Des cimes aux chemins de Provence : l’épopée des marchands de lacets

L’origine géographique : des sommets vers la plaine

Le métier de lacetier, ou lacetaire en langue provençale, fut longtemps l’une de ces figures emblématiques qui animaient les chemins de notre région. Véritable mercenaire de la petite marchandise, ce colporteur ne transportait pas de grands trésors, mais une multitude de menus objets indispensables au quotidien. Dans une Provence autrefois composée de bastides isolées et de villages perchés, l’accès aux biens manufacturés restait un défi permanent pour les populations rurales.
Le lacetier jouait donc un rôle social et économique crucial. En brisant l’enclavement des campagnes, il apportait jusqu’au seuil des fermes du Luberon ou du Var le fil, l’aiguille et, bien sûr, le lacet de cuir ou de coton nécessaire au maintien des vêtements et des souliers. Les grandes foires régionales, comme celle de Beaucaire ou les marchés de Sisteron et d’Apt, servaient de points de ralliement où ces marchands s’approvisionnaient avant de s’élancer sur les routes poussiéreuses pour desservir chaque recoin du territoire provençal.

L’origine géographique : des sommets vers la plaine

La marchande de lacets. Photographie : Eugène Atget (1857-1927). Bibl. nat. de France.
L’histoire des vendeurs de lacets en Provence est indissociable de la géographie escarpée des Alpes. Ce métier ne naît pas d’une vocation commerciale spontanée, mais d’une nécessité vitale dictée par le rythme des saisons. Dès que les premières neiges isolaient les hautes vallées de l’Ubaye, du Queyras ou du Briançonnais, la terre devenait stérile et l’économie pastorale entrait en hibernation. Pour survivre et subvenir aux besoins de la famille restée au pays, les hommes devaient « s’expatrier » temporairement vers la Basse-Provence.
Cette migration saisonnière suivait un cycle parfaitement orchestré par le calendrier agricole. Le vendeur de lacets quittait son foyer à la Saint-Michel ou à la Toussaint, fuyant la rigueur des sommets pour la clémence des plaines provençales. Il ne revenait qu’aux premières fontes des neiges, au printemps, afin de reprendre les travaux des champs. Si certains venaient des confins du Dauphiné, beaucoup traversaient également la frontière depuis le Piémont italien. Ce brassage entre la « haute » et la « basse » terre a profondément marqué l’identité de notre région, transformant ces sommets hostiles en réservoirs de main-d’œuvre et d’ingéniosité marchande pour toute la Provence.

La marchandise et la « balle » du colporteur : un magasin sur le dos

L’outil de travail du lacetier était sa « balle », une caisse en bois compartimentée ou un volumineux ballot de toile que l’homme portait à même le dos, maintenu par de larges lanières de cuir. Ce coffre portatif, véritable cabinet de curiosités, s’ouvrait comme un autel profane sur la place des villages ou dans la cour des bastides. À l’intérieur, chaque millimètre était optimisé pour offrir un inventaire d’une richesse insoupçonnée.
Si le lacet de cuir ou de fil de lin pour les souliers et les corsets restait le produit phare, la diversité des articles était surprenante. Le marchand proposait de la mercerie fine : des rubans de soie chatoyants pour les coiffes, des aiguilles de fer poli, des dés à coudre, des pelotes de coton et des boutons de nacre ou d’os. Pour les ménagères des zones les plus enclavées, du Luberon sauvage aux collines du Var, l’arrivée du lacetier était une bénédiction. Il apportait le raffinement de la ville et les outils nécessaires à l’entretien du trousseau familial. Sans lui, les femmes de Provence auraient dû attendre les rares déplacements aux foires lointaines pour obtenir ces menus trésors indispensables à la tenue et à l’élégance du foyer.

Un réseau irriguant toute la Provence

Le rayonnement de ces marchands dépassait largement les contreforts alpins pour dessiner une véritable toile d’araignée sur l’ensemble du territoire. Leurs itinéraires, dictés par le calendrier des foires, les menaient des rives du Rhône jusqu’au littoral méditerranéen. La foire de Beaucaire constituait leur centre névralgique : ils s’y approvisionnaient en mercerie fine, rubans et lacets venus de Lyon ou d’Orient, avant de s’enfoncer dans l’arrière-pays varois ou de rejoindre les ports de Marseille et Toulon.
Au-delà de l’échange commercial, le lacetier agissait comme un précieux vecteur de lien social. Dans une Provence où l’information voyageait lentement, il était celui qui colportait les nouvelles d’une vallée à l’autre, racontant les récoltes du Comtat Venaissin aux habitants de la Sainte-Baume. Son arrivée brisait la solitude des bastides isolées et des hameaux perchés.
Dans les cités plus denses comme Aix ou Arles, sa présence était avant tout sonore. Le « cri » du lacetier, déformé par l’accent et l’usage, résonnait dans les rues étroites, signalant aux ménagères le passage de la « balle ». Ce paysage sonore, aujourd’hui disparu, faisait du marchand ambulant un acteur familier et indispensable de la vie urbaine provençale, reliant par ses pas les mondes ruraux et citadins.

