[Ancien provençal] Module 2 – Alphabet, orthographe et prononciation

« Lo jorn s’es levatz clar e polit. »
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Entrer dans un texte en ancien provençal donne souvent au lecteur moderne une impression paradoxale. À première vue, les mots semblent proches du français, parfois même transparents. Pourtant, dès que l’on tente de les lire à voix haute ou d’en saisir précisément le sens, une difficulté apparaît. Cette difficulté n’est pas due à une complexité excessive de la langue, mais au fait que l’ancien provençal obéit à des règles graphiques et phonétiques très différentes de celles du français moderne. Comprendre son alphabet, son orthographe et sa prononciation est donc une étape absolument fondamentale pour accéder aux textes médiévaux sans les déformer.
L’objectif de ce module est de donner au lecteur les outils nécessaires pour reconnaître les lettres, comprendre comment elles sont utilisées, et surtout savoir comment elles se prononçaient à l’époque où la langue était vivante.

Dès les premiers vers de la poésie médiévale, le lecteur rencontre des formes comme :
« Lo jorn s’es levatz clar e polit. »
ou encore :
« En aquel temps que florisson li pratz. »

Ces phrases, simples en apparence, montrent déjà que la correspondance entre lettres et sons n’est pas celle du français actuel.

Un alphabet hérité du latin, mais adapté à une langue romane

L’ancien provençal utilise l’alphabet latin, hérité directement de la tradition écrite romaine et chrétienne. Il ne s’agit cependant pas d’un alphabet figé ou normalisé. Les scribes médiévaux écrivent avec les moyens graphiques dont ils disposent, et surtout avec une logique phonétique : on écrit ce que l’on entend, ou ce que l’on croit entendre.

L’alphabet de base comprend les lettres suivantes :
a, b, c, d, e, f, g, h, i, l, m, n, o, p, q, r, s, t, u, v, x, z.

Certaines lettres modernes, comme j ou w, n’existent pas en tant que telles. Le son [j] est généralement noté par i, et le w est absent car inexistant en latin et en roman méridional.

Il faut insister sur un point essentiel : l’ancien provençal n’a jamais connu d’orthographe officielle unique. Chaque manuscrit reflète une tradition locale, une époque, parfois même les habitudes personnelles du copiste.

Une orthographe phonétique et souple

Contrairement au français moderne, dont l’orthographe est largement figée et souvent déconnectée de la prononciation, l’ancien provençal est une langue à orthographe majoritairement phonétique. Cela signifie que les lettres correspondent assez fidèlement aux sons, même si cette correspondance varie selon les régions.
Ainsi, un même mot peut s’écrire de plusieurs manières sans que cela pose problème aux lecteurs médiévaux. Le mot « nuit » apparaît par exemple sous les formes nuèch, nueit ou nuoit. Ces variantes reflètent des prononciations légèrement différentes selon les zones linguistiques.

Prenons une phrase simple :
« La luna clara lusís sus la tèrra »
Chaque lettre se prononce, et très peu de sons sont muets, contrairement au français contemporain.

Les voyelles : un système plus riche que le français moderne

L’ancien provençal possède un système vocalique hérité du latin vulgaire, avec une distinction nette entre voyelles ouvertes et fermées. Cette distinction est essentielle pour la compréhension des textes et surtout de la poésie, où elle joue un rôle dans les rimes.
Les voyelles principales sont a, e, i, o, u, auxquelles s’ajoutent des oppositions de timbre. Le e peut être ouvert ou fermé, tout comme le o. Ces différences ne sont pas toujours notées graphiquement, mais elles sont réelles à l’oral.

Le e final, très fréquent, se prononce généralement comme un e bref, proche du [ə] mais plus net que le « e » muet français. Dans terra, vida ou amors, la voyelle finale est audible.
Exemple :
« Bela dona, vostra valor es granda. »
Ici, chaque voyelle porte une valeur sonore.

Les consonnes : stabilité et clarté articulatoire

Les consonnes de l’ancien provençal sont globalement plus stables que celles du français moderne. La plupart se prononcent comme elles s’écrivent.

Le c se prononce toujours [k] devant a, o, u, et souvent [ts] ou [s] devant e et i selon les régions. Le g suit une logique comparable. Le s se prononce toujours, y compris en position finale, ce qui explique des formes comme temps, cors, laus.
Le r est roulé, comme dans les langues romanes méridionales actuelles. Il ne s’agit jamais du r guttural français moderne.

Dans une phrase comme :
« Los trobadors cantavan l’amor fin. »
toutes les consonnes participent pleinement au rythme de la langue.

Les consonnes finales : un point clé pour bien lire

L’un des pièges les plus fréquents pour le lecteur moderne est la tentation de ne pas prononcer les consonnes finales. Or, en ancien provençal, elles sont presque toujours audibles.
Le s final marque souvent le pluriel, le t final peut signaler une forme verbale, et le r final est courant dans les infinitifs. Ne pas les prononcer revient à déformer la langue.

Par exemple :
« Li baron son valen e leial. »
Chaque consonne finale structure le sens et la syntaxe.

Accentuation et rythme de la langue

L’accent tonique en ancien provençal tombe généralement sur la dernière syllabe ou l’avant-dernière, selon l’évolution du mot depuis le latin. Cet accent est régulier et stable, ce qui donne à la langue une musicalité particulière, très différente du français moderne.
Cette musicalité explique en grande partie le succès de la poésie des troubadours, fondée sur des rythmes nets et des schémas métriques précis.

Phrase illustrative :
« Cantar voil un vers d’amor cortesa. »
L’accentuation naturelle porte la mélodie du vers.

Une langue pensée pour être dite et chantée

Il est fondamental de rappeler que l’ancien provençal est d’abord une langue orale. Les textes que nous lisons aujourd’hui sont les traces écrites d’une langue vivante, parlée, chantée, débattue sur les places et dans les cours seigneuriales.
Lire l’ancien provençal uniquement avec les yeux, sans tenter de le prononcer, revient à en perdre une dimension essentielle. L’orthographe, même fluctuante, est conçue pour guider la voix.

Ce que le lecteur doit retenir de ce module

À l’issue de ce module, le lecteur doit comprendre que l’ancien provençal n’est ni une langue obscure ni une langue approximative. Son alphabet est simple, son orthographe logique, sa prononciation cohérente. Les difficultés viennent surtout de nos habitudes modernes, façonnées par le français contemporain.
Apprendre à lire l’ancien provençal, c’est accepter de réapprendre à voir les lettres comme des sons, et non comme des conventions figées.

Sources scientifiques et bibliographiques

  • Raynouard, François-Juste-Marie, Lexique roman, Paris, 1838–1844.
  • Ronjat, Jules, Grammaire historique des parlers provençaux modernes, Montpellier, 1930–1941.
  • Bec, Pierre, La langue occitane, Presses Universitaires de France, 1963.
  • Chambers, Frank M., An Introduction to Old Provençal Versification, American Philosophical Society, 1985.
  • Zumthor, Paul, Essai de poétique médiévale, Seuil, 1972.

Jean Marie Desbois

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