe. J’étais tellement effrayée que je n’ai pas pu bien distinguer d’où les coups venaient, mais je puis certifier que le plus grand des Italiens a tout brisé dans l’établissement.
« Quant à la part prise par ses camarades, je ne puis la préciser. Je n’ai pas bien distingué l’affaire en raison de l’obscurité. »
[Signature de Zoé Madon.]

Le 17 novembre, Mme André, femme du cafetier, portait plainte à son tour.
  • Sources : Archives municipales Aix-en-Provence I1-20, n°865

     

L’an mil huit cent quatre-vingt 16 et le 17 9bre.
Entendons la dame André Augustine, née Meil, 33 ans, propriétaire du bar des Platanes, laquelle déclare:
« Le 15, vers huit heures du soir, j’étais dans ma cuisine lorsque le n[omm]é Baumelle est entré dans le bar avec trois Italiens que je ne connais pas. Ces individus paraissaient avoir bu un coup. A un moment donné, un de ces Italiens – le plus grand – a saisi mon mari par la gorge et lui a donné des coups de poing. Ils sont sortis tous deux dehors et les autres ont suivi.
« Dehors, il y a une bataille générale. Le plus grand est revenu avec un bâton et a cassé les vitres de la devanture, ainsi que des bouteilles, [des] verres et une lampe à l’intérieur.
« Lorsqu’ils étaient dehors, je suis allée vers le grand pour le désarmer et cet individu m’a lancé plusieurs coups de bâton dans les côtes. Je n’ai reçu aucun blessure mais je souffre beaucoup de ces coups. Je ne me baisse que difficilement.
« Un autre Italien, taille moyenne, yeux bruns, a donné des coups de pierre sur la tête de mon mari et lui a fait des blessures.
« M. Madon est arrivé pour porter secours et tous son partis, laissant sur place deux chapeaux et un sac. »
[Signature d’Augustine Meil]

1. Situé au nord d’Aix, sur la route des Alpes, à mi-chemin entre Aix et Venelles.
2. Le 17 février 1886 avec Rose Marie Bonaventure COLON veuve RAMIS.