
En cette fin d’année 1868, l’octogénaire Antoinette Demerio, une dame visiblement digne de confiance, s’apprête à emménager dans une nouvelle demeure. Âgée de 80 ans, elle a loué une chambre au troisième étage du 14, rue Bastide à Toulon, à compter du 29 septembre. Ce sont les époux Fabry, rencontrés en 1865 alors qu’ils étaient tous logés à la cité Montéty, qui lui ont procuré cette chambre. La confiance est totale, une amitié de voisinage s’est tissée.
Cependant, un imprévu retarde l’installation : la chambre n’est pas prête. Sans hésiter, Mme Demerio prend une décision qui lui sera fatale : elle confie l’intégralité de son mobilier et de ses biens aux Fabry pour un entreposage provisoire.
Les premières ombres
Peu après, alors qu’elle prend possession de son nouveau logis, la vieille dame procède à l’inventaire de son linge. Le compte n’y est pas : trois paires de draps de lit, une nappe et cinq serviettes ont disparu. Interrogés, les époux Fabry opposent une explication simpliste : l’octogénaire a dû égarer le tout lors du déménagement. Étonnamment, Mme Demerio, sans doute par l’effet de sa grande confiance initiale, se contente de cette réponse.
Les relations, pourtant, restent étrangement cordiales et fréquentes d’octobre 1868 à mai 1869. C’est en mai que se produit le premier incident matériellement accablant.
Pour préparer la première communion de leur fils, Mme Fabry accompagne sa bienfaitrice chez un marchand de nouveautés. Mme Demerio règle 40 francs d’achat, remettant deux pièces de 20 francs. Le marchand signale alors une erreur sidérante : l’une des pièces n’est qu’un jeton doré de la même dimension. Vivement étonnée, la victime se voit conseiller par Mme Fabry de rejeter la faute sur le banquier chez qui elle retire ses rentes. Une tentative d’escroquerie déguisée en étourderie bancaire.
La spoliation insidieuse
À partir de ce jour, la prudence s’installe. Mme Demerio retire son argent monnayé de sa garde-robe et le place dans un sac, au milieu de ses titres, dans une commode dont elle garde la clé sur elle.
Ce changement de cachette n’entrave en rien le voleur. Vers le 8 juillet, une première pièce de 20 francs s’évapore, sans aucune trace d’effraction sur la commode. Le 9 août suivant, le même phénomène se reproduit : 80 francs disparaissent.
L’évidence finit par s’imposer. Mme Demerio ouvre enfin les yeux et interdit l’entrée de sa porte aux époux Fabry.
Le coup de grâce et l’éclat du désespoir
Cette interdiction ne fait qu’accélérer le coup final. Le 14 août 1869, entre deux et trois heures de l’après-midi, les Fabry s’introduisent à nouveau dans l’appartement de leur ancienne bienfaitrice, profitant de son absence. Grâce à une fausse clé, ils ouvrent la garde-robe et s’emparent de la totalité de son avoir : 125 francs en pièces d’or et, surtout, 25 000 francs en titres de rente divers, ruinant ainsi la vieille dame.
Ce n’est que le lendemain matin, vers dix heures, que Mme Demerio découvre le vol qui « consommait sa ruine ». Son désespoir éclate en « cris déchirants ». Tandis que son entourage l’exhorte à porter plainte immédiatement, seule Mme Fabry tente de l’en dissuader, prétextant que les bureaux de police seraient fermés en raison de la fête nationale du 15 août. Néanmoins, la victime se rend chez le commissaire.
Le verdict
L’enquête s’accélère. Les soupçons sont rapidement confirmés par une preuve matérielle : la justice découvre que le fameux jeton doré, identifié par la victime en mai 1869, était en possession des accusés dès le mois de janvier.
Face aux preuves matérielles et morales, Mme Fabry (née Masse) finit par avouer sa participation au vol du 14 août, tout en niant l’usage de fausses clés. Son époux, Fabry, refuse de partager la responsabilité du crime, bien que les faits l’impliquent nécessairement dans le complot.
L’affaire est portée devant le jury. Les faits accablants contre les deux époux sont confrontés à une défense acharnée.
Le jury rend un verdict négatif en faveur de Fabry, et l’acquitte, mais il reconnaît la femme Fabry (Masse) coupable de tous les vols qui lui étaient imputés, mais lui accorde des circonstances atténuantes.
Par conséquent, Fabry est acquitté, et son épouse, la femme Masse, est condamnée à cinq ans de réclusion. Un dénouement qui, s’il punit l’une des coupables, laisse planer le doute sur l’implication complète de son mari dans cette sombre histoire de confiance trahie à Toulon.
- Source : Le Progrès du Var, 15 novembre 1869, p. 3.