
À une époque où Marseille se rêve en « Porte de l’Orient », l’enseignement de la langue arabe devient un enjeu stratégique, commercial et diplomatique. Au cœur de ce dispositif se trouve une figure singulière : Moussa Abdou. Derrière la notice biographique classique se dessine le portrait d’un homme qui a consacré sa vie à traduire non seulement des mots, mais aussi deux cultures que tout semblait opposer.
Des racines damascènes au sol provençal
Moussa Abdou naît à Damas, en Syrie, le 31 juillet 1842. Il appartient à la communauté des Grecs Catholiques (Melkites), un réseau chrétien d’Orient qui, au XIXe siècle, joue un rôle de médiateur privilégié entre l’Empire ottoman et les puissances européennes. Ces familles, souvent polyglottes, voient en la France une terre d’accueil et un protecteur naturel.
Son installation en France est marquée par un acte officiel fort : le décret no20919 du 12 juillet 1866, par lequel Napoléon III autorise « le sieur Abdou-Moussa à établir son domicile en France ». Cette autorisation de domicile est le premier pas vers une intégration qu’il voudra exemplaire.
Un pilier de l’enseignement marseillais
Arrivé à Marseille, Moussa Abdou s’impose rapidement comme une autorité linguistique. Il succède à Girgis (Georges) Sakakini dans la chaire publique d’arabe de la ville. Mais son influence ne s’arrête pas là. Il devient une figure centrale du paysage éducatif local en occupant simultanément plusieurs postes clés :
- Au Lycée de Marseille : Où il forme l’élite administrative destinée aux colonies.
- À l’École Supérieure de Commerce : Dès sa fondation en 1872 par la Chambre de Commerce. À cette époque, l’arabe est une matière essentielle pour les futurs négociants marseillais traitant avec l’Égypte et le Levant.
Son enseignement est réputé pour son pragmatisme. Moussa Abdou ne se contente pas de la grammaire ; il enseigne l’arabe dialectal et commercial, celui des affaires et de la correspondance diplomatique.
Traducteur, journaliste et patriote
Au-delà de ses cours, il est un rouage essentiel du négoce marseillais. Il assure la correspondance arabe pour de grandes maisons de commerce et collabore régulièrement avec la presse régionale, notamment le Nouvelliste de Marseille et Le Toulonnais. À travers ses articles, il défend avec ferveur les intérêts français en Algérie et au Levant, se positionnant comme un serviteur dévoué de sa patrie d’adoption.
Sa loyauté et son engagement pour l’instruction publique lui valent des distinctions prestigieuses. En 1912, il est officier d’Académie, une reconnaissance de ses quarante années de services rendus à l’enseignement.
La question de la lignée : Joseph ou Moussa ?
Pour l’historien et le généalogiste, la figure de Moussa Abdou soulève une intéressante question d’identité. Certaines sources mentionnent un fils, Joseph Abdou-Moussa, né à Damas en 1842. Cette date de naissance, identique à celle attribuée à Moussa dans certains registres, suggère une possible confusion de prénoms dans les archives administratives françaises ou une naissance très proche entre deux membres de la fratrie. Joseph aurait succédé à son père au Lycée de Marseille en 1886, poursuivant l’œuvre familiale avant de s’éteindre à Aubagne après 1918.
Cette transmission de la chaire d’arabe, de père en fils, témoigne de la constitution d’une véritable « dynastie » de professeurs orientaux à Marseille, à l’instar des familles Taouil ou Sakakini.
Un destin marseillais
Si Moussa Abdou disparaît des registres actifs après 1912, son héritage perdure à travers la vitalité des études orientales à Marseille. Il reste l’exemple même de ces savants venus du Levant qui ont permis à la Provence de comprendre et de dialoguer avec l’autre rive de la Méditerranée.
Sources et références
- Archives Nationales : Décret n°20919 du 12 juillet 1866 concernant l’autorisation de domicile en France accordée au sieur Abdou-Moussa.
- Annuaire de l’Instruction Publique (1912) : Mention de Moussa Abdou, professeur d’arabe, officier d’Académie.
- Notices biographiques du monde oriental : Référence à Joseph Abdou-Moussa (Damas, 1842 – Aubagne, apr. 1918), successeur au lycée de Marseille en 1886.