Un félibre en habit de scène : le portrait d’un artiste provençal, vers 1900

Le costume de cet homme évoque à première vue la mode masculine de la Restauration (1830-1840) : cheveux longs et ondulés, large cravate lâche, pantalon ample. Pourtant, plusieurs indices trahissent une photographie bien plus tardive — la netteté du tirage, le décor peint en fond de studio, la pose théâtrale — et situent le cliché dans la Belle Époque, très probablement entre 1895 et 1910. Il s’agit sans doute d’un portrait de scène : comédien, chanteur, ou félibre costumé pour incarner un rôle de poète ou d’amoureux provençal. L’ensemble reprend le vêtement de fête de l’artisan ou du bourgeois provençal du XIXe siècle, mais avec l’exubérance propre aux planches.

La coiffure et la pilosité

Les cheveux longs, ondulés et dégageant le front rattachent l’homme à l’esthétique romantique, très prisée des artistes et des poètes tout au long du XIXe siècle. La fine moustache et le bouc taillé (la « bariche ») étaient à la mode sous le Second Empire et sont restés un attribut des artistes jusqu’à la fin du siècle. L’absence de chapeau — feutre à larges bords ou haut-de-forme, pourtant indissociables de la tenue de sortie provençale — confirme une pose d’intérieur ou de scène plutôt qu’un usage quotidien.

Le col et la cravate

Le col blanc, haut et cassé, est noué d’une large cravate sombre au nœud lâche et flottant. Ce type de nœud porte un nom précis : la lavallière, du nom de la duchesse de La Vallière, favorite de Louis XIV, dont le portrait aurait popularisé ce nœud souple. Au XIXe siècle, elle devient l’accessoire de prédilection des artistes bohèmes et des intellectuels — un détail qui renforce l’hypothèse d’un portrait d’artiste plutôt que d’un simple bourgeois. On notera d’ailleurs qu’au début du siècle, la mode masculine avait connu la « cravate à la Garat », baptisée en hommage au chanteur d’opéra Pierre Garat, dont les tenues extravagantes inspiraient les élégants — une résonance amusante si notre homme est bien chanteur.

Le gilet et la veste

Le gilet fleuri est la pièce la plus typiquement provençale de la tenue : les bastidans portaient, sur leur chemise, un gilet sans manches en soie ou en panne de velours à petites fleurs, fermé par des boutons, complété d’une veste de velours noir bordée de satin. Notre homme suit exactement ce schéma, à ceci près que sa veste est portée grande ouverte, pour laisser voir le gilet, geste théâtral plus que pratique vestimentaire courante.

La chemise et le pantalon

La chemise blanche transparaît aux poignets, formant un léger revers visible sur la main levée. Le pantalon à grands carreaux, large aux cuisses, correspond à un motif très en vogue au milieu du XIXe siècle — encore un emprunt volontaire à une mode déjà datée, cohérent avec un costume de scène évoquant un personnage plus ancien.

Les chaussures

Les souliers bas à boucle rappellent en réalité davantage le XVIIIe siècle que la Restauration (la boucle avait presque disparu au profit du lacet dès le début du XIXe). Portées ici, elles semblent être un accessoire de scène délibérément anachronique plutôt qu’une chaussure de ville de 1900.

Le studio

Le tirage porte la mention du studio C. Ricard, situé au 31 de la Canebière, l’une des artères les plus prisées des photographes marseillais à la Belle Époque, aux côtés de la rue Saint-Ferréol. Ce n’est pas un atelier que nous avons pu documenter de façon indépendante : contrairement à celui de Nadar (ouvert en 1897 au 77, Canebière et repris par Fernand Detaille dès 1903), qui a laissé une trace importante dans les archives et les collections du Musée d’Histoire de Marseille, C. Ricard semble être l’un des nombreux photographes de quartier dont l’activité n’a pas été conservée dans les fonds numérisés accessibles aujourd’hui. Le décor peint en toile de fond, la pose étudiée et le fini du tirage restent en tout cas typiques du travail des ateliers de la Canebière autour de 1895-1910. Les Archives municipales de Marseille conservent souvent les annuaires-almanachs commerciaux de l’époque, qui listaient les photographes par rue et par année : c’est la piste la plus fiable pour dater précisément l’activité de ce studio.

Le prix d’une telle tenue

Vers 1900, un instituteur parisien gagnait environ 6 francs par jour, soit autour de 150 francs par mois ; un ouvrier de l’industrie privée touchait plutôt 4,85 francs par jour. Une tenue estimée à une centaine de francs représentait donc, selon les métiers, entre trois semaines et un mois de salaire complet — un investissement vestimentaire considérable, qu’il s’agisse d’un costume de ville ou d’un habit de scène.
Détail amusant : à l’arrière-plan gauche du cliché, on distingue une silhouette assise, sans doute un assistant du studio surpris dans le cadre, un petit témoin involontaire des coulisses de la photographie d’antan.

Sources

  • Passion Provence, « Le costume provençal ».
  • Wikipédia, « Lavallière » et « Costume provençal ».
  • Atelier la Colombe, « Histoire de la cravate ».
  • Tourisme Marseille / Musée d’Histoire de Marseille, sur l’atelier Nadar et la dynastie Detaille.
  • Geneafinder, « Coût de la vie au XIXe siècle ».
  • Guichet du Savoir, relevés de salaires 1900.

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