Deux enfants assassinés dans une grotte (Saint-Vincent-sur-Jabron, 14-15 juin 1886)

Hippolyte Pellegrin, que l’on surnomme Joseph, est berger et domicilié à Melve. Il est célibataire, fils de parents inconnus, et touche à la cinquantaine : on lui donne d’abord environ cinquante ans, son âge exact, cinquante-deux ans, ne sera établi qu’à sa mort1. Il travaille chez un maître que personne ne nomme.
À une date que l’on ignore, avant le 14 juin, il se présente à La Motte-du-Caire et prend deux enfants chez leurs parents. Le garçon s’appelle Jourdan Thiers, la fille Baptistine Ravel2. Tous deux ont environ quinze ans et sont nés au village. Pellegrin explique qu’il va les placer à Forcalquier. À cet âge, partir comme domestique ou comme petit berger n’a rien d’extraordinaire, et rien n’indique que les familles aient eu des raisons de se méfier.

La nuit du 14 au 15 juin

Dans la nuit du 14 au 15 juin3, Pellegrin conduit les deux adolescents dans une grotte, au sommet d’une montagne escarpée qui domine Saint-Vincent-sur-Jabron4. Il les tue et s’acharne sur eux. Le garçon reçoit sept coups de couteau, puis son corps est déchiqueté : la tête est presque détachée du tronc, le bas-ventre arraché. La fille porte vingt-sept coups du même coutelas. On rapportera qu’elle a échappé aux outrages infligés à son compagnon après la mort. Les deux enfants ont été égorgés, leurs vêtements arrachés puis réduits en lambeaux, et leurs corps sont laissés nus, couchés l’un sur l’autre5.
Aucun mobile n’est avancé. Les contemporains parlent de folie, d’un « monstre », d’une « abominable boucherie », d’un crime où « la folie le dispute à l’atrocité », puis ils s’avouent vaincus : c’est, disent-ils, un vrai mystère.

Le berger rentre chez lui

Pellegrin ne cherche pas à se cacher. Le 16 au soir, on le revoit à Sisteron, d’où il repart avec le courrier de La Motte. Le conducteur, qui le reconnaît, lui demande si les enfants sont bien placés. L’homme paraît d’abord fortement gêné, puis répond : « Oui, pour le garçon, je suis sûr qu’il restera en place ; la petite fille, je n’en sais rien. » Arrivé à La Motte, il dit aux parents que leurs enfants sont bien placés. Il retourne ensuite à Melve, chez son maître, et n’y cesse d’être triste et préoccupé.
Le 22 juin, un berger entre par hasard dans les anfractuosités de la grotte et découvre les deux corps. La justice est avisée le jour même. Pellegrin se trouve ce jour-là à La Motte, qu’il quitte pour dîner à Thèze, un village du même canton. On peut supposer qu’il rentre à Melve pour la nuit, puisque c’est de là qu’il s’enfuit le lendemain matin6.

La fuite et la battue

Le 23 au matin, Pellegrin s’enfuit. Le parquet, qui se trouve ce jour-là à Saint-Vincent, télégraphie aussitôt dans tous les sens. Pendant trois jours, on ne le revoit plus.
Le 26 juin, le courrier de Sisteron l’aperçoit qui rôde aux environs du lieu du crime. La gendarmerie de Saint-Vincent est prévenue sur-le-champ. Plusieurs habitants, armés de fusils, se joignent aux gendarmes pour fouiller les environs. Ils arrivent sur le territoire de la commune de Curel quand le brigadier et un certain M. Pavon, qui marchent en tête, aperçoivent leur homme. Ils lui ordonnent de s’arrêter et de se rendre sans résistance. Pellegrin, qui porte un revolver, fait mine de s’en servir. Un premier coup de feu est tiré et l’atteint à l’épaule. Il arme alors son revolver, mais avant qu’il ait pu en faire usage, un deuxième coup de feu l’étend raide mort. Le lendemain, 27 juin, le parquet se transporte sur les lieux7.

