Les Surian, une famille provençale

Voici le récit de Jean Surian, mon ancêtre…
saint-chamas-03Jean Surian est plus exactement mon arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-grand-père. C’est donc mon ancêtre à la huitième génération. Il est né le 20 février 1768 à Saint-Chamas, petit village situé sur les rives nord de l’étang de Berre, dans les Bouches-du-Rhône (A cette époque, c’est Louis XV qui règne sur le royaume français.). Son père, Charles Surian, est qualifié de «travailleur» par les actes paroissiaux; il vit donc de petits travaux journaliers : récolte d’olives, travail au moulin, pêche et travaux des champs.
Charles est âgé de 32 ans quand naît Jean Surian (le héros de notre récit)…
Le parrain de Jean Surian est Jean Estournel et la marraine Marguerite Roustand. Le prêtre est Balthazar.
Charles est marié à Suzanne Hugues. Elle n’est sans doute pas de la région, car je n’ai pas trouvé leur acte de mariage (sans doute vers 1760). On trouve d’ailleurs à cette époque un Guillaume Hugues à Saint-Chamas, originaire de Saint-Laurent-des-Arbres, diocèse d’Avignon. Peut être y a-t-il un lien à faire entre ces deux personnes ?
À cette époque, les actes paroissiaux ne mentionnent pas le lieu précis d’habitation des personnes; on ne peut donc pas savoir où vit la famille de Charles Surian : à Saint-Chamas, le Pertuis ou le Delà…?

© Sébastien Avy, 2013.

© Sébastien Avy, 2013.

Quelques mois après la naissance de Jean, c’est son frère Jean-Charles qui décède; il est âgé d’à peine deux ans. Premier deuil pour la famille. Viendra ensuite la naissance d’une petite sœur qui ne vivra que douze jours, Magdeleine Henriette. A cette époque la mortalité infantile est très élevée…
Puis un frère, Joseph Charles, en 1772.
La naissance d’un fils pour les familles est toujours de bon augure : c’est un signe de fertilité et de force, mais c’est aussi une bouche de plus à nourrir pour les familles pauvres. Et les temps sont durs pour ces familles si modestes; on dirait aujourd’hui qu’elles vivent dans la «précarité».
Le 10 mai 1774, c’est la mort de Louis XV (le «bien-aimé») à Versailles… Le 16 octobre 1775 c’est le frère aîné, Girard Surian, qui décède à quatorze ans. A cette époque le prénom Girard n’est pas rare. Une grande perte pour la famille que de voir disparaître ainsi le fils aîné qui, de plus, devait déjà commencer à aider le foyer par de menus travaux.
Le 22 mars 1777, c’est la naissance de Marie Magdeleine. La dernière née de la petite famille Surian.
Car trois ans plus tard, le 9 janvier 1780, c’est le décès de Charles Surian. Il a quarante-quatre ans. Mais quarante-quatre ans, à l’époque, c’est déjà vieux, on est déjà usé par la vie, le dur labeur, le malheur… C’est donc une famille déjà pauvre et affaiblie qui doit faire face à cette nouvelle tragédie.
Charles laisse derrière lui, une femme qui n’a sans doute plus l’âge ni la volonté de se remarier, ainsi que trois enfants, dont la plus jeune a seulement trois ans. Ce sont donc Jean, douze ans, et Joseph, huit ans, qui feront face à cette nouvelle réalité encore plus dure et difficile qu’avant.
saint-chamas-01Le 4 février 1782, Jean Surian, naviguant, fils d’André Surian, capitaine de barque, et Marguerite Chapus (de lointains cousins à Jean Surian) se marient. Ce mariage semble des plus prospères, puisque de nombreux artisans y participent et que la famille Sauguin, présente, semble constituée de petits commerçants bourgeois. Mais ces gens ne s’occupent sans doute pas de notre petit Jean qui lutte pour survivre avec les siens.
En 1784, de nouvelles vagues de froid, accompagnées de nombreuses chutes de neiges, plongent le petit peuple de Saint-Chamas dans la misère. Une nouvelle révolte éclate, elle est qualifiée de «tumultueuse», des pères et des mères de familles de paysans et d’ouvriers protestent contre la mobilisation de leurs enfants pour la marine, on compte deux cent dix-huit mobilisés à Saint-Chamas…
Louis XVI autorise l’intervention de la France dans la guerre d’indépendance américaine de 1778 à 1783. Ces marins seront enrôlés dans la marine de Louis XVI pour aider les insurgés américains.
Voici quelques exemples de jeunes Chamassiens, partis à l’autre bout du monde pour une guerre dont ils ne comprenaient pas les intérêts :

