
Les cinq modules précédents ont présenté l’ancien provençal comme s’il s’agissait d’un système stable, cohérent, descriptible en tableaux. C’était une commodité pédagogique. La réalité est autre : cette langue n’a jamais été uniforme, ni dans l’espace, ni dans le temps. Un acte rédigé à Montpellier en 1280 et un acte rédigé à Sisteron en 1480 ne sont pas écrits dans la même langue, et aucun des deux ne correspond exactement à la langue des troubadours. Ce module est consacré à ces écarts — et à la manière de les reconnaître.
La question n’est pas théorique. Pour qui dépouille un registre ou un minutier, savoir qu’une forme est régionale, archaïque ou au contraire innovante permet de dater un document, de localiser un scribe, parfois de détecter une copie tardive. Nous procéderons par cas précis, en nous appuyant sur des textes et des corpus réellement édités.
1. La koinè des troubadours : une unité en trompe-l’œil
Le premier réflexe, en abordant l’ancien occitan, est de le considérer comme une langue unifiée. Les textes des troubadours, qu’ils soient gascons, provençaux, catalans ou italiens d’origine, sont copiés dans les chansonniers du XIIIe siècle dans une langue remarquablement homogène, que les romanistes appellent une koinè. Le linguiste Alain Rey souligne que la langue d’oc se présente dès ses premières manifestations comme une langue classique, sans prédominance d’un dialecte sur un autre, avec des variantes dialectales minimes.
Cette unité est pourtant largement une illusion d’optique, et les philologues en avertissent depuis longtemps. Pierre Bec rappelait dès 1967 que nous ne connaissons de cette langue qu’une copie pâlie, celle que les scribes ont bien voulu transmettre dans les manuscrits. Joseph Anglade, lui, parlait du « caprice du scribe » : il n’existe pas d’orthographe de l’ancien occitan, mais des habitudes graphiques, variables d’un atelier à l’autre et d’une époque à l’autre.
L’origine même de cette koinè est débattue. Une tradition ancienne y voyait une base limousine, parce qu’elle partage avec le limousin des traits graphiques caractéristiques : les formes palatalisées en cha- et ja-, comme dans chantar et jauzir. D’autres, à la suite de John Orr, Ruprecht Rohr et Max Pfister, y voient une langue véhiculaire déjà fixée, issue d’une scripta administrative localisée autour de Toulouse, dans le domaine de l’occitan central — région qui conserve précisément les plus anciennes chartes en langue d’oc.
Hervé Lieutard a décrit en 1999 ce que ces habitudes produisent concrètement : des correspondances rédigées en zone nord-occitane où chantar est néanmoins écrit cantar, parce que la forme méridionale fait figure de norme écrite. Autrement dit, la graphie d’un texte ne renseigne pas directement sur la prononciation de celui qui l’a écrit.
2. Les scriptae : ce que l’écrit régional laisse voir
Les linguistes réservent le terme de scripta à l’usage écrit d’une communauté sociolinguistique à une époque donnée. Ce n’est ni une orthographe ni un dialecte, mais une convention d’atelier, qui se superpose au parler réel et le masque. On a ainsi identifié une scripta provençale, une scripta languedocienne, une scripta valentinoise, une scripta occitane de Navarre employée comme langue juridique officielle du royaume de Navarre aux XIIIe et XIVe siècles.
L’intérêt pour le lecteur d’archives est considérable : ce sont les « fautes » d’un scribe, ses écarts par rapport à la scripta qu’il a apprise, qui laissent entrevoir le parler local. Les travaux sur la région des Baronnies, au sud de l’actuelle Drôme — double frontière, politique entre Provence et Dauphiné, dialectale entre provençal et vivaro-alpin — montrent qu’un scripteur de 1582 pouvait encore écrire selon un modèle provençal appris en formation, tout en laissant filtrer son dialecte alpin réel.
Le Petit Thalamus de Montpellier : un corpus de référence
Pour observer une scripta sur la durée, il existe un corpus exceptionnel et aujourd’hui librement consultable : le manuscrit AA9 des Archives municipales de Montpellier, dit Petit Thalamus. Il contient les coutumes de 1204, les établissements urbains, les listes consulaires et des annales qui couvrent la période 814-1604.
