Le pendu possédé (Aix-en-Provence, 12 janvier 1614)

« Ils se prindrent un matin trois de compagnie & d’assez bon lieu lesquels desirans de desieuner ensemble, s’en vont en un logis, où ils demanderent à l’hostesse si elle auoit de quoy leur donner, qui leur respond qu’il y auoit assez. Là dessus, deux se disent l’un à l’autre qu’il falloit premierement aller à la messe, tandis qu’elle prepareroit la table, & qu’ils auoient assez de temps.novvelle Le troisiesme se roidit là dessus, & commence à dire qu’il n’auoit que faire de messe, qu’il aymoit mieux un bon disner, & qu’il luy feroit plus de profit. Puis à mesure que sa manie s’augmentoit, possédé par les furies, & touché de l’esprit malin, il commence à vomir d’execrables blasphemes contre Dieu, contre la saincte Messe, & contre ses compagnons, voyant qu’ils ne vouloient pas symboliser à sa gourmandise.
[…] Pour cela, il demeure roidy en son impieté: ses compagnons s’en vont à la Messe […].
Voicy donc, comment cestuy-cy ne songe qu’à se saouler, & encore au lieu de prendre ces viandes auec actions de graces, il les prend auec desdain; et au lieu de benedictions, il vse de blasphemes: en sorte que l’hostesse mesme en estoit toute effarouchée, & apprehendoit d’ouïr ces scandaleux despitemens, et horribles execrations, ayant tasché par plusieurs fois de le mettre dehors; & lors qu’on le vouloit remonstrer, l’exhortant de cesser ces blasphemes, il s’efforçoit dauantage de pousser les venins de la furie dehors, ne voyant pas que son péché estoit au comble de sa malice, & qu’il falloit que cestuy-là luy amenast la punition de tous les autres.
Ses compagnons reuenus de la Messe, le trouuant à table, faisant bonne chere, se mettent aupres de luy: mais, ô spectacle rigoureux & espouuentable: ainsi qu’ils estoient assis à table, beuuans à hausse-goubelet, & luy tousiours grommelant contre les autres de ce qu’ils l’auoient tant fait attendre, & les appellant bigots & hypocrites, voilà qu’en la présence des autres deux, le Diable entrant furieusement dans la chambre, le hape par les cheueux, luy deschire tous ses habits, le froisse contre la fenestre; & l’enleuant en l’air, l’emporte à leur veuë, & les laisse là remplis d’estonnement & de crainte.
[…] Ceux-cy bien estonnez, & remplis de crainte, s’en vont tristes & ombragez de douleur, porter la triste nouuelle à son pere, de ce qui estoit arriué; luy disant, que pour eux ils ne pouuoient iuger ce qu’il pouuoit estre deuenu, sinon qu’ils l’auoient veu passer par la fenestre, avec des cris & hurlements espouuentables, qu’il s’en alloit par l’air du costé de la mer, & qu’autre chose n’en pouuoient-ils dire.
Le pere bien desolé, ayant ouy toute ceste histoire, fait chercher son fils de tous costez, & n’en peut trouuer aucune nouuelles, iusques au bout de quelques iours apres, que des bergers (sans y penser, gardans leurs troupeaux aux champs) trouuerent le corps pendu en un Amandier, à vn quart de lieuë de la ville, tout noir & desfiguré, tellement qu’à peine pouuoit-on recognoistre; d’où il fut pris & ietté à la voirie. »
  • Sources : Histoire nouvelle, merveilleuse et espouvantable d’un jeune homme d’Aix-en-Provence, emporté par le Diable et pendu à un amandier, pour avoir impiement blasphémé le sainct nom de Dieu & méprisé la saincte messe, deux siens compagnons estant demeurez sans aucun mal (arrivé le douziesme ianvier de la présente année mil six cents quatorze), Paris, 1614.