II. Jean Étienne Séard. Le bagnard de Montgardin

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place-jean-marcellin-gapAussitôt, Jean Étienne Séard fut mené à Gap sous bonne escorte et jeté au cachot. Il est possible que, sur le moment, il estimait que sa peine serait relativement clémente. Après tout, il n’avait tué personne. Rien ne se passa pourtant comme prévu.
Il ne fut pas jugé tout de suite. Après environ deux mois et demi de détention arriva le 30 juin, saison où, d’ordinaire, les paysans comme Jean Étienne s’activait dans les champs sans perdre de temps. Qu’on le juge, qu’on lui donne son amende et qu’on le laisse enfin retourner faire sa récolte! Lorsque le garde vint le tirer de sa cellule ce jour-là, il pensait peut-être son calvaire proche de la fin. Enchaîné, il fut mené dans un chariot jusqu’à Grenoble où on le présenta le lendemain à la Cour royale et plus précisément à la chambre d’accusation pour savoir ce qu’il convenait de faire de lui. La cour estima le délit suffisamment grave pour être qualifié de crime. Dès lors, l’affaire devait aller aux Assises. Assommé ! Sans doute, aucun autre mot ne dut qualifier mieux à ce moment le pauvre Étienne. Il réalisait enfin la folie de ce qu’il avait fait et les conséquences qui s’ensuivraient.
Il faudrait donc retourner à Gap car c’est là que se trouvait la Cour d’Assises. Au moins, Étienne retrouverait là l’air de son pays. Il retrouva la cellule dans laquelle il avait purgé plus de dix semaines et en passa à nouveau huit autres. Et le procès arriva.

Le procès d’assises

Gap, le Tribunal, 29 août 1826. La séance est publique et Jean Étienne Séard est présenté au juge. A ses côtés, son avocat, Maître Blanc le Jeune, le soutient et tente de le sauver.

L’acte d’accusation est lu devant tous :

« Accusé premièrement d’avoir, le 15 avril 1826, en la commune de Montgardin […] volé à la dite Anne Bonnafoux, veuve de Jean Durand, [la somme de 1 112 F], deuxièmement d’avoir dans la nuit du 15 au 16 avril 1826 et dans le chemin public tendant de Chorges à Montgardin, conjointement avec deux autres individus inconnus, tenté de voler de l’argent à Jean-Laurent Astier […] laquelle tentative, manifestée par des actes extérieurs et suivie d’un commencement d’exécution, n’aurait été suspendue ou n’aurait manqué son effet que par des circonstances fortuites ou indépendantes de sa volonté, et d’avoir commis cette tentative de vol étant porteur d’armes apparentes. »

L’accusation est grave. Loin de l’amende attendue, Étienne réalise maintenant qu’il risque une lourde peine de travaux forcés.
Maître Blanc le Jeune se lève et prend la parole. Bec et ongles, il défend son client. Pour lui, Jean Étienne Séard est innocent des crimes dont on l’accuse. Il demande en conséquence que cette innocence soit reconnue et l’accusé acquitté et mis en liberté. Le jury délibère et va répondre à deux questions essentielles pour l’avenir du prisonnier :

  • Jean Étienne Séard est-il coupable d’avoir volé une forte somme d’argent à Mme Bonnafoux avec l’aide d’escalade et d’effraction? À cette question, le jury répond « oui », mais « sans escalade » bien qu’avec effraction. À l’énoncé de ce oui, Étienne serre les mâchoires, il sait que, maintenant, il est considéré comme coupable et devra purger une peine.
  • Jean Étienne Séard est-il coupable d’avoir, dans la nuit du 15 au 16 avril 1826, tenté de voler de l’argent à Jean-Laurent Astier, tentative avortée ? Le jury répondra « non » à cette question. Il n’est donc pas prouvé qu’Étienne a commis ce forfait. Il n’en reste pas moins coupable.
Bucelle, le Procureur du roi, prend à son tour la parole et demande au tribunal de condamner Jean Étienne Séard aux travaux forcés pour cinq à vingt ans, ainsi qu’au remboursement des frais envers l’Etat. Le Président demande à l’accusé de se lever. Étienne est là, face à ses accusateurs et attend le verdict. Celui-ci va tomber comme un couperet :

« La Cour condamne Jean Étienne Séard à la peine de six années de travaux forcés [et] ordonne qu’avant de subir sa peine, il sera attaché au carcan sur la place publique Saint-Étienne de cette ville [de Gap] où il demeurera pendant une heure exposé aux regards du peuple, ayant au-dessus de sa tête [un] écriteau [portant en caractères gros et lisibles son nom, sa profession, son domicile, sa peine et la cause de sa condamnation, art. 22]. Après avoir subi sa peine, il sera placé pendant toute sa vie sous la surveillance de la haute police de l’État1. »

Étienne est en état de choc. Comment peut-on le condamner si lourdement pour un moment de folie? Il n’a tué personne.

L’exécution de la peine

L’avocat de la défense fit appel du verdict. Celui-ci fut confirmé le 5 septembre 1826. Rien ne s’opposait plus dès lors à l’exécution de la peine.
Après cet appel, Étienne resta encore un mois dans les cachots de Gap. Le 7 octobre, peu avant midi, il fut extrait de sa cellule, mis au carcan, puis exposé sur la place Saint-Étienne (actuelle place Jean-Marcellin, photo ci-dessus) aux regards et aux injures de la foule. Gautier, greffier du tribunal de première instance, vint en personne vérifier que cette peine fut exécutée.

Le bagne

Après quelques semaines supplémentaires à Gap, Étienne fut finalement transféré à Toulon. Le 12 novembre 1826, il rentrait au bagne. Son enregistrement d’entrée (photo ci-dessous) nous présente le portrait de ce malheureux : 1 mètre 65, barbe et cheveux grisonnants, visage ovale, yeux bleus, nez gros, bouche grande, menton rond et front découvert2.
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Étienne survécut à cette peine qui fut fatale à tant d’autres bagnards. Il fut libéré le 7 octobre 1832, six ans jour pour jour après son exposition sur la place Saint-Étienne de Gap. Il revint à Montgardin pour y vivre chez son fils, sans plus jamais apparaître dans la vie publique du village. Il s’éteignait paisiblement huit années plus tard3. La vie continua sans lui et son nom fut encore longtemps associé à celui d’un bagnard, puis il fut finalement oublié. Plus de 170 ans après, un de ses descendants tint à lui rendre le présent hommage.

Notes

1. Archives départementales des Hautes-Alpes, 2 U 26.
2. Archives du Service Historique de la Marine, Toulon, 1 O 152, n°20283.
3. Jean Étienne Séard fut le seul Montgardinois jamais condamné aux travaux forcés au bagne de Toulon.