Ces « Annales occitanes » constituent la plus ancienne chronique urbaine rédigée dans une langue vernaculaire en Europe médiévale. Le passage du latin à la rédaction occitane s’y opère après 1259, et la suite du manuscrit permet de suivre l’évolution de la scripta languedocienne du XIIIe au XVe siècle, puis le basculement vers le français. Une édition critique numérique en XML/TEI a été réalisée entre 2010 et 2014, suivie d’une édition imprimée bilingue aux Presses universitaires de la Méditerranée en 2023.
Les Leys d’Amors : une norme qui a vieilli
En 1323 est fondé à Toulouse le Consistori del Gay Saber. Pour départager les pièces présentées à ses concours, le Consistoire charge un avocat toulousain, Guilhem Molinier, de rédiger un traité de grammaire et de rhétorique. Après environ vingt-cinq ans de travail et quatre rédactions, les Leys d’Amors sont promulguées en 1356. L’occitan devient ainsi l’une des premières langues d’Europe à se doter d’une académie, d’une grammaire et d’un concours littéraire.
Or ce texte normatif, censé fixer le bon usage, documente par accident un état de langue qui a depuis changé. Les Leys emploient des formes comme fag (fait) et nueg (nuit), et la terminologie grammaticale y recourt à des tournures telles que del dig preterit perfag. La norme occitane actuelle écrit fach, nuèch, del dich preterit perfach. Plus frappant encore : ces formes palatalisées en <ch>, issues du groupe latin -CT-, se trouvent dans un texte toulousain, alors que le languedocien méridional d’aujourd’hui ne connaît que les formes en -it, du type nuèit.
Un traité normatif n’est donc pas un point fixe. C’est lui aussi un témoin daté.
3. Cas précis n° 1 : Girart de Roussillon, le texte qui résiste au classement
Aucun texte n’illustre mieux les limites du classement dialectal que cette chanson de geste de dix mille décasyllabes, composée dans la seconde moitié du XIIe siècle, qui raconte les guerres de Girart contre Charles le Chauve.
Sa langue fait l’objet d’un débat non tranché depuis plus d’un siècle. Trois hypothèses principales coexistent : langue d’oïl, ancien occitan fortement influencé par l’oïl, ou dialecte intermédiaire entre les deux. Rita Lejeune y voyait un parler de transition — poitevin ou marchois ; Jean-Pierre Baldit a repris l’hypothèse du marchois, parler du Croissant. D’autres invoquent le bourguignon, voire le francoprovençal. L’édition moderne qui fait autorité le présente comme un mélange de formes françaises et occitanes.
Le point décisif, pour notre propos, est ailleurs : nous possédons de ce texte plusieurs versions provenant de régions différentes et rédigées dans des scriptae différentes, occitanes ou françaises. Un manuscrit dérivé du premier, Girartz de Rossilho, est quant à lui pleinement en ancien occitan. Le poème passe par ailleurs, de laisse en laisse, d’un système phonétique à un autre.
La leçon est méthodologique et vaut pour tout document d’archives : la langue d’un texte conservé est celle de son copiste, pas nécessairement celle de son auteur. Entre les deux peuvent s’intercaler une région, un siècle et une convention d’atelier.
4. Cas précis n° 2 : la déclinaison à deux cas et sa disparition
C’est le changement le plus lourd de conséquences pour qui lit un texte ancien, et celui qui provoque le plus de contresens.
L’occitan médiéval, comme l’ancien français, a hérité du latin une déclinaison réduite à deux cas : le cas sujet, issu du nominatif (dominus), et le cas régime, issu de l’accusatif (dominum). Le Précis d’occitan et de catalan dirigé par Christian Nique en donne ces exemples :
| Ancien occitan | Français | Cas |
|---|---|---|
| Es uns cavaliers armatz | C’est un chevalier armé | cas sujet singulier |
| Vei un cavalier armat | Je vois un chevalier armé | cas régime singulier |
| Tuch aquilh cavalier me veson | Tous ces chevaliers me voient | cas sujet pluriel |
| Vei tots aquels cavaliers | Je vois tous ces chevaliers | cas régime pluriel |
On observe l’inversion qui déroute les débutants : au singulier, c’est le sujet qui porte le -s ; au pluriel, c’est le régime. Un -s final dans un texte ancien n’est donc pas automatiquement une marque de pluriel.
