Con­cep­tion et gros­sesse dans la Pro­vence d’hier

La vie des Provençaux fourmillait de superstitions en tout genre. Il n’y a donc pas lieu de s’étonner de retrouver nombre d’actes empreints de mysticisme que l’on accomplissait lorsque l’on voulait avoir un enfant.
enfantLe modèle par excellence de la femme enceinte dans l’imaginaire provençal reste bien évidemment celui de la Vierge Marie que l’ange Gabriel visita un jour et à qui il annonça qu’elle deviendrait miraculeusement enceinte du fils de Dieu. Certes, nulle Provençale ne prétendait obtenir ce privilège, mais le récit biblique laissait croire en tout cas qu’il fallait passer par les saints pour espérer tomber enceinte lorsque la nature refusait son don. Presque chaque localité de Provence possédait un saint qui intercédait pour obtenir une conception. Les plus fréquents étaient la Sainte Vierge, sainte Anne, sainte Marthe, Sainte Rossoline, sainte Madeleine et saint Honorat. Il était même fréquent de prénommer l’enfant du nom du saint invoqué. A cet égard, les solutions ne manquaient pas, entre prières, pèlerinages et autres voeux.

Dévotions religieuses

Le pèlerinage de la Sainte-Baume à l’époque de la Pentecôte était particulièrement recommandé pour les couples inféconds. En chemin vers la grotte de Marie-Madeleine, on faisait une halte au cours de laquelle on érigeait un petit monticule de pierres, que l’on dénommait le castelet, symbole de l’érection masculine, censé donner au mari les ardeurs qui lui manquaient. Celui-ci accrochait ensuite une branche de gui à la taille de son épouse.
Dans les Alpes-Maritimes, on se rendait généralement à Notre-Dame-de-Laghet, près de la Turbie. On offrait à la Sainte Vierge, pour l’occasion, quantité de bijoux, allant de la boucle d’oreille à la bague de mariage.
Dans le Var, c’est saint Phoutin (1) qui était invoqué. enfant2
Le besoin d’associer des saints à toute conception venait du fait que la conception était généralement considérée comme œuvre divine. Dès lors, lorsqu’une femme était stérile, les raisons que l’on invoquait se situaient dans le domaine de la superstition et l’on croyait fermement que quelque sorcier ou « masque » en était à l’origine. On préférait alors rechercher l’aide protectrice des saints.
Toute étude sur les coutumes de nos ancêtres de Provence se c
onfronte tôt ou tard à la superstition; nul ménage ne semble y échapper et chaque ville, chaque village a ses habitudes dans ce domaine. Des témoins affirmaient qu’à Aix, les couples sans enfant se rendaient à l’olivier de la Touesse autour duquel ils entreprenaient une danse au cours de laquelle ils heurtaient par trois fois le tronc de leur postérieur. Cette danse était réputée rendre la fécondité. L’arbre, on s’en doute, est un symbole phallique. D’autres pratiques incluant des arbres ont été repérées en Provence. A Collobrières (Var) par exemple, des femmes rampaient sur certaines racines d’un vieux châtaignier du chemin des Amoureux. Cette action avait le même but: donner la fécondité désirée.

Envies de femmes enceintes

Les femmes enceintes, on le sait, ont des envies auxquelles il vaut mieux ne pas résister. On considérait autrefois que refuser à une femme enceinte ce qu’elle demandait provoquait la venue d’un orgelet sous la paupière. A tel point que lorsque quelqu’un souffrait de ce mal, la première cause que l’on cherchait était de savoir si la personne avait une femme enceinte dans son entourage.
Dès 1415 au moins, la condition de la femme enceinte était prise en compte. C. Tiévant évoque un texte tiré des statuts municipaux de Toulon: « Toute femme enceinte peut, à cause de son état, cueillir du fruit, plein ses mains, dans la propriété d’autrui ou le manger là même; mais si elle en emporte plus que ses mains pleines, elle doit cinq sous, s’il n’y a pas plus grand dégât. » (2)
Les envies, en provençal, portaient le nom d’envegeos.

Le sexe de l’enfant

Rien n’étant laissé au hasard, il y avait de nombreux moyens de déterminer le sexe de l’enfant avant sa naissance. Pour ce faire, il suffisait d’observer la femme enceinte dans ses faits et gestes. Si celle-ci trouvait une épingle, elle attendait un garçon, si c’était une aiguille, ce serait une fille. Si elle buvait le fond d’une bouteille de vin, elle aurait une fille.
Une coutume étonnante consistait à donner à la future mère les clavicules de la volaille qu’elle était en train de manger. Celle-ci devait jeter l’os en l’air. S’il retombait « les jambes en l’air », elle aurait une fille.
Il existe même des cas où le sexe pouvait être déterminée à pile ou face. Pielo (pile) annonçait une fille, croux (face) un garçon. Mais, au préalable, il avait fallu faire passer la pièce entre la chemise et le corps de la femme enceinte sans quoi la pièce n’aurait pas dit juste.
On le voit bien, un rien servait à déterminer le sexe de l’enfant, preuve de l’attachement de nos ancêtres aux détails de la vie quotidienne. Même un chien urinant sur la robe de la future mère pouvait être interprété comme le signe de la venue d’un garçon.


(1) On fêtait saint Phoutin (ou Pothin, Foutin) en Provence le 2 juin. Saint Phoutin fut évêque de Lyon et mourut en martyr en 177. Le culte de ce saint fut encouragé par l’Église qui y voyait un moyen d’entraver le culte que les Provençaux vouaient autrefois au dieu romain Futinus.
(2) Claire Tiévant, « Almanach de la mémoire et des coutumes », Paris, 1983.
Photographies : © 2001-2013 Jean Marie Desbois.