La nuit du 11 juin 1909 à Salon

Texte d’Albert-Émile Sorel (1876-1938), témoin du tremblement de terre.
« J’ÉTAIS en Provence, depuis trois mois bientôt, en pleine campagne, à peu de distance de la coquette cité de Salon, et j’habitais un « mas » patiné par les siècles auquel conduisait un petit chemin delicieusement champêtre et que dominait un bois de pins. Devant moi, des prés ; la verdure des herbes hautes ondulait aux pieds des mûriers, des pêchers, dont les branches portaient des fruits orgueilleux qui brillaient ; derrière une olivette mouvante, la ville détachait ls tourelles de son château et son antique église sur un ciel limpide, et les collines harmonieuses dessinaient leur profil attique.
Nul paysage n’est mieux fait pour le silence de l’enchantement nocturne. Dès que le monde se couvre de ses voiles, les astres s’allument et scintillent ainsi que des regards attendris ; les rainettes chantent une mélopée charmante et les arbres murmurent pour raconter des légendes et des féeries. C’est la beauté unie à la splendeur du recueillement.
Ces lieux devaient devenir, pendant quelques heures, le décor d’un spectacle dont le souvenir m’obsède. Après une journée brûlante, le soleil était descendu plus morne que de coutume. pas un souffle de vent n’ébranlait l’espace. Cependant, le calme régnait. Dans la salle à manger de campagne, je goûtais la détente qui succède aux après-midi ardentes de l’été méridional. 9h15 venaient de sonner au lointain, sur la tour de la ville ; des bruits familiers retentissaient dans la maison, et, subitement, un vacarme de vaisselle qui tombe, un plancher qui fléchit, une suspension secouée qui se met à décrire un cercle fantastique, un grondement qui se prolonge, qui augmente, qui assourdit, des murs qui craquent, des meubles qui grincent, qui roulent sur le sol ; enfin le fracas d’un bombardement, quelque chose comme un obus qui éclate. Une voix, à mes côtés, prononce ces mots : « Un tremblement de terre ! » Que s’est-il passé ? J’ai couru au premier étage, j’ai arraché des enfants en pleurs de leurs lits, j’ai dégringolé des marches, ouvert une lourde porte et je me suis trouvé dehors, sur un sol mouvant. Cela n’avait duré que vingt secondes ; il y a de ces instants où les forces se centuplent.
palamar-salonMaintenant, l’ombre opaque nous enveloppait. la nature s’était tue ; elle palpitait encore, toutefois, pareille à la marée qui vient de briser ses flots sur un récif et qui se retire pour calmer sa fureur. Allions-nous voir de nouvelles vagues de terre se soulever ? Le globe allait-il s’entrouvrir pour un egloutissement des hommes et des choses ? Une immense clameur s’élevait d’alentour, à des kilomètres à la ronde ; une clameur lamentable, des gémissements fous, des appels désespérés se traînaient à travers la nuit et montaient jusqu’à nous. Il fallut rentrer dans la maison où chaque pas sonnait dans l’écho plus sonore, éteindre les lumières, par crainte d’un incendie, et trouver des vêtements et du secours, ca, de partout, on se sauvait, hagard, désordonné, devant ce tourbillon, ce remous du monde, qui semblait réclamer sa proie.
Peu à peu, les clameurs s’atténuaient. On entendait parfois comme un sanglot. Les paysans soupçonneux commençaient à calculer les pertes probables et rentraient dans leurs cuisines pour y chercher les restes de leur repas. Les minutes se succédaient, interminables, coupées par un mot, prononcé d’intervalle en intervalle et qui résonnait lugubrement.
Nous n’avions pas songé tout de suite aux bêtes : les chevaux furent sortis de l’écurie dans laquelle s’étaient réfugiés deux chiens apeurés et un chat qui miaulait désespérement. On les conduisit dans l’allée, sous les pins, désormais notre asile ; une lourde bâche, attachées à quatre troncs noueux, pouvait à la rigueur nous protéger contre la pluie menaçante. Une lampe éclairait cette crèche improvisée, où reposaient sur le sol, inquiets, des femmes et des enfants. Des nuages encombraient la voûte céleste au fond de laquelle pleuraient de rares étoiles, dont l’éclat était tamisé par une brume opaque. Un cours d’eau bavardait, et chacun s’imaginait entendre le son des cloches et le roulement des tambours, soulignés par le clairon d’alarme, et s’attendait à voir monter des lueurs sinistres d’une ville subitement éteinte.
Une femme déclarait que la prédiction en avait été faite pour cette heure même. Puis, les chevaux piaffèrent ; la fraîcheur qui précède l’aube humectait les prairies d’une rosée précoce ; un chien grogna et un rossignol soupira amoureusement.
Le lendemain, le soleil envoyait ses longs rayons sur le pays ému. L’aurore se levait avec un sourire pâle, de son lit d’ocre et d’or ; la vieille maison restait debout ; les arbres antiques avaient résisté au choc. Je me rendis à Salon. La ville était bouleversée ; les murs lézardés s’écroulaient ; des objets en désordre jonchaient les rues, et la foule, en larmes, criait désespérément. Sur la place, les habitants étaient couchés pêle-mêle ; des visages résignés vous considéraient avec stupéfaction ; d’autres, hébétés, vous imploraient : personne n’avait plus confiance dans son foyer. La nature l’avait secoué, brisé, piétiné ; les églises elles-mêmes n’étaient point épargnées. Quelques façades subsistaient ; l’intérier n’était plus qu’un mélange confus de plâtras, de poutres, de miettes sans noms. Beaucoup de personnes furent ainsi anéanties, et ceux que la ruine avait atteints se promenaient, impassibles, cachant sous leur figure indifférente le chaos de leur âme : des masques qui devaient tomber bientôt comme les façades des maisons. Toute la tragédie de l’existence bourgeoise et provinciale se déroulait en épisodes simples et se manifestait par des dévouements qui touchaient à la grandeur par leur spontanéité. Des enfants naquirent cette nuit-là, dehors, sur la place ou dans la rue, comme si, dès le seuil de la vie, l’expérience de la misère et de l’infirmité humaines devait leur être révélée. »