Cette déclinaison n’a pas survécu au XIVe siècle. C’est le cas régime qui s’est imposé dans l’ensemble des dialectes occitans — d’où, notamment, la généralisation du -s comme marque de pluriel, puisque seul le cas régime la portait au pluriel.
Un fossile observable : trobaire / trobador
Le couple le plus parlant est celui du mot « troubadour » lui-même. Le gallo-roman *tropātor a donné l’occitan trobaire, au cas sujet ; *tropātōre a donné trobador, au cas régime. Le français a emprunté les deux branches : trouvère remonte au cas sujet, troubadour au cas régime. Deux mots français, un seul mot occitan — la trace fossilisée d’une déclinaison disparue.
Une nuance à ne pas négliger
La solidité réelle de ce système fait débat. Les travaux présentés au congrès de l’AIEO en 2011 rappellent que la déclinaison bicasuelle, trait caractéristique de l’occitan des XIIe et XIIIe siècles, est assez bien conservée dans les textes non littéraires du XIIe siècle, mais que sa fragilité est évidente même en occitan central (Chambon, 2003). Édouard Bourciez allait jusqu’à soutenir, dès 1892, que la déclinaison n’avait jamais vraiment fait partie de la grammaire parlée.
Autrement dit : la déclinaison est une réalité de la langue écrite et littéraire bien plus qu’une réalité de la langue parlée. Elle est régulière chez les troubadours soignés, instable chez les scribes de village. Ne vous étonnez pas de la voir bafouée dans un acte local.
5. Cas précis n° 3 : la Vida de sant Honorat, un texte provençal localisable
Voici un exemple directement provençal, et daté. Raimon Feraut, né à Ilonse vers 1245, mort vers 1324, moine de l’abbaye de Lérins puis prieur, achève vers 1300, dans sa maison de Roquesteron, une vie versifiée de saint Honorat en langue d’oc.
Les rubriques de chapitre du manuscrit, telles que les éditions du XIXe siècle les reproduisent, donnent un échantillon de langue directement lisible :
« Ayzi diz con sant Honoratz tornet as Arlle » — Ici il est dit comment saint Honorat retourna à Arles.
« Ayzi diz lo gran miracle del blat que sant Honorat fetz ad Arlle » — Ici est dit le grand miracle du blé que saint Honorat fit à Arles.
Plusieurs observations tiennent en quelques lignes. D’abord Honoratz contre Honorat : la première forme porte la marque du cas sujet, la seconde est au cas régime — la déclinaison fonctionne ici normalement. Ensuite ayzi pour « ici », con pour « comment », fetz et tornet aux parfaits, as et ad en variation libre devant voyelle. Enfin Arlle, avec une géminée graphique que la norme moderne ne retient pas.
Le plus intéressant pour notre module est ailleurs : certains mots de la Vida sont typiquement gavots, c’est-à-dire relevant du provençal alpin — ce qui confirme l’origine de l’auteur dans l’arrière-pays niçois. Un texte littéraire, copié et recopié, laisse malgré tout filtrer la géographie de celui qui l’a composé.
6. Les grandes lignes de partage
La classification dialectale usuelle distingue trois grands ensembles. Le nord-occitan (limousin, auvergnat, vivaro-alpin), l’occitan moyen ou méridional (languedocien, provençal) et le gascon. L’occitan moyen est celui qui reste le plus proche de la langue classique médiévale.
Le trait de partage le plus net entre nord et sud est la palatalisation des groupes latins CA- et GA-, qui donne cha- et ja- au nord :
| Latin | Occitan méridional | Nord-occitan | Français |
|---|---|---|---|
| CANTARE | cantar | chantar | chanter |
| GAUTA | gauta | jauta | joue |
Un second trait, plus tardif et purement phonétique, concerne le -s du pluriel. En ancien occitan, la marque du pluriel des substantifs était un -s final. Les sous-dialectes maritime, niçois et rhodanien ne le prononcent plus, sauf en liaison ; le vivaro-alpin l’a maintenu. Pour les trois premiers, seul l’article permet désormais de distinguer le singulier du pluriel à l’oral.