Une figure sociale entre méfiance et attente

Le lacetier occupait une place singulière dans l’imaginaire provençal, oscillant sans cesse entre le rejet et la bienvenue. En tant qu’homme de passage, il incarnait la figure de l’étranger, celui dont on ne connaît ni la lignée ni le logis. Dans les villages de l’arrière-pays, son arrivée suscitait une pointe de méfiance ; on surveillait ce nomade qui s’introduisait dans l’intimité des bastides. Pourtant, cette réserve s’effaçait vite devant l’utilité de sa « balle ». On l’attendait avec impatience, car il était le seul lien concret avec les manufactures lointaines.
Son rôle était particulièrement crucial auprès des femmes. Pour l’entretien du linge de maison, la réparation des trousseaux ou l’ajustement des corsets et des coiffes traditionnelles, le lacetier était le fournisseur providentiel. Il apportait le ruban rare ou le lacet de cuir souple qui faisait défaut au fond d’un vallon isolé du Var ou des Maures. Cette circulation permanente n’échappait pas à l’œil de l’État : le lacetier devait produire son passeport intérieur à chaque étape, document indispensable pour justifier de son identité et ne pas être confondu avec un vagabond. Cette surveillance administrative souligne combien ces travailleurs, bien que mobiles, étaient intégrés et contrôlés au cœur de la société provençale.

Déclin et traces généalogiques

Le crépuscule des vendeurs de lacets s’amorce avec la révolution des transports à la fin du XIXe siècle. L’arrivée du chemin de fer en Provence et l’essor des grands magasins à Marseille ou Avignon sédentarisent le commerce. La « balle » ne peut plus rivaliser avec la diversité et la régularité des boutiques fixes. Le colporteur, autrefois lien vital entre les vallées et les plaines, s’efface peu à peu du paysage provençal pour devenir une figure de folklore.
Pour le généalogiste, retracer le parcours d’un ancêtre lacetier demande une lecture attentive des registres. Dans l’état civil ou les recensements, le métier est rarement figé : on guettera les mentions de « marchand ambulant », « porte-balle » ou « colporteur ». Ces hommes, souvent de passage, apparaissent parfois lors d’un mariage ou d’un décès loin de leur terre natale, signalant ainsi leur itinéraire.
Les sources ne s’arrêtent pas aux registres paroissiaux. Les listes de passagers des messageries et les passeports intérieurs, conservés aux Archives départementales, sont des mines d’or. Plus surprenant, les registres d’écrous des prisons peuvent révéler un ancêtre arrêté pour « vagabondage » ou défaut de patente, offrant un portrait physique et un itinéraire précis de ces modestes voyageurs qui ont arpenté chaque sentier de notre Provence.

Sources

Sources bibliographiques et historiques
Laurence Fontaine, Le voyage et la mémoire : colporteurs de l’Oisans au XIXe siècle (Presses Universitaires de Lyon). Ses travaux font référence sur les réseaux de colportage alpin et leur déploiement vers le sud.
Robert Mandrou, De la culture populaire aux XVIIe et XVIIIe siècles. Un ouvrage essentiel pour comprendre le contenu des « balles » et l’impact culturel des colporteurs.
Frédéric Mistral, Memòri e Rakonte (Mémoires et Récits). Pour le témoignage ethnographique sur la vie rurale en Provence et la perception des marchands de passage.
Abel Chatelain, Les migrants temporaires en France de 1800 à 1914. Cette étude détaille les flux saisonniers des montagnards vers la Basse-Provence.

Sources archivistiques (Typologie)
Série M des Archives Départementales (13, 04, 84) : Étude des passeports intérieurs et des registres de patentes, obligatoires pour les marchands ambulants à partir de la Révolution.
Série Y (Établissements pénitentiaires) : Registres d’écrous des prisons départementales (Aix, Digne, Draguignan), utiles pour retrouver les colporteurs signalés pour vagabondage ou défaut de papiers.
Recensements de population (Listes nominatives) : Analyse des mentions professionnelles fluctuantes entre « cultivateur » (au pays) et « marchand de lacets » (en déplacement).
Registres d’État civil : Relevés d’actes de décès « hors domicile » de marchands alpins décédés lors de leur tournée en Provence.

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