Le rigaudon, danse provençale jadis controversée

Rigodon ou rigaudon provençal, années 1970. J. M. Desbois d'après une photographie (DR).

Rigodon provençal, années 1970.
J. M. Desbois d’après une photographie (DR).

Le terme de « rigaudon » évoque dans l’esprit général une danse à laquelle se livraient nos ancêtres et dont l’exécution serait sans doute considérée comme plutôt grotesque de nos jours mais dont l’origine fort ancienne atteste de sa pratique multi-séculaire. Officiellement, cette danse aurait été imaginée en Provence au XVIIe siècle mais sa pratique semble s’être inspirée de danses plus anciennes.
Pourtant si la voir danser aujourd’hui susciterait certainement des sourires, il n’en était pas de même dans certaines sphères du pouvoir au temps de nos ancêtres. Alors que le rigaudon était dansé par tous les Provençaux, du simple paysan au bourgeois fortuné, on retrouve dans les archives de notre région des condamnations judiciaires de sa pratique et c’est principalement dans la région d’Arles que le rigaudon semble avoir été le plus vivement pourchassé.
Les recherches d’un historien arlésien, malheureusement anonyme, du XIXe siècle ont permis la mise au jour d’un document de 1645 faisant inhibition de danser le rigaudon. Voici le contenu de cet arrêt du Parlement d’Aix conservé dans sa langue d’origine :
« La cour prauvoyant sur la réquisition verbalement faite par le procureur général du roy, a faict et faict inhibition et deffanses à tous les particuliers et habitants de la ville d’Arles, de quel estat, quallité et condition qu’ils soient, de faire ny permettre le rigodon aux lieux assemblés ny bals dans les maisons et ailleurs, ny danses eschevellées, ny masquer de jour ny de nuict, à peyne de dix mille livres, et autres arbitraires ; et à ceux qui les souffriront dans leurs maisons de respondre de tous les inconveniens qui pourroyent arriver ; enjoinct au lieutenant de seneschal, viguier et consuls de la dite ville, de tenir la main chascung en droict soy à l’exécution du present arrest, et advertir la dite cour des contraventions que seront faictes, pour estre procédé contre les contrevenans, ainsi qu’il appartiendra. Publié à la barre du Parlement de Provence, séant à Aix, le neufviesme febvrier mil six cent quarante-cinq. »
On comprend à la lecture de cet arrêt que le rigaudon n’était pas une danse aussi innocente que son nom l’évoque aujourd’hui. La notion de pudeur dans les siècles passés n’était certes pas la même que de nos jours, mais, à l’évidence le rigaudon présentait des caractéristiques qui pouvaient heurter quelque peu la morale publique, sans doute par le moyen de chorégraphies et de gestuelles dont la connotation était jugée érotique. D’ailleurs, la rigueur des poursuites encourues en cas d’infraction (10 000 livres d’amende, sans préjudice de la prison) atteste de la sévérité de la répression qui l’entourait.
Pourtant, derrière cette condamnation qui semblait emporter l’adhésion de la population, doit-on croire que la réprobation était nécessairement générale, si tant de gens la pratiquaient et que même de nombreux musiciens l’avaient inclus à leur répertoire, tel l’Aixois André Campra ?

Avec leur aimable autorisation, un rigodon exécuté par l’association Lou Grihet (voir particulièrement à partir de 2’00 min).

Le fait est que, si le Parlement rendit cet arrêt en 1645, c’est qu’un homme avait fait de la délictualisation du rigaudon son cheval de bataille jusqu’à en faire interdire la pratique : l’archevêque d’Arles, Adhémar de Monteil.
« J’ai ouï dire à un maître à dan­ser que le nom de cette danse venait de celui de l’inventeur, le­quel s’appelait Rigaud. »

(Jean-Jacques Rousseau, Dic­tion­naire de mu­si­que, art. « Ri­gau­don ».)
Cet ecclésiastique avait la réputation d’exiger le rétablissement de l’ordre et de la discipline dans le service religieux et l’observance des canons catholiques. Il exigeait du clergé une stricte moralité et une décence parfaite dans tous les actes. Ainsi, alors que l’usage du tabac commençait à se répandre dans toute l’Europe, de Monteil avait clairement enjoint son clergé à s’en abstenir totalement, tout comme du jeu qu’il avait de même veillé à réprimer.
Il écrit notamment dans une de ses ordonnances :
« Mais nous voyons avec un très sensible desplaisir qu’il y a plusieurs prestres qui, oubliant la saincteté de leur caractère et les prérogatives dont le fils de Dieu les a voulu honorer, se rendent méprisables au point que de fréquenter les brelans, les jeux publics, de prendre du tabac en poudre et en fumée, au grand scandale de tous ceux qui les voyent dans cette basse et infâme pratique, et vont souvent par la ville sans soutane et sans aucune marque de leur profession […], de vouloir considérer leur estat et les obligations de donner bon exemple et appaiser la colère de Dieu qui semble menacer le pays de ses plus terribles fléaux. »
Le rigaudon survivra pourtant aux injonctions de l’archevêque à tel point que, quelques années plus tard, la haute société française l’adoptera et l’enseignera à ses jeunes gens. On dit que la marquise de Sévigné en raffolait. Mieux encore, le rigaudon va s’exporter dans toutes les régions de France, attestant de sa popularité dans toutes les couches de la société française.
Nommé rigaudon sans doute parce qu’elle a été instituée par un certain Rigaud, maître de danse, cette danse fait aujourd’hui du folklore provençal et peut être admirée à l’occasion des nombreuses fêtes costumées qui se tiennent à longueur d’année dans notre région.
Jean Marie Desbois
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