Un homme et un bébé (Aix-en-Provence, 18 décembre 1895)

« Un monsieur se promenait paisiblement à la Rotonde lorsqu’il vit arriver à lui une femme portant un bébé sur les bras.
— Vous seriez bien aimable, lui dit-elle, de me tenir mon enfant. J’ai quelques courses à faire tout près. Je suis là dans quelques minutes. Vous ne craignez rien pour vos vêtements, je viens de le débarbouiller, il a une layette bien propre. Je vais revenir tout de suite.
— Mon Dieu ! répondit le bienveillant monsieur, si c’est pour vous faire plaisir, j’accepte le rôle de sapeur nourrice sèche des enfants de colonel, mais ce n’est guère dans mes goûts. Enfin, donnez-moi l’enfant et surtout revenez vite.
— Oh ! que vous êtes gentil, répond la femme qui portait un costume de la campagne, au point que je vous embrasserais ?
— Filez vite, réplique le monsieur, et revenez plus vite encore.
femme-et-enfant-bouguereau
Un quart d’heure se passe, puis deux.
La demie sonne au beffroi du Saint-Esprit. Rien ! Toujours rien !
— Attendons encore un quart d’heure, elle reviendra sans doute.
Il y avait une heure passée que le complaisant monsieur croquait le marmot1 et en portait un autre sur les bras que, de guerre lasse, il se décida à porter son fardeau à la mairie, où il l’a déposé, jurant, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendrait plus.
Les premiers soins au bébé ont été donnés par Mme Deltour, accoucheuse. »

*

Le registre des transcriptions nous conte l’histoire d’un point de vue plus « policier » :
L’homme se nomme François Largeau, né à Niort (79) en 1851, garçon d’hôtel de passage à Aix. Ce n’est apparemment pas à la mairie qu’il se rend pour confier l’enfant, mais à deux agents de police en service sur le cours Mirabeau, les agents Rayon et Esmieu, auxquels il déclare ce qui suit :
« Vers 5 heures, je me trouvais près la grande fontaine, place de la Rotonde, lorsqu’une dame âgée de 28 à 30 ans, grande, brune, vêtue de noir, avec une pèlerine garnie de perles, parlant le français avec l’accent alsacien, m’a remis un enfant en me priant de le garder quelques minutes ; voilà plus de deux heures, et cette femme n’a plus reparu. »
Avant d’être dirigé vers l’hospice dépositaire de Marseille, l’enfant, âgée de 15 mois, sera nommée… Eugénie Micheline Rotonde.

 


1. « Croquer le marmot », expression peu usitée aujourd’hui, signifie attendre avec impatience, faire le pied de grue, attendre longtemps.

  • Le Mémorial d’Aix, 22 décembre 1895, n° 102.
  • Registre des transcriptions, 1895.
  • Illustration : Jeune femme et son enfant, par William Adolphe Bouguereau (1825-1905), détail.