Sade en Provence (seconde partie) – Les appétits d’un seigneur libertin et gourmand

S’étonnera-t-on que les appétits sexuels de Sade aient trouvé leurs contreparties dans les plaisirs de la table ? La gourmandise du Divin Marquis était à la hauteur de son libertinage. Mais dans ce siècle carnassier, c’est avec surprise que l’on découvre le paradoxe sadien qui privilégiait – avec beaucoup de modernisme – les fruits et les légumes sur sa table.
Château de Lacoste. Par François de Dijon (Travail personnel) [CC-BY-SA-3.0], via Wikimedia Commons.

Emplacement du jardin du divin marquis à Lacoste.
Par François de Dijon (Travail personnel) CC-BY-SA-3.0, via Wikimedia Commons.

Entre 1769 et 1772, alors qu’il pensait pouvoir s’installer définitivement à Lacoste, Donatien fit planter dans son parc pêchers, poiriers, pruniers, abricotiers, cerisiers, néfliers, grenadiers, amandiers, noisetiers, oliviers, mûriers, framboisiers, tilleuls, sans oublier l’indispensable treille pour le raisin.
Même après son retour à Paris, cette dernière resta le centre de ses préoccupations. Il écrivit à Maître Gaufridy, son notaire d’Apt, le billet suivant :
« Il y aura un objet essentiel qui sera le crépissage du mur de l’allée des cyprès. Si la vigne adossée contre grossit, elle jettera le mur à terre et le fruit ne sera jamais conservé, tant que le mur ne sera pas crépi, des bêtes se nichent dans les trous et dévorent tout ».
Et lors de son procès à Aix, il confia à Gothon le soin de lui amener de Lacoste « des fleurs, abricots et confitures ». Évadé sur la route de la Bastille et de retour en son château du Luberon, sa première missive à son notaire Gaufridy fut pour lui demander des… citrons et l’on sait, par une facture impayée, qu’il raffolait des oranges du Portugal.
On a même retrouvé dans les archives du notaire un billet de Sade lui enjoignant d’aller se procurer sur le marché d’Apt « cardes, choux-fleurs, pommes de terre, épinards, raves, radis, de la chicorée, de la laitue, du céleri, du cerfeuil, du cresson, des betteraves et autres légumes » en le menaçant, s’il n’obtempérait pas d’un assaut en règle de la gaillarde Gothon. Celle-ci, en servante avisée, trouvait qu’Apt regorgeait d’excellentes choses au premier rang desquelles elle plaçait carottes, navets, courgettes, aubergines et concombres. Tandis que l’on sait que Sade, moins pratique, remontant de Lacoste vers Paris, se régalait en cours de voyage d’un pâté de thon et d’artichauts.

De la soupe…

Ces goûts presque rustiques du Marquis se retrouvent, assez souvent, sous sa plume pour des comparaisons culinaires et imagées. Lors d’un moment d’accalmie dans ses rapports orageux avec Gaufridy, il lui écrivit à propos de son roman Justine : « Mon imprimeur me le demandait bien poivré, je le lui aie fait capable d’empester le diable ». Les conflits avec le notaire ayant repris, il l’invectiva avec violence : « C’est un traître venant manger ma soupe, s’enivrer de mon vin. » Cette soupe, dont Sade parle et reparle dans toute sa correspondance, fit toujours partie de son menu quotidien.
Service d'un plat fin garni de truffes vers la fin du XVIIIe siècle dans un hôtel parisien. DR.

Service d’un plat fin garni de truffes vers la fin du XVIIIe siècle dans un hôtel parisien. DR.

En 1793, préparant un éventuel retour en Provence, il demanda à Gaufridy de lui retenir un meublé sur Avignon, en précisant :
« Quant à la nourriture on désire également la trouver dans la même maison. On veut à dîner la soupe, le bouilli, une entrée, un entremets, du dessert, du bon vin ordinaire, une misère à déjeuner et un plat de légumes à souper ».
Et dans les années de vaches maigres, entre 1795 et 1798, il écrivit au même :
« Je meurs ce qui s’appelle de faim, je ne mange de la soupe qu’une fois par décade, le reste du temps des haricots », puis « là, au fond d’un grenier, avec le fils de mon amie et une servante, nous mangeons quelques carottes et des fèves1 ».
Mais où étaient donc passées les années pendant lesquelles Donatien se permettait d’envoyer pour les fêtes à ses tantes abbesses de Cavaillon et d’Avignon une partie des truffes et du gibier de Lacoste et où Renée, à la veille de la Révolution, pouvait demander à Gaufridy de lui faire parvenir pour son cher prisonnier des truffes de chez lui, toutes arrangées dans l’huile ?