  • JUGE Henry, matelot, Saint-Chamas : combat du 6 juillet 1779 (brûlure à la main),
  • MICHEL Jean Baptiste, matelot, Saint-Chamas,
  • SILVESTRE Jacques, matelot, Saint-Chamas,
  • SILVESTRE Joseph, matelot, Saint-Chamas,
  • AUBERGE Jean, matelot, Saint-Chamas,
  • DEVAUX Joseph, officier-marinier, Saint-Chamas,
  • DEVEAU Jean Joseph, matelot ,Saint-Chamas,
  • LARDEYROL Joseph, aide-pilote, Saint-Chamas, mort le 1er février 1781,
  • CHAPUS Amant, matelot, Saint-Chamas,
  • LEYDET Joseph, matelot, Saint-Chamas,
  • SIMON Jean, matelot, Saint-Chamas,
  • ARDISSON Honoré, matelot, Saint-Chamas, mort au combat le 17 avril 1780,
  • DARBEC Antoine, matelot, Saint-Chamas,
  • FABRE Henry, matelot, Saint-Chamas, 29 ans,
  • FABRE Joseph, matelot, Saint-Chamas,
  • GUILLAUME Jean, matelot, Saint-Chamas.

Des matelots que connaissaient sans doute Jean et Joseph. Des matelots aussi qui ne sont probablement jamais revenus de leur aventure du bout du monde
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La Révolution française éclate… 1789…

