Une passion « dévorante » (Aix-en-Provence, 7 janvier 1873)

  • Sources : Archives communales, cote I1, art. 15, n°127
(7 janvier 1873)
L’an mil huit cent, etc. (sic)
Pardevant Nous, Monge Hippolyte, commissaire de police, etc.
S’est présentée la dame veuve Gibaud Marguerite, âgée de cinquante ans, fermière de M. Ricard, quartier de Cabasse, terroir d’Aix, laquelle a déclaré ce qui suit:
« J’avais été amenée, il y a environ huit mois, à accepter les services d’un nommé Pierre Liro, âgé de quarante ans, cultivateur, natif de Bretagne.
« Cet homme, que j’avais reçu chez moi alors qu’il était dépourvu de pièces établissant son identité et de tout moyen d’existence, avait conçu pour moi un sentiment qui l’avait poussé à me dire souvent qu’il voulait m’épouser. J’avais hésité d’abord à lui faire une réponse capable de l’encourager, mais [vu] l’état de ses témoignages d’affection, j’avais enfin accueilli ses instances en correspondant à ses vues.
« La présence de cet individu dans mon habitation a donné lieu récemment à un incident qui contraste avec sa situation précédente chez moi.
« En effet, dans la nuit du dimanche à lundi dernier(1), j’attendais le nommé Liro qui était allée à Aix. En rentrant vers une heure du matin, il me trouva assise dans ma cuisine près du foyer. Il s’approcha de moi pour m’entourer d’adulation et de soins, comme d’ordinaire, lorsque, tout à coup, il me saisit très vivement et, me découvrant le sein, me mordit et me déchira la poitrine à belles dents, en me disant que si je criais, il me tuerait.
« Dans cette circonstance, et pour me soustraire aux étreintes du sieur Liro, j’appelai ma vieille mère, qui était couchée au premier étage, au secours. Elle s’empressa de descendre et vint auprès de moi. Liro, alors, se retira en manifestant l’intention de quitter la maison. J’ajoute que, dans une autre occasion, il m’avait aussi mordu le sein ; il exprimait ses regrets de m’avoir fait du mal et m’avait prié de ne rien dire, parce qu’il me tuerait si je parlais. »
Nous, commissaire de police, avons entendu la veuve Agard Rosa, âgé de soixante-douze ans, mère de la plaignante, demeurant avec celle-ci et seul témoin dans ces circonstances et elle a déclaré que, à l’appel de sa fille, elle accourut auprès de celle-ci dont le sein était ensanglanté et lui dit que le nommé Liro venait de la mordre et était l’auteur des blessures qu’elle voyait.
Nous avons en outre interpellé l’inculpé que nous avons fait conduire à la Mairie par le garde-champêtre Bernard et il nous a déclaré se nommer Liro Pierre, âgé de quarante ans, né à Bédé (Ille-et-Vilaine), arrondissement de Rennes, cultivateur, fils de Pierre et de Jeanne Marie Dedenet, célibataire, demeurant à Cabasse, terroir d’Aix, chez M. Ricard, propriétaire, qu’en revenant d’Afrique où il a été militaire pendant cinq ans, il eut l’occasion de se mettre en relations, ce mois de juin dernier, avec la famille Gibaud et la veuve Gibaud, dont il avait connu la fille habitant près de Salon (Bouches-du-Rhône), où elle était mariée, que la veuve Gibaud l’avait accueilli chez elle à une époque où il était dans l’embarras. Il ajoute que le récit qu’elle a fait est exact et qu’il est obligé de reconnaître que, se trouvant dimanche sous l’influence de la boisson, il avait exprimé ses sentiments passionnés d’une façon trop brutale et trop violente.
L’inculpé avoue qu’il a été souvent puni lorsqu’il faisait partie du cadre de l’armée à cause d’infractions aux règlements militaires et qu’il a été condamné par un conseil de guerre pour avoir vendu des effets de petit équipement.
De tout quoi, nous avons dressé le présent procès-verbal.
(1) Du 5 au 6 janvier 1873.
Suite de l’affaire:
  • Sources : Archives communales, cote I1, art. 15, n°139
(17 janvier 1873)
L’an mil huit cent, etc. (sic)
Pardevant nous, Monge Hippolyte, commissaire de police, etc.
S’est présenté le sieur Isoard Mathieu, âgé de 46 ans, fermier de M. Ricard, quartier de Cabasse, terroir d’Aix, lequel a déclaré que sitôt après sa mise en liberté, le sieur Liraud, qui fait l’objet d’un récent procès-verbal dressé sur la plainte d’une veuve Gibaud, est allé s’imposer chez cette dernière la nuit.
La dame Jourdan Jeanne, âgée de 58 ans, fermière au quartier de Cabasse, déclare de son côté que, avant-hier soir, Liraud voulait s’introduire dans son domicile – elle ne sait pourquoi – et, tandis qu’elle était seule et qu’à la suite de la résistance qu’elle lui avait opposée pour le recevoir, Liraud la menaça de lui brûler la cervelle.
L’inculpé Liraud Pierre, âgé de 36 ans, né à Bédé, arrondissement de Monfort (Ille-et-Vilaine), cultivateur, fils de Pierre et de Jeanne Dedonet, célibataire, demeurant à Aix, quartier de Cabasse, déclare qu’il s’est présenté chez la femme Jourdan pour lui demander si elle n’aurait(1) pas chez elle la veuve Gibaud à laquelle il a à réclamer ses effets et de l’argent prêté, ainsi qu’au fils de la dame Jourdan, plaignante.
De tout quoi, nous avons dressé le présent procès-verbal.
(1) Sic.