Les scieurs de long dans la Provence d’hier

sclongS’il est un métier que les Provençaux du XIXe siècle n’exerçaient quasiment pas, c’est certainement celui de scieur de long. Les documents d’archives attestent que, dans leur immense majorité, les scieurs de long ayant exercé en Provence étaient originaires d’autres régions, la plupart de temps du centre de la France. Pourtant, les forêts provençales avaient besoin de bras et les coupes devaient être faites par des hommes exercés à leur art. Pendant des siècles, la Provence a donc vu passer ces hommes du Massif central, en quête d’un labeur. Le présent article permettra de faire connaissance avec ces estrangié que nos ancêtres de Provence côtoyaient.
Plusieurs sites ont traité, avec talent, de la profession de scieur de long1, mais, à notre connaissance, aucun ne s’est intéressé de près à la Provence.
Sous le terme générique de « scieur de long » se cachent plusieurs professions dont l’origine est pluri-millénaire, même si c’est depuis le XVe siècle qu’ils sont reconnus comme une profession à part entière, et dont les spécificités méritent d’être évoquées. Les scieurs de long sont chevrier ou renardier. Debout sur le rondin, le chevrier pèse de tout son poids sur la scie, tandis que le renardier, sous le bois, tire de toutes ses forces, puis le mouvement s’inverse. Un travail extrêmement physique qui laisse l’un avec d’épouvantables douleurs dans les reins, et l’autre avec les yeux rougis par la sciure. Les scieurs étaient appelés sur des chantiers où ils demeuraient souvent plusieurs jours consécutifs, logés par l’employeur (le marchand de bois) dans des conditions souvent précaires. La place devaient être partagées entre scieurs, bûcherons, équarrisseurs, rouliers et écorceurs. Lorsque le travail de notre scieur touchait à sa fin, les ouvriers étaient envoyés sur d’autres chantiers, parfois très loin de chez eux.
Tous les scieurs de long n’exerçaient pas tous loin de chez eux. Les forêts du Massif central avaient besoin de bras et de nombreux scieurs préféraient rester sédentaires ou à la limite itinérants pour ne pas avoir à subir les contraintes des voyages incessants. En revanche, les scieurs ambulants essaimaient la France entière et ce sont eux que l’on retrouvait dans nos campagnes, à la recherche d’un labeur. C’est ainsi que l’on voyait dans les Bouches-du-Rhône des scieurs originaires du Puy-de-Dôme, de Loire et de Haute-Loire. Les origines étaient sensiblement les mêmes dans les autres départements de Provence.
Pour quelle raison ces hommes prenaient-ils ainsi la route, prêts à quitter leurs terres et à emmener leur famille dans une nouvelle région, même de façon temporaire ? La réponse est évidente. Comme dans la plupart des professions d’ambulants, c’est la pauvreté qui les chassait de chez eux et les incitait à tenter l’aventure de l’émigration.
Comme il est bien connu que les Provençaux n’aimaient pas les estrangié (toute personne étrangère au village). Du coup, les scieurs de long faisaient partie de ces individus dont on se méfiait et que l’on évitait de fréquenter. On retrouve parfois, dans les documents d’archives, des rixes opposant des locaux à des scieurs. Ainsi, en 1857, la police arlésienne signale des « coups et blessures ayant occasionné la mort d’un nommé Ferry Jean Benoît, scieur de long, originaire de la Loire, faites par le sieur Oustric, perruquier, place des Hommes »2.
Voici quelques scieurs de long identifiés dans les environs d’Aix-en-Provence des années 1870 aux années 1890 (sans être exhaustif)3 :
  • Vital FAYE, 29 ans en 1871, scieur de long,
  • Germain FENEYROLS, 38 ans en 1872, scieur de long,
  • Jean Baptiste FENEYROLS, 35 ans en 1872, sans doute le frère du précédent scieur de long,
  • Joseph AUDIER, 31 ans en 1873, scieur de long,
  • Jean COUVERT, 30 ans en 1874, scieur de long,
  • Jean Barthélemy MONDON, 31 ans en 1874, scieur de long,
  • François Antoine Michel TASSY, 31 ans en 1875, scieur de long,
  • Louis éLIA, 30 ans en 1876, scieur de long,
  • Joseph Henri SAVORNIN, 42 ans en 1876, chevrier,
  • Marius Véran PAULET, 33 ans en 1877, scieur de long,
  • Louis GUYON, 29 ans en 1892, scieur de long.
Pour qui est familiarisé avec la patronymie provençale, il apparaît que la plupart de ces noms sont étrangers à la région. Ce sont bien des hommes du Centre de la France qui venaient en Provence exercer leur difficile labeur, des hommes dans la force de l’âge. Rares sont ceux qui dépassent les quarante ans chez les scieurs de long.
Comme beaucoup de vieux métiers, la profession de scieur de long n’a pas résisté à la motorisation et aux premières scieries mécaniques. Laissons les mots de conclusion à Gérard Bouttet : « Les scieurs de long de cette trempe appartiennent à l’Histoire ; il ne nous en reste désormais qu’une ou deux cartes postales agrandies et placardées sur les panneaux de nos écomusées, modestes clichés qui intriguent les visiteurs et font rêver les collectionneurs… »

1. On se référera notamment aux excellents sites « La Grande Aventure des scieurs de longs », d’Eric Volat, et « La Grande Histoire des scieurs de long », d’Andrée Parbelle.
2. Archives communales d’Arles, J3. On trouve la retranscription de ce document sur GénéProvence, à la page « Événements de la semaine du 6 avril (Arles, 1857) ».
3. D’après les relevés de l’état-civil d’Aix-en-Provence et de Puyricard, réalisés par Jean Marie Desbois.

Bibliographie

« Les Forestiers – vieux métiers des taillies et des futaies », Gérard Boutet.
« Petits métiers oubliés », Gérard Boutet.