Ce point a une conséquence directe sur l’écrit tardif : à partir du moment où un scribe ne prononce plus le -s, il commence à l’oublier, à le placer au mauvais endroit, ou à le restituer par hypercorrection là où il n’a rien à faire. C’est l’une des sources d’erreur les plus fréquentes dans les actes des XVIe et XVIIe siècles.
7. Le cas de la Haute-Provence : une frontière qui bouge
Les lecteurs de GénéProvence travaillent souvent sur une zone linguistiquement instable, et il vaut la peine de s’y arrêter.
Les parlers vivaro-alpins des Alpes-Maritimes, des Alpes-de-Haute-Provence et des Hautes-Alpes sont traditionnellement appelés gavot : autour de Digne, Sisteron, Gap, Barcelonnette et dans le haut pays niçois. La zone de Digne-les-Bains constitue précisément un espace de transition entre le sous-dialecte provençal maritime et le vivaro-alpin. Le rattachement du gavot au provençal ou son autonomie au sein de l’occitan a d’ailleurs fait l’objet d’un débat entre spécialistes : Pierre Bec le nomme vivaro-alpin et le distingue, Jean-Claude Bouvier plaidait en 1979 pour son rattachement au provençal.
Surtout, cette frontière s’est déplacée à une époque documentée. Le félibre forcalquiérien Léon Berluc-Perussis observait au XIXe siècle que le chuintement, trait phonétique caractéristique du gavot, avait disparu de Forcalquier, la population le considérant comme une marque grossière propre au parler montagnard. Il notait qu’il se trouvait partout refoulé vers la zone la plus montagneuse et abandonné dans le plat pays.
Ce témoignage est précieux pour un généalogiste. Il signifie qu’entre deux générations d’une même famille, dans un même canton, la manière de prononcer — et donc d’écrire approximativement — un nom de personne ou de lieu a pu changer. Le prestige social d’une variété l’emporte sur la continuité linguistique.
8. Du latin au français : chronologie d’un remplacement
L’évolution la plus visible dans les fonds d’archives n’est pas interne à la langue : c’est le remplacement successif des langues d’écriture.
Jusqu’au XIIIe siècle, la langue des chartes est en général le latin, souvent émaillé de mots occitans — surtout les noms de lieux et de personnes, et le vocabulaire technique : mesures, appellations de pièces de terre, termes de construction, productions du sol. Le provençal littéraire fleurit pour sa part dès le XIe siècle, et à partir du XIIe il se substitue progressivement au latin comme langue de la justice, des actes, des délibérations et des chroniques.
Aux XIVe et XVe siècles, l’occitan devient la langue écrite des communautés d’habitants, puis de l’administration comtale, et enfin, à l’aube du XVIe siècle, de quelques notaires. Les États de Provence présentaient leurs doléances en occitan au comte de Provence — qui leur répondait en latin.
Les notaires provençaux des XVe et XVIe siècles pratiquaient en réalité trois langues : le latin, le provençal et le français. L’ordonnance de Villers-Cotterêts, en août 1539, impose le français dans les actes. Mais l’historiographie récente insiste sur un point : l’ordonnance entérine davantage qu’elle ne déclenche. Le français progressait déjà dans les élites sociales méridionales depuis le XVe siècle, par snobisme autant que par nécessité administrative.
Surtout, la bascule n’a rien d’un interrupteur. Philippe Martel décrit un occitan qui survit par inertie, de plus en plus contaminé graphiquement et linguistiquement, jusqu’à la fin du XVIe siècle en Provence orientale — plus longtemps encore dans le comté de Nice, relevant de la Savoie, qui y installe l’italien comme langue administrative — voire sporadiquement dans la première partie du XVIIe. Jean-François Courouau, reprenant l’immense documentation rassemblée par Auguste Brun, a dressé en 2009 le bilan de cette introduction du français en domaine occitan entre le XVe et le XVIIe siècle.
