Le mulet battu (Montgardin, 23 mai 1746)

paysan-muletInformation

Du second jour du mois de juin mille sept cent quarante six, pardevant nous, Pierre Thomé, avocat en la Cour, juge ordinaire au lieu de Montgardin, dans notre maison d’habitation à Gap, après midi, XXX le greffier de la communauté du baillage de Gap.

Aubert Estrion1, fils de Pierre, ménager habitant à Montgardin, âgé d’environ douze ans, témoin produit et assigné à la requête de Louis Martel, feu Dominique, dudit lieu de Montgardin, par exploit du jour d’hier fait par Nicollas, huissier sergent, originaire dudit canton, en cette ville, le témoin nous ayant exhibé la copie à lui donnée, ouï et examiné tant à charge que décharge sur les faits plaintifs contenus en la requête dont nous lui avons fait faire lecture et au moyen du serment que nous lui avons fait prêté, levant la main à la manière accoutumée, a promis et juré de dire vérité au prix de la peine de mort portée par ordre contre les faux témoins […].

Bertrand l’ayant pris par la queue en ayant voulu le relever, ledit mulet roula quelques pas et resta mort…
Dépose qu’il y a environ neuf à dix jours, que s’étant trouvé avec le berger de Louis Martel, plaintif, avec quelques autres jeunes gens, à faire de paître leurs mulets dans les Isles de Montgardin, et en se retirant le soir dudit jour, le nommé Jean Bertrand, feu Pierre, du même lieu, fit un bridon de verne qu’il attacha avec deux oussines2 et le mit dans la bouche d’un jeune mulet du plaintif, ce qu’ayant été aperçu par le témoin. Il dit audit Bertrand de laisser manger ledit jeune mulet à quoi il répondit qu’il avait assez de quoi manger, ayant un morceau de bois dans la bouche et, de suite, ledit Jean Bertrand monta sur ledit jeune mulet et, à grands coups de bâton, en donna sur ledit jeune mulet et lui fit prendre le galop du côté de la montée qui mène au quartier appelé les Aroncis. Etant arrivé auprès d’une terre appartenant à Joseph Bonnafoux3, ledit Bertrand mit pied à terre, attendu que ledit jeune mulet était étouffé, ainsi qu’il parut au témoin et, un moment après, ledit témoin qui était premier vit que ledit Bertrand revint sur ledit mulet, ce que comme il ne voulait pas marcher. Il lui donna un coup de bâton à côté de l’oreille, duquel coup ledit mulet fut acculé et, dans l’instant, ledit Bertrand mit pied à terre et donna un second coup de bâton sur le cou, lequel coup renversa le dit mulet et, ledit Bertrand l’ayant pris par la queue en ayant voulu le relever, ledit mulet roula quelques pas et resta mort, ayant vu que ledit Bertrand mordit le bout des oreilles dudit mulet et acheva de les couper avec un couteau après quoi il vint joindre le témoin et les autres bergers qui étaient avec lui et leur dit que, s’ils en parlaient au plaintif, il les assommerait et qu’il quitterait le pays.
Et plus n’a dit savoir, lecture et répétition, a dit sa déposition contenir vérité, n’y voulant ajouter ni diminuer et persiste et, à son requis, lui avons fait taxe de vingt sols et avons signé avec le greffier de l’ancienneté, ledit témoin a déclaré ne le savoir faire de ce enquis et interpellé.

[Thomé] [Lauza greffier]