Un acte de décès sans détails

À Curel, le maire Firmin Monary, officier de l’état civil, enregistre le décès à six heures du soir, trois heures après la mort, survenue au quartier de l’Hubac. Deux cultivateurs de la commune, étrangers à la famille du défunt, viennent le déclarer : Scipion Sarlin, vingt-sept ans, et Louis Audibert, cinquante ans. Le maire dit s’être assuré personnellement du décès, puis signe avec eux. L’acte décrit un berger de cinquante-deux ans, domicilié à Melve, célibataire, fils de parents inconnus. Il ne dit rien de la cause de la mort.

Ce que l’on ignore encore

Il reste beaucoup à établir. La version des gendarmes sur la mort de Pellegrin, qui aurait fait mine de se servir de son revolver, n’a été confrontée à aucun autre témoignage, et le procès-verbal reste à chercher. Le mobile du double crime demeure inconnu. On ignore le nom du maître de Melve, ceux des parents des deux enfants, et l’origine de Pellegrin, que l’acte dit fils de parents inconnus.
Surtout, je n’ai pas trouvé les actes de décès de Jourdan Thiers et de Baptistine Ravel dans le registre de Saint-Vincent-sur-Jabron. Plusieurs pistes restent ouvertes. Les tables décennales de la commune pourraient signaler un acte mal placé. Les corps ont pu être enregistrés dans une commune voisine, ou transcrits à La Motte-du-Caire, où les enfants étaient nés et où vivaient leurs parents. Du côté judiciaire, les archives départementales des Alpes-de-Haute-Provence, à Digne, conservent des fonds de justice à interroger pour 1886, où pourraient figurer le procès-verbal de la gendarmerie de Saint-Vincent et le dossier du parquet. L’accusé étant mort, l’instruction a pu se clore par un non-lieu, ce qui expliquerait l’absence de procès. Ce n’est qu’une hypothèse.
  • Sources : Le Petit Marseillais, 26 juin 1886, p. 2/4, « Un drame dans une grotte », dépêche de Sisteron datée du 25 juin et signée « A. ».
  • Le Petit Marseillais, 28 juin 1886, p. 2/4, « Le meurtre d’un assassin », dépêche de Sisteron signée « R. », télégraphiée « hier soir, à 5 heures ».
  • Registre d’état civil de Curel, 1886, acte de décès n° 3 (Hippolyte Pellegrin), Archives départementales des Alpes-de-haute-Provence, 3E259/0656.
Notes
  1. Pellegrin est dit « environ 50 ans » dans la dépêche du 26 juin, et âgé de 52 ans dans l’acte de décès. Le surnom « dit Joseph » n’apparaît que dans la presse.
  2. Jourdan Thiers et Baptistine Ravel : graphies de presse, non vérifiées à l’état civil. Leur âge, « environ 15 ans », est lui aussi une estimation de journal.
  3. La dépêche du 26 juin place le crime dans la nuit du 15 au 16, celle du 28 la corrige en nuit du 14 au 15. Le récit retient la seconde version.
  4. « Saint-Vincent-de-Noyers » (26 juin) puis « Saint-Vincent-des-Noyers » (28 juin) désignent Saint-Vincent-sur-Jabron.
  5. La dépêche du 26 juin décrit des coups de couteau et des mutilations, celle du 28 parle d’enfants « égorgés ». Le récit réunit les deux. Aucun rapport médical n’est cité.
  6. La dépêche du 26 fait rentrer Pellegrin à La Motte, puis quitter le bourg le 22 pour dîner à Thèze ; celle du 28 le fait revenir à Melve, d’où il s’enfuit le 23. Le récit les concilie par une hypothèse que rien n’atteste : un passage de La Motte à Melve.
  7. La dépêche du 28 écrit « hier 26 