… aux fruits confits…

Portail au Mascaron, Porte de l'ancien hotel particulier de Maître Gauffridy, notaire du Marquis de Sade. © Véronique Pagnier.

Porte d’entrée de la maison de Maître Gaspard Gaufridy à Apt. © Véronique Pagnier.

Par contre Sade ne manqua jamais de se faire envoyer quand il était à Paris sa gourmandise préférée : les fruits confits d’Apt. En 1791, le sempiternel Gaufridy fut à nouveau mis à contribution pour un envoi de chinois2, de cerises et autres fruits confits. Cinq ans plus tard, alors que le notaire était parvenu à vendre quelques meubles du château du Luberon, Donatien exigea, en guise de paiement, une fabuleuse contrepartie dans la quelle on trouve cinquante litres de confiture, dix boîtes de pâtes de fruits, beaucoup de chinois, un pot d’anchois de deux à trois livres, cent litres d’huile d’olive et cent litres de vin muscat !
Les chercheurs qui ont compulsé les papiers de Maître Gaufridy ont retrouvé les noms des fournisseurs du châtelain de Lacoste. Il y eût, tout d’abord, le sieur Pin, auprès duquel, durant l’année 1770, le Marquis se permit de laisser une confortable ardoise. Lassé, sans doute par les récriminations de cet excellent confiseur, Sade changea de pratique et s’en fut se ravitailler entre 1771 et 1772 chez un concurrent, le sieur Léger, autre grand confiseur aptésien. Et toujours sans bourse déliée, le Marquis se faisait livrer en amandes, pâtes d’amande, sucre raffiné, cassonade, pralines, azeroles au sucre3, coings, gelées, marmelades, fleurs d’oranger, biscuits, moutarde, poivre blanc et vermichelly.

… en passant par le chocolat

Sade en prison. Gravure du XIXe siècle.

Sade en prison. Gravure du XIXe siècle.

Même emprisonné, Sade n’oublia jamais d’être exigeant pour ses douceurs. Gilbert Lély a publié une lettre du Marquis, datée de 1781, dans laquelle il se laissait aller à quelques critiques sur les provisions de la quinzaine que lui faisait parvenir la dévouée Renée Pélagie. Le passage sur le biscuit de Savoie vaut d’être connu dans son intégralité :
« Le biscuit de Savoie n’est pas un mot de ce que je demandais :
1 – Je le voulais glacé tout autour, dessus et dessous, de la même glace de celle des petits biscuits.
2 – Je voulais qu’il fût en chocolat en dedans et il n’y en avait pas le plus petit soupçon, ils l’ont bruni avec du jus d’herbes, mais il n’y a pas ce qui s’appelle le plus léger soupçon de chocolat. Au premier envoi je te prie de me le faire faire et de tacher que quelqu’un de confiance leur voit mettre le chocolat dedans. Il faut que les biscuits le sentent, comme si on mordait dans une tablette de chocolat. Au premier envoi donc un biscuit comme je viens de te dire, six ordinaires, six glacés et deux petits pots de beurre de Bretagne, mais bons et bien choisis. Je crois qu’il y a un magasin pour cela à Paris comme celui de Provence pour l’huile. »
Après quelques années d’incarcération et de ce régime, Sade perdit la grâce et l’élégance qui avaient fait sa réputation autour du Luberon. En 1790, il ironisa sur son apparence de bon gros curé de campagne et Renée, elle-même, subit, à son tour, cette influence gourmande, puisque de mince – sinon maigre – dans les premières années de son mariage, elle devint obèse4. Donatien, à son habitude, s’épancha auprès de son notaire :
« J’ai acquis en prison, faute d’exercice, une corpulence si énorme qu’à peine puis-je me remuer… Je n’ai plus le goût à rien, je n’aime plus rien, il y a des moments où il me prend l’envie d’aller à la Trappe. »
Désespéré et abattu, Sade, qui toute sa vie ne désirait qu’une chose être reconnu, à travers son œuvre comme le Boccace français, venait de se trouver, face à son échec, la pire des pénitences.
© Michel Reyne

Notes

1 Sade s’était mis en ménage avec Marie-Constance Renellé, épouse Quesnel, qu’il avait surnommé Sensible. Celle-ci avait un jeune fils de dix ans.
2 Les chinois sont des mandarines amères confites, un des sommets de la gastronomie provençale. L’envoi du notaire fut fait avec des livres et des meubles. Le jus des fruits confits englua les ouvrages et tacha les tapisseries des fauteuils.
3 Baies de la grosseur d’une petite cerise, typique du bassin méditerranéen.
4 Son épouse, après l’avoir assisté et soutenu pendant toute sa détention rompit définitivement avec Donatien à sa sortie de prison en 1790. Sade était alors détenu à Charenton après avoir été évacué de la Bastille le samedi 4 juillet 1789.