***

Florette Rougny, fille d’Antoine, ménager habitant au terroir de Montgardin, âgée d’environ seize ans, autre témoin produite et assignée à la requête dudit Martel par le susdit exploit du premier du courant nous en ayant exhibé la copie, ouï et examiné tant à charge qu’à décharge sur les faits contenus en la requête plaintive du vingt-huit du courant dont nous lui avons fait faire lecture, et au moyen du serment que nous lui avons fait prêter, levant la main à la manière accoutumée, a promis et juré de dire vérité au prix de la peine de mort portée par ordre contre les faux témoins.
Sur les généraux interrogats a dit n’être parente ni alliée, créancière, débitrice, servante, domestique ni autrement suspecte aux parties.
Bertrand mordit le bout des oreilles dudit mulet…
Dépose qu’étant à faire de paître les mulets et juments de son père il y a environ dix jours dans les Isles de Montgardin et se retirant à l’entrée de la nuit avec quelques autres bergers, elle vit que Jean Bertrand, fils à feu Pierre, du lieu de Montgardin, avait fait un bridon de bois, vulgairement appelé “verne”, qu’il avait attaché avec deux oussines. Il mit ledit morceau de bois dans la bouche d’un jeune mulet appartenant au plaintif après quoi il monta sur ledit mulet qu’il fit de suite galoper le long d’une montée fort rude qui conduit aux Aroncis, terroir de Montgardin et étant arrivé au-dessous du blé de Joseph Bonnafoux, ledit Bertrand mit pied à terre pour chasser du blé dudit Bonnafoux les autres mulets qui s’y étaient écartés, après quoi ledit Bertrand remonta sur ledit mulet, et comme il ne voulait pas marcher, la témoin (sic) vit que ledit Bertrand qui avait mit pied à terre donna un coup de bâton sur le cou dudit mulet qui était déjà acculé, sur lequel coup ledit mulet se renversa entièrement et resta mort, s’étant aperçu que ledit Bertrand mordit le bout des oreilles dudit mulet, après quoi il vint joindre la témoin à laquelle il dit qu’il avait coupé avec son couteau le bout des oreilles dudit mulet pour tâcher de le faire revenir, et plus n’a dit, savoir lecture et répétition faite de sa déposition, a dit qu’elle contient vérité, ni veut ajouter, ni diminuer et persiste, et, à son requis, lui avons fait taxe de vingt sols, et avons signé avec le greffier la témoin a déclaré ne le savoir faire de ce enquis et requis.

[Thomé] [Lauza greffier]

***

Michel Astier, fils de Joseph, dit Bagage, ménager habitant au lieu de Montgardin, âgé d’environ treize ans, autre témoin produit et assigné à la requête et par l’exploit que dessus, nous ayant exhibé la copie à lui donnée, ouï et examiné sur les faits contenue en la susdite requête plaintive dont nous lui avons fait faire lecture, et au moyen du serment que nous lui avons fait prêter, levant la main à la manière accoutumée, a promis et juré de dire vérité à charge et décharge, averti de la peine de mort porté par l’ordonnance contre les faux témoins.
Sur les généraux interrogats, a dit n’être parent, allié, créancier, débiteur, serviteur, domestique, ni autrement suspect aux parties.
Bertrand dit au témoin que, s’il en parlait, il lui donnerait des coups de bâton à la première rencontre…
Dépose qu’étant à faire de paître un boeuf et une bourrique appartenant à son père dans les Isles de Montgardin, il y a environ dix jours et se retirant sur le soir avec quelques autres bergers, il vit le nommé Jean Bertrand qui faisait aussi de paître des boeufs et deux bourriques, lequel fit un bridon de bois, vulgairement appelé verne, lequel il attacha avec deux oussines d’osier, et le mit dans la bouche d’un des jeunes mulets du plaintif, sur lequel il monta tout de suite, et le berger du plaintif lui ayant dit de laisser de paître ledit mulet, il lui répondit qu’il avait assez mangé et de suite ledit Bertrand fit prendre le galop audit mulet, lequel il pressa de toutes ses forces en tirant du côté des Aroncis, quartier de Montgardin, et comme le témoin se trouve habiter d’un autre côté et qu’il se sépara dudit Bertrand, il ne vit pas ce que ledit mulet devint, ayant seulement ouï dire à sa soeur que ledit mulet était mort en chemin le même soir; ajoutant que, le lendemain, s’étant trouvé dans les Isles à faire de paître leurs bestiaux avec ledit Jean Bertrand, ce dernier dit au témoin que, s’il en parlait au plaintif, il lui donnerait des coups de bâton à la première rencontre et qu’il quitterait ensuite le pays, et plus n’a dit savoir; lecture et répétition faite de sa déposition, a dit qu’elle contient vérité, qu’il n’y veut ajouter ni diminuer, qu’il y persiste et, à son requis, lui avons taxé une livre, et avons signé avec le greffier, le témoin a déclaré ne le savoir faire, enquis et requis.

[Thomé] [Lauza]

Notes

1. Lire “Astrion”.
2. Trique flexible servant à fouetter.
3. Ce Joseph Bonnafoux est un de mes ancêtres.

  • Source : Archives départementales des Hautes-Alpes, B755, justice seigneuriale de Montgardin.
  • Photographie : DR

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