L’affaire du paquet de grives (Pertuis, 17 janvier 1885) [1/3]

Le 17 janvier 1885, la femme du docteur Gustave Tournatoire qui exerçait à Pertuis, petite ville du département de Vaucluse, devint subitement folle. Elle s’était couchée de bonne heure, pensant apaiser les lourdeurs de tête et les maux de cœur dont elle avait été prise après le repas du soir, mais elle n’avait fait que souffrir davantage. Elle avait essayé de lire, comme c’était son habitude, mais les lettres ne lui étaient apparues que dans un brouillard. Elle avait alors, dans une gesticulation désordonnée, renversé la lampe qui éclairait la table de nuit. Et comme son mari était venu s’étendre à ses côtés, elle lui avait étreint le bras et jeté ces mots : « Tu vas te battre en duel, mais je te le défends. Ne nie pas. Je le sais. J’entends déjà tes témoins qui montent. »
Pertuis (Vaucluse), vue générale. DR.

Pertuis (Vaucluse), vue générale. DR.

Dressée sur son séant, très rouge, elle lançait dans tous les sens des regards affolés. Et ce drame avait duré jusqu’au jour.
Vers 9 heures du matin, cette jeune femme s’était montrée un peu moins délirante, mais elle y voyait encore si trouble, qu’elle habilla sa fille d’une façon absurde. Elle lui mit sa robe à l’envers et lui passa ses bas aux mains comme elle eût fait de longs gants. Il lui semblait alors qu’une pluie de lentilles tombait devant ses yeux et que l’air était obscurci par des nuées de mouches volantes. Elle ne redevint lucide que dans la soirée.

Une autre…

Mais, dans la même maison, une autre personne allait le lendemain 19 janvier, se livrer à des manifestations encore plus graves. C’était la bonne, Claire Sajio, âgée de 19 ans. Aussitôt après son petit-déjeuner elle s’était employée, sans qu’on sût pourquoi, à briser la vaisselle. Puis elle avait accumulé dans le salon tout un amas de débris de faïence, de haricots, de pommes de terre, de navets et de plumes d’oiseau. Enfin, elle avait saisi par son collier le chien de la maison et si on ne lui eût arraché des mains, elle l’aurait mis à la broche. A toutes les questions, elle n’avait répondu que par des incohérences et s’était comportée comme une telle énergumène qu’il avait fallu l’attacher avec des cordes sur un canapé. N’était-elle pas folle à lier ?

La venue de Basnier

J. Williamson, Femme atteinte de manie hilarante. Credit: Wellcome Library, London. Wellcome Images images@wellcome.ac.uk http://wellcomeimages.org. Creative Commons Attribution only licence CC BY 4.0 http://creativecommons.org/licenses/by/4.0/

J. Williamson, Femme atteinte de manie hilarante.
Credit: Wellcome Library, London. Wellcome Images
CC BY 4.0.

Ne comprenant rien à ces événements étranges, le docteur Tournatoire alla demander conseil à un sien confrère âgé de 77 ans, le docteur Basnier. Cet homme de l’art lui demanda :
« Vos deux malades n’auraient-elles pas absorbé sans s’en douter quelque substance vénéneuse ? Au fait, qu’ont-elles donc mangé depuis le 17, c’est-à-dire depuis samedi ?
— De suspect, je ne vois guère qu’une omelette aux épinards.
— Nous brûlons. Il se peut que cette herbe ait avoisiné, dans votre jardin, quelque plant de ciguë. »
Et, pour en avoir le cœur net, Basnier se rendit chez Tournatoire. Claire Sajio, toujours liée de cordes, penchait la tête en avant. Le vieux médecin la lui releva. Il vit des yeux hagards et les pupilles extraordinairement dilatées. Et tout aussitôt, la bonne fut agitée de mouvements convulsifs. Malgré ses entraves, elle dansait la danse de Saint-Guy. Elle lançait ses mains en avant comme si elle voulait saisir quelque chose sur la redingote du docteur Basnier. Détachée sur l’ordre de celui-ci, elle s’avança en titubant. Elle ne commandait plus à ses jambes et il semblait qu’elle fût devenue aveugle.
Basnier se pencha vers son jeune confrère et lui dit tout bas :
« Je crois de plus en plus à un empoisonnement et, vu l’état des pupilles, j’opinerais pour l’atropine. N’est-ce pas votre avis ? »
Le docteur Tournatoire demeura un instant songeur. Puis il pensa tout haut :
« Je cherche si ma femme et ma bonne n’auraient pas absorbé quelque aliment auquel je n’aurais pas touché moi-même. Mais, au fait, je me rappelle : samedi, à dîner, la première a mangé une grive froide et j’ai appris, d’autre part, que Claire en a mangé une autre ce matin.

