La mobilisation de 1914 dans les Hautes-Alpes (1re partie)

chasseur-alpinEn 1915, un comité de plusieurs universitaires du Dauphiné entreprend de recenser le récit de témoins oculaires du départ des soldats à la mobilisation d’août 1914 dans les Hautes-Alpes.
Recueillis au sein d’un ouvrage intitulé « L’Appel de guerre en Dauphiné » est un témoignage extraordinaire dont nous livrons une première partie.
On y voit très clairement l’ambiance qui règne alors dans ces petits villages montagneux et des sentiments qui animent les hommes, visiblement désireux d’en découdre une fois de plus avec l’Allemagne, dans l’espoir cette fois-ci « d’en finir ».

Ci-contre : un chasseur alpin.

Serres

Raconté par M. Dastrevigne, instituteur
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1er août, 4 heures. Le tocsin sonne, tout le monde est dans la rue. Les hommes s’abordent, graves, se serrent énergiquement les mains, puis, après quelques réflexions, vont faire leurs derniers préparatifs. Les femmes, affolées, se groupent, pleurent, s’exclament, gémissent.
Un seul homme ivre : il l’était depuis le matin. On le regarde avec pitié. Ni ce jour-là, ni le lendemain, ni les jours suivants, dans les trains qui se sont succédé sans interruption, aucun ivrogne.
Quel bon moment pour établir des mesures draconiennes contre l’alcool et frapper à mort l’alcoolisme !
Le 2 août, on assiste au passage de trains bondés de soldats et de mobilisés. On acclame les défenseurs de la patrie, on crie : « Vive la France ! Bonne chance ! Au revoir ! » Du canton de Rosans arrivent quelques jeunes gens, qui viennent de faire une marche de 30 kilomètres ; ils pourraient se reposer à Serres et ne repartir que le lendemain, mais ils montent dans le premier train qui passe en gare.

Sigottier

Raconté par Mme Debelley, institutrice
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Le public commentait les nouvelles, mais les bruits de guerre ne l’alarmaient pas trop. On espérait que le conflit serait évité. Dans la journée du 1er août, vers 6 heures du soir, un gendarme, au grand galop de son cheval, arriva, annonçant qu’il apportait le décret de mobilisation. Bien vite la nouvelle se répandit. La consternation fut générale. Les hommes ne disaient mot ; les femmes, les enfants pleuraient. Un jeune homme de 16 ans fut délégué pour porter la nouvelle au hameau des Michons. Il rencontra sur la route un habitant de ce hameau, Albert R., et lui annonça qu’il apportait une copie du décret de mobilisation. R. rit aux éclats; il croyait à une farce. Au hameau des Michons, on ne recevait pas de journaux, et la population ignorait complètement les bruits de guerre qui couraient depuis quelques jours. R. dut se rendre à l’évidence ; le lendemain il était mobilisé.
Le premier moment de consternation passé, la population est calme, résolue. Les femmes elles-mêmes conviennent qu’une bonne correction donnée à l’Allemagne ne leur déplairait pas. Chacun dit : « Nous n’aurions jamais attaqué l’Allemagne, mais si elle nous attaque, nous nous défendrons. » Les vieux parlent de la guerre de 1870. On fait cercle autour d’eux et on se dit que l’heure d’une éclatante revanche a sonné.
La mobilisation se fait au milieu de l’enthousiasme général. Les mobilisés de La Piarre passent en chantant La Marseillaise. Devant ces départs enthousiastes, l’émotion de la population civile est à son comble, et, des larmes plein les yeux, on dit au revoir à ceux qui s’en vont.

Saint-Pierre-d’Argençon

Raconté par F. Massot, instituteur
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Le 1er août, j’eus l’occasion de serrer la main à un ancien combattant de 1870, voltigeur de la garde et blessé à Gravelotte. En m’abordant, il ne put s’empêcher de pleurer et de me dire : « Ah ! si j’étais valide et plus jeune, vous pouvez croire que j’irais volontiers me venger de ce qu’ils m’ont fait. » Je le consolai en lui disant : « Rassurez-vous. Ce que vous ne pouvez faire, vos fils et tous les Français le feront pour vous. » Il me quitta en me disant : « Mon seul désir est de voir la France victorieuse avant de mourir. »

Aspres-sur-Buëch

Raconté par Mme Bertrand, institutrice à Plan-de-Bourg
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Nos vieillards veulent la revanche. Ma petite-nièce me rapporte les paroles de son grand-père, un bon vieux de 80 ans, qui lui a dit : « Ah ! si je pouvais voir l’Alsace et la Lorraine à la France avant de mourir ! »

Salérans

Raconté par Mme Michel, institutrice.
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1er août. Les deux frères A., fils du restaurateur, ont, au son du tocsin, quitté leur travail immédiatement. À 7 heures du soir, ils étaient hors de la commune. Le plus jeune, Augustin, avait dit en partant à sa mère : « Il ne faut pas pleurer. Il le fallait. Ceux qui viendront après nous seront plus heureux. »

Montéglin

Raconté par M. Mourenas, instituteur.
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À la réception de l’ordre de mobilisation, les habitants sont d’abord frappés de stupeur. Malgré les menaces de l’Allemagne, jusqu’au dernier moment on avait cru au maintien de la paix. On y était tellement habitué depuis 44 ans ! On ne pouvait se faire à l’idée qu’il existe un être humain capable de déchaîner une si épouvantable catastrophe.
Cependant chacun est vite remis ; la phrase qui revient le plus aux lèvres est celle-ci : « Cette fois, ça y est ! » Les hommes cherchent et consultent leur livret militaire pour être fixés sur le jour du départ. On voit couler quelques larmes, mais l’esprit de résolution domine. Chacun pense : « Il faut en finir ! »
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