Morts enlacés (Aix-en-Provence,
14 mars 1874)

L’an mil huit cent, etc., à cinq heures du soir.
Pardevant nous, Hivert, Pierre Antoine, commissaire de police de la ville d’Aix, etc.
S’est présenté le sieur Degurce François, maître d’hôtel, rue des Grands-Carmes, n° 3, à Aix, lequel nous a déclaré ce qui suit :
Le 2 février dernier, j’ai loué une chambre garnie dans mon hôtel au troisième étage à un jeune homme et à une femme plus âgée qui est enceinte de six ou sept mois. Le jeune homme travaille en qualité d’ouvrier chez M. Lobin, fondeur au chemin de Vauvenargues, tandis que la femme ne sort que très rarement.
Ne les ayant pas vus sortir depuis mercredi dernier, 11 courant, je suis monté il y a un instant pour savoir ce qu’ils étaient devenus. J’ai frappé à la porte sans recevoir de réponse et j’ai constaté que la porte était fermée intérieurement et que la clef se trouvait dans la serrure à l’intérieur. Craignant un accident je viens vous faire ma déclaration et vous prier de faire ouvrir la porte.
Nous, commissaire de police, nous sommes de suite transporté sur les lieux, assisté des agents Dalmas et Vuillecard, où étant et après avoir fait forcer la porte, nous avons trouvé le jeune homme et la femme morts, entrelacés et couchés dans le même lit.
La cheminée est bouchée hermétiquement avec du linge, la croisée et la porte sont calfeutrées et un petit fourneau placé au milieu de la chambre contient des débris éteints de charbon de bois.
Sur une petite table à manger sont placées en évidence deux lettres écrites au crayon et de la même main avec les adresses suivantes :

Pour Monsieur mon très cher père
Mancardi, Alexandre, à Marseille
Chemin de Toulon, n° 170.
À mes chers enfants qui sont à La Ciotat, à la cité ouvrière
Tempier lettre C.

Ces deux lettres signées l’une Mancardi Marius et l’autre simplement Apollonie font connaître l’intention de l’un et de l’autre de se donner la mort.
Après les constations faites par M. Le docteur Rimbaud requis à cet effet, nous avons fait transporter les deux corps à l’hôpital de cette ville.
Il résulte de la déclaration de M. Lobin, fondeur, que Mancardi a travaillé chez lui du 6 au 28 février dernier, qu’il était muni d’un livret qu’il a visé et de certificats délivrés à La Ciotat comme ouvrier serrurier.
Nous trouvons en outre dans la chambre un extrait de naissance au nom de Mancardi Alexandre Marius François, né à Marseille le 3 janvier 1854, fils d’Alexandre et de demoiselle Françoise Templier, non mariés, un porte-monnaie contenant 3 francs, 50 est centimes, une cassolette paraissant être en or.
Dans les effets de la femme il est trouvé une lettre en date de 1872 adressé à Marie Tempier, rue Grande, n° 3, à La Ciotat.
Ces deux lettres sont entre les mains de la gendarmerie qui a refusé, par l’organe du maréchal des logis à pied, de nous les communiquer.
Deux bagues, qui ne paraissent pas être en or, ont été retirées des doigts de la suicidée, et une troisième n’a pu lui être enlevée.
Fait à Aix, etc.
  • Registre de police d’Aix.

 

Commentaires

  1. Frédérique Imbert dit :

    Je passe par là, je lis ce texte et j’en profite pour te remercier et te féliciter pour ton travail.
    Que d’émotion se dégage de ces lignes…
    Amicalement
    Frédérique