Les grives coupables

— Des grives ! Des grives ! Ce serait bien extraordinaires Il faudrait alors que ces oiseaux eussent englouti une substance vénéneuse en assez grande quantité pour que leur chair ait pu provoquer des symptômes d’empoisonnement aussi nets, sans qu’ils en soient morts eux-mêmes. À moins que…
— À moins que ?
— À moins que le toxique leur ait été inoculé après coup. Avec une seringue par exemple. Creusez cette idée, Tournatoire. »
Et Tournatoire réfléchit.
Il venait de se souvenir que le vendredi 16 janvier, vers midi et demi, un employé de l’hôtel Dauphin lui avait apporté un paquet découvert la veille au soir dans l’omnibus, à la gare de Pertuis, au moment où le cocher avait ouvert sa voiture pour y prendre trois petits bagages.
Ce paquet, enveloppé dans un fragment du journal Le Petit Aixois, était clos au moyen d’une ficelle à laquelle pendait une carte de visite portant au verso ces mots au crayon : « Pour remettre à M. Tournatoire, médecin à Pertuis (Vaucluse). » Au recto de la même carte, le nom propre avait été gratté, mais l’adresse imprimée se lisait encore, et c’était : « Pertuis (Vaucluse) ».
Le docteur Tournatoire déplia le journal et aperçut quatre grives. Il crut à un cadeau du buffetier de la gare, dont il était l’ami.
Et le même jour un cultivateur des environs, Joseph-André Escoffier, chez lequel il avait mis en nourrice son plus jeune enfant, lui avait apporté une perdrix, huit petits oiseaux et douze alouettes, ces dernières gagnées quelques instants auparavant à une loterie.
Il l’avait retenu à dîner. On avait mis à la broche les alouettes et deux des grives. Un poisson et des herbes complétaient le menu.
« Chacun la nôtre, avait proposé le médecin à son convive. Aujourd’hui, c’est vendredi et ma femme fait maigre. »
Mais Escoffier, ayant déclaré n’avoir plus faim, les grives étaient demeurées dans le plat.
Or, c’était une de ces grives que, le lendemain soir, Mme Tournatoire avait mangée froide. Et aussitôt après, elle avait manifesté tous les symptômes d’une intoxication : dilatation pupillaire, congestion de la face, troubles de la vue, délire – surtout délire. Et tel avait été également le cas de Claire Sajio après que, le lundi matin, cette jeune bonne eût, à son petit-déjeuner, goûté à la seconde grive froide. Goûté seulement, car l’amertume de la chair ne lui avait pas permis d’aller jusqu’au bout et, circonstance singulière, le chien, auquel elle avait tendu le reste de l’oiseau, s’en était éloigné avec répulsion.

Qui alors ?

Une conclusion s’imposait. Seules, deux personnes de la maison avaient mangé des grives : la maîtresse et la servante. Seules, deux personnes – les mêmes – avaient donné des signes non équivoques d’empoisonnement. Les grives renfermaient donc un toxique. Alors, se rappelant les phénomènes observés, Tournatoire fit sienne l’hypothèse du vieux docteur Basnier : introduction post-mortem dans le corps des oiseaux d’un alcaloïde extrait de la belladone, tel que l’atropine.
Mais alors, qui avait pu ourdir une aussi diabolique machination ? Un nom lui vint aussitôt à l’esprit : le nom d’un de ses confrères.
  • Le Journal, 23 mars 1942
  • Le Petit Journal, 30 octobre 1885
  • Le Français, 30 octobre 1885
  • Le Gaulois, 29 octobre 1885