En pratique, pour qui dépouille un fonds provençal : attendez-vous à des actes latins jusqu’au XVIe, à des poches d’occitan écrit jusque vers 1600, à un français qui s’impose mais reste longtemps truffé d’occitanismes — formules, toponymes, surnoms, termes de métier et de mesure.
9. Les deux graphies modernes : un piège pour le lecteur
Dernier point, qui concerne cette fois les sources imprimées des XIXe et XXe siècles, abondamment utilisées en généalogie provençale.
Deux systèmes graphiques coexistent. La norme félibréenne ou mistralienne, calquée sur le provençal rhodanien, note la langue telle qu’elle se prononce dans la basse vallée du Rhône : elle tend notamment à supprimer les consonnes finales amuïes. La norme classique, développée à partir du système Perbosc-Estieu puis adaptée à partir des années 1950 aux dialectes provençal, nord-occitan, cisalpin et aranais, se fonde au contraire sur l’orthographe médiévale des troubadours et sur des principes étymologiques, ce qui lui permet de couvrir plusieurs prononciations sous une même graphie.
Concrètement, un même mot provençal n’aura pas la même allure selon la source consultée : là où la graphie mistralienne écrit chato, Prouvènço ou jouvènço, la graphie classique écrit chata, Provença, jovença. Le dictionnaire de Mistral, le Tresor dóu Felibrige, suit évidemment la première ; la plupart des ouvrages universitaires récents suivent la seconde. Savoir à quel système on a affaire évite de croire à deux mots différents.
Conclusion
Lire un texte en ancien provençal ne consiste pas seulement à en traduire les mots. C’est aussi le situer : dans une région, dans un siècle, dans une tradition d’atelier. Les trois questions utiles sont toujours les mêmes. Où ce texte a-t-il été écrit, et par qui ? Quand, et selon quelle convention graphique ? Et s’agit-il d’un original ou d’une copie, auquel cas quelle couche linguistique observe-t-on réellement ?
Un texte médiéval n’est jamais un objet transparent. C’est un sédiment. Le module suivant sera consacré à l’exercice qui met tout cela à l’épreuve : lire et transcrire un document d’archives réel.
Exercices
Exercice 1 — Nord ou sud ?
Pour chacune des formes suivantes, indiquez si elle relève plutôt de l’occitan méridional ou du nord-occitan, et justifiez par le trait de palatalisation.
cantar — jauta — chantar — gauta — chastel — castel
Correction. Méridional : cantar, gauta, castel (conservation de CA-, GA-). Nord-occitan : chantar, jauta, chastel (palatalisation en cha-, ja-).
Exercice 2 — Identifier le cas
Dans chacune des phrases suivantes, dites si le groupe en italique est au cas sujet ou au cas régime.
1. Es uns cavaliers armatz.
2. Vei un cavalier armat.
3. Ayzi diz con sant Honoratz tornet as Arlle.
4. Lo miracle que sant Honorat fetz.
2. Vei un cavalier armat.
3. Ayzi diz con sant Honoratz tornet as Arlle.
4. Lo miracle que sant Honorat fetz.
Correction. 1. Cas sujet singulier (uns cavaliers armatz, -s au sujet). — 2. Cas régime singulier (un cavalier armat). — 3. Cas sujet : Honoratz est le sujet de tornet. — 4. Cas sujet également : sant Honorat est sujet de fetz, mais sans la marque, ce qui illustre justement l’instabilité du système.
Exercice 3 — Dater une forme
Les Leys d’Amors de 1356 écrivent fag et nueg. La norme occitane actuelle écrit fach et nuèch, et le languedocien méridional d’aujourd’hui dit nuèit. Que pouvez-vous en déduire sur la valeur d’un traité normatif comme source ?
Éléments de réponse. Un traité normatif ne fixe pas la langue : il enregistre un état de langue à une date donnée, dans un lieu donné — ici Toulouse au milieu du XIVe siècle. Les formes qu’il prescrit peuvent avoir disparu de la région même où il a été rédigé. Une grammaire ancienne est donc une source datée, au même titre qu’un acte.