Jean, alors âgé de vingt et un ans, décide de se marier. On peut sans doute se demander si l’amour tient une place dans ce mariage de la fin du XVIIIe siècle. On dit qu’il naît plus tard, au fil de la vie quotidienne… De même la beauté n’est pas prise en compte pour la décision de se marier, au contraire on privilégiera la loyauté, le courage, l’honnêteté et la sagesse. Dans tous les cas c’est à l’homme de faire le premier pas.
Entre temps, dès l’âge de treize ou quatorze ans, les jeunes filles préparent leurs trousseaux pendant des années. On se mariait souvent tard, car les jeunes gens devaient avoir de quoi s’établir et devaient bien souvent attendre le décès de leurs parents.C’est le cas ici, car Jean a perdu son père, mais il lui reste sa mère.
Et pour la jeune mariée, Jeanne Bourguignon, il en va différemment : elle est orpheline ; elle a perdu son père vers 1787, alors qu’elle était âgée de dix-sept ans. Sa mère, elle aussi, semble décédée.
Mais Jeanne Bourguignon a de nombreux frères et sœurs qui ont du l’élever et subvenir à ses besoins. Elle n’est donc pas seule. Jeanne semble être né en 1770 à Saint-Chamas. Son père est Pierre Bourguignon et sa mère Magdeleine Chabert. Ils semblent avoir eu plus d’une dizaine d’enfants.
Pierre a sans doute gravi peu à peu les échelons puisqu’il passe de simple «bastier» (sellier, fabricant des selles grossières pour les bêtes de sommes; il vend aussi des accessoires tels que des brides, des sonnettes, des grelots…) , à «maître bastier» puis à «maitre bourrelier» (ou appelé aussi «le marquis de la croupière»). Quand on survole les actes, on y dénombre un Claude Bourguignon Bastier, peut être le grand père de Jeanne Bourguignon.
Pierre a sans doute lui, aussi laissé à sa mort, une famille dans la précarité puisque ces fils à leurs mariages, sont qualifiés de travailleurs et non de petits artisans. Avant Jeanne bourguignon, se sera ses frères et ses sœurs qui se marieront : Léger Bourguignon en 1776, Marthe en 1782, avec Louis Sauvaire, cultivateur (de Miramas), et Pierre en 1784.
Et le 23 novembre 1789 c’est au tour de Jeanne, dix-neuf ans, et de Jean, vingt et un ans. Ils se marient, et ont fait auparavant les trois publications de bans obligatoires. La présence du curateur de l’épouse est mentionné, il se nomme Joseph… Sans doute parce que la marié est orpheline et mineur – la majorité à cette époque est fixé à 25 ans. On constate qu’il a comme témoins le parrain de Jean Surian, Jean Estournel, et Jean Flamen, menuisier et juge tailleur.
1789 est aussi une terrible année puisque trente mille oliviers sont coupés à la racine. L’olivier est, ne l’oublions pas, la première richesse de Saint-Chamas. L’huile d’olive sert de monnaie d’échange et les olives à la picholine est un objet de commerce important.
Six mois après le mariage, c’est à dire le 26 mai 1790, c’est la première naissance pour le couple : Jean Pierre Surian. Cette naissance prouve donc bien que l’acte amoureux s’est produit bien avant le mariage… Habituel ou interdit formellement par l’église… Les deux, je pense !!! Habituel parce que ces jeunes gens vivent à la campagne et qu’ils est donc plus facile pour eux de disparaître quelques moments sans la surveillance de leurs aïeux… Sont formellement interdit tous les actes amoureux en dehors du mariage; n’oublions pas que la conduite et les actes de nos ancêtres ne sont dictés que par la religion. Se sont ils mariés parce qu’elle était enceinte; Jean est il vraiment le père de Jean Pierre; est ce là un véritable indice de leur «vrai» amour ? On ne saura jamais répondre à ces questions, malheureusement…
Que nous apprend cette première naissance ? On a apprend que le couple vie au Pertuis. Cette partie de la commune est aussi appelée section de l’Égalité, durant la Révolution (contrairement au Delà, appelé la Liberté).La section de l’Égalité a peu changé depuis sa création au début du XVIIe siècle. L’étang arrive à la rue Marcel Bœuf et le quartier s’arrête au Champ-de-Mars. La plupart des maisons qui n’ont pas souffert des éboulements du Baou sont bâties contre la colline, et les rues du Pertuis ont peu changés. Seules les maisons n’ont pas leurs dispositions actuelles. En général elles ont un cœur, leur rez-de-chaussée est une étable dans laquelle vivent chevaux, mulets, ânes, poules, canards et chèvres… Le tas de fumier s’amoncelle contre la maison. On n’a pas de problème de tinette car tout sert à faire de la fumure, même la rue dont les trous sont remplis de paille. Dans ces conditions on est pas étonné du nombre de maladies endémiques qui ravagent la section de l’Égalité durant cette période.
