La poissonnière de Provence, qui est-elle ?

Le terme de « poissonnière » n’a pas vocation à complimenter la personne qu’il désigne. On l’utilise aujourd’hui pour qualifier une femme à l’exubérance vulgaire mais il faut dire que les poissonnières d’hier ne faisaient rien pour soigner leur réputation.
Une poissonnière (peissouniero en provençal, piscaria en latin médiéval) est bien entendu une vendeuse de poisson. C’est même la plupart du temps la femme d’un pêcheur qui vend à la criée le produit de la pêche de son homme. Dès l’arrivée du poisson frais, elle parcourt les rues en criant : « Anas a la pescarie, l’y a fouesso pey, es fresc et a bouen marcat » (« Allez à la poissonnerie, il y a beaucoup de poisson, il est frais et à bon marché. »)
Toute la matinée, la brave femme va crier à tue-tête pour attirer le client et vanter la qualité de son poisson : « Que pey ! Qu’aco es viou ! » (« Quel poisson ! Qu’il est vivant ! »)
La mauvaise réputation des poissonnières remonte à la nuit des temps. Une chanson provençale de 1550 nous en apprend d’ailleurs de belles :

Si anas a la pescario
Per aver des peysson fresc
Aures peys de pudeiro
Et ben souvent vous batres
Non en aura pas cascun.

(« Si vous allez à la poissonnerie pour avoir du poisson frais, vous aurez du poisson pourri et bien souvent vous vous battrez ; chacun n’en aura pas. »)
Les reproches semblaient alors se concentrer sur la malhonnêteté des poissonnières des temps anciens.
Pourtant, il est une qualité que l’on associait immanquablement aux poissonnières, c’est qu’elles étaient charitables et n’hésitaient pas à venir en aide aux pauvres gens. Avec leur sous-coiffe en mousseline si caractéristique, on les retrouvait souvent à crier lorsqu’un enfant se perdait sur le marché et à mobiliser tout le monde pour le retrouver.

poissoniere

Le fait divers ci-dessous, survenu le 15 décembre 1892 à Aix, présente pourtant une poissonnière fort peu commode et bien peu charitable. On dira qu’elle devait être dans un mauvais jour. L’histoire est authentique :
Une brave poissonnière était arrêtée devant un corridor de la rue Rifle-Rafle et discutait avec une cliente le prix de ses anguilles. Elle s’aperçut qu’un mendiant était planté devant elle, regardant d’un œil d’envie les poissons de sa banasto.
− Qu’est-ce que tu veux ? lui demanda-t-elle en colère.
Le mendiant ne répondit pas.
− Enfin, me diras-tu ce que tu espères, planté là comme une estatue ?
− Faites-moi cadeau d’un poisson, insinua le mendiant, je n’ai pas mangé depuis deux jours.
− Ah ! tu veux un pèi… Eh bien, tu as du toupet… Te figures-tu qu’on me les donne ou bien qu’ils me sont arrivés tout seuls de Marseille en marchant d’à-pied ?
− Voyons, faites un petit sacrifice… Ils ne doivent pas coûter bien cher, ces poissons… Je vois qu’ils ne sont pas frais.
− Ah ! b… d’éspéça ! s’écria la revendeuse furieuse, ces anguilles ne sont pas fraîches… Elles ont été pesquées hier… Si je me retenais pas, je te romprais quelque chose… Tu commence à m’exorciser ! File.
− Allons, fendez-vous d’une anguille, la petite mère !
− Je préférerais les avaler toutes crues… Je ne suis pas chargée de nourrir les faignants comme toi !… Long pantou !
− Vous n’êtes pas gracieuse pour une poissonnière.
− (Ironique) : Peut-être qu’avec le poisson, môssieur voudrait manger un bon gigot et quelques lambris dorés…
− Mais non, je me contente d’une anguille, j’en mange si rarement.
− Ah ça, ze te crois… Tu dois te bourrer de fayots et de ratatouille chez Second… Sors d’ici ! Tu me suffoques.
La discussion se prolongea quelques instants encore.
À la fin, la poissonnière rageuse, écumant de colère, finit par prendre une anguille et en appliquer trois coups furieux sur la figure du mendiant.
Sans s’émouvoir, celui-ci ramassa le poisson tombé à terre, l’essuya et le mit dans la poche, en disant :
− Merci, la vieille !
L’autre réclama alors son aiguille, une courte bagarre s’ensuivit. Résultat, la banaste à terre, les anguilles dans le ruisseau…Pour terminer sur une question généalogique : n’hésitez à m’informer lorsque vous découvrez une poissonnière lors de vos recherches.