Exercice 4 — Raisonnement de méthode
Vous trouvez dans un minutier de Haute-Provence un acte de 1575 dont la langue mêle des formes françaises, des formules occitanes et des tournures latines. Trois hypothèses se présentent : le notaire est bilingue et hésite ; il recopie un formulaire ancien ; il écrit sous la dictée d’un client occitanophone. Quels indices chercheriez-vous pour trancher ?
Éléments de réponse. La répartition des langues dans l’acte est déterminante. Si les formules figées (protocole initial, clauses de style, eschatocole) sont latines ou occitanes tandis que le corps variable — description des biens, noms, circonstances — est en français, on a affaire à un formulaire ancien réemployé. Si au contraire les occitanismes se concentrent dans les passages rapportant la parole des comparants, l’hypothèse de la dictée est plus forte. Enfin, la comparaison avec les autres actes du même notaire la même année permet de distinguer un usage personnel d’un accident isolé.
Exercice 5 — Les deux graphies
Vous lisez dans un ouvrage de 1890 la forme Prouvènço, et dans un ouvrage universitaire de 2010 la forme Provença. S’agit-il de deux mots, de deux dialectes ou de deux systèmes graphiques ? Justifiez.
Correction. De deux systèmes graphiques notant le même mot. Prouvènço relève de la norme mistralienne, calquée sur la prononciation rhodanienne ; Provença relève de la norme classique, fondée sur la graphie médiévale et l’étymologie. La prononciation visée est très proche ; seule la convention d’écriture diffère.
Pour aller plus loin
Deux ressources en ligne méritent d’être signalées à qui veut travailler sur des textes réels plutôt que sur des exemples reconstitués. L’édition critique numérique du Petit Thalamus de Montpellier donne accès au manuscrit AA9 avec transcription et traduction. Les éditions anciennes de la Vida de sant Honorat de Raimon Feraut, numérisées sur Gallica et Internet Archive, offrent un long texte provençal du XIVe siècle avec traduction en regard — un matériau d’entraînement idéal.
Sources
- Joseph Anglade, Grammaire de l’ancien provençal ou ancienne langue d’oc, Paris, Klincksieck, 1921.
- Joseph Anglade (éd.), Las Leys d’amors : manuscrit de l’Académie des Jeux floraux, Toulouse, Privat, 4 vol., 1919-1920.
- Pierre Bec, La Langue occitane, Paris, PUF, coll. « Que sais-je ? », 1963 (rééd. 1978).
- Édouard Bourciez, Éléments de linguistique romane, Paris, Klincksieck, 1892.
- Jean-Pierre Chambon, travaux sur la déclinaison bicasuelle en ancien occitan, 2003.
- Jean-François Courouau, « L’introduction du français en domaine occitan (XVe–XVIIe siècle) : bilan provisoire et perspective de recherche », Annales du Midi, t. 121, n° 267, 2009.
- Gilda Caïti-Russo et Daniel Le Blévec (dir.), Le Petit Thalamus de Montpellier. Les « Annales occitanes », Presses universitaires de la Méditerranée, 2023.
- Édition critique numérique du manuscrit AA9 des Archives municipales de Montpellier (projet ANR « Thalamus », 2010-2014) : thalamus.huma-num.fr
- Raimon Feraut, La vida de sant Honorat, éd. A.-L. Sardou, Nice, Caisson et Mignon, 1874 ; éd. Ingegärd Suwe, Uppsala, 1943 ; éd. Peter T. Ricketts.
- Hervé Lieutard, travaux sur les habitudes graphiques interrégionales de l’occitan, 1999.
- Philippe Martel, « Les langues régionales de France et l’État. Quelques données historiques », 2003.
- Christian Nique (dir.), Précis d’occitan et de catalan, Montpellier, CRDP.
- Max Pfister, « Observations sur la langue de Girart de Roussillon », Revue de linguistique romane, 34, 1970, p. 315-325.
- François Raynouard, Lexique roman ou Dictionnaire de la langue des troubadours, Paris, 1838-1844.
- Actes du Xe congrès de l’Association internationale d’études occitanes, Béziers, 2011.
Jean Desbois