En 1790 on apprend donc que Jean Surian est qualifié de «travailleur» et que le parrain de Jean Pierre Surian est Pierre Blanc. Le 17 décembre 1792, c’est la naissance d’une petite fille, Marie Élisabeth. Jean est alors qualifié de «poudrier» par les actes paroissiaux; la poudrerie royale est alors dirigée par Bottée Toulmont. Elle représente une source de danger et d’ennui; son importance croît lorsque la patrie est déclarée en danger.
Mais la petite fille décède, âgée de huit mois, le 10 août 1793. Le témoin est Joseph Bourguignon, sans doute le frère de Jeanne Bourguignon.
On compte, d’après le recensement de Port-Chamas (nom révolutionnaire de Saint-Chamas) en 1793, environ deux mille sept cents habitants.
saint-chamas-05En 1793, c’est le régime de la Terreur en France… Et Saint-Chamas n’y échappe pas : une année de procès, d’assassinats…
Il y eut à Saint-Chamas des guillotinés (eh oui chez nous aussi !) : j’en ai recensé trois pour le moment, Agnès Chapus, veuve Henrigne, François Clerc (propriétaire agriculteur) et Guillaume Mauran (médecin et officier municipal), tous les trois condamnés le 18 germinal an II.
Le 15 juin 1793, une enquête est ouverte pour dénoncer les fauteurs de troubles :
Marguerite Sauguin, épouse du capitaine naviguant Jean Surian (un lointain cousin), trente-six ans, est jetée en prison par Devoulx. On lui demande s’il en a reçu l’ordre, il répond «non» et réussit, malgré tout, à l’emprisonner en l’accusant d’être une «putain d »aristocrate». Elle avait propagé le propos sanguinaire «il fallait qu »il marchât dans le sang jusqu’aux genoux».
En ces temps, la population de Saint-Chamas est sous-alimentée et donc encore plus misérable que lors des années qui précédèrent la Révolution. Un tiers de la population est alors qualifié de «travailleurs».
Le 16 avril 1794, Marie Magdeleine naît… Encore une fille pour le couple qui souhaite avant tout un garçon, pour aider le foyer. Mais, neuf mois après, en janvier 1795, la petite décède… Le froid, la disette, les maladies infantiles, on ne peut connaître les causes de ces nombreux décès d’enfants.
C’est pour cette raison que nos ancêtres s’empressaient de baptiser les nouveaux-nés deux ou trois jours après leurs naissances, afin qu’ils ne décèdent pas avant d’être baptisés, chose terrible pour nos aïeux si croyants (1).
Le 24 thermidor de l’an III, une insurrection générale éclate à la Poudrerie. La direction de l’usine souhaite que Jean Baptiste Silvestre soit arrêté et puni de trois jours d’emprisonnement et qu’il soit renvoyé à la marine pour y faire le service auquel il est attaché.
L’usine a poudre est dangereuse pour deux raisons : l’intensité des fabrications de poudres noires et le manque d’expérience des requis qui préfèrent déserter plutôt que d’affronter un tel danger. On peut donc se demander si Jean Surian travaille à la poudrerie volontairement ou s’il y est forcé par la commune révolutionnaire.
En 1795, une autre naissance de fille, Marie Surian, mais l’enfant décède le 28 mars 1797, à l’âge de deux ans. Jean n’est plus à cette époque poudrier, il est qualifié de cultivateur. Le 30 mars 1797 soit 2 jours après le décès de la petite Marie, c’est mon aïeul, Jean Surian, qui meurt dans sa maison d’habitation, âgé de trente et un ans, de maladie ordinaire. Voilà, il laisse derrière lui, une famille dans le deuil et la souffrance. Une veuve enceinte de sept mois, et un petit garçon de sept ans…
Le 8 mai 1797 a lieu le mariage du frère de Jean, Joseph Charles Surian. Il est alors âgé de vingt-cinq ans. Il se marie sans ses parents et sans son frère, tous dorénavant décédés… Il est travailleur et épouse Marie Thérèse Boret à Saint-Chamas. Elle aussi est issue de la classe des travailleurs; ils sont donc du même milieu. Elle a vingt-quatre ans.
Joseph Charles Surian sera ensuite poudrier,
Deux mois après les terribles évènements évoqués ci-dessus, le 15 prairial de l’an V de la République (3 juin 1797), Jeanne Bourguignon a accouché à deux heures du matin, avec l’aide d’Élisabeth Canelle, sage femme de quarante-trois ans et domiciliée section de la Liberté.
Jeanne accouche de deux jumelles, Suzerie Jeanne et Claire Virginie. Mais un mois après, Claire Virginie décède. C’est ensuite Suzerie qui décèdera le 14 novembre 1797, âgée de cinq mois.
L’année 1797 restera longtemps gravée dans la mémoire de Jeanne, car elle aura perdu cette année là son mari et ses trois filles.

GÉRALDINE SURIAN

Photographies :

  1. Le port de Saint-Chamas (le pertuis). D. R.
  2. Armes des Surian. © Sébastien Avy, 2013
  3. La Miséricorde. © G. Surian, 2004
  4. L’horloge, à Saint-Chamas. D. R.
  5. Le pont Flavien, le plus célèbre monument de Saint-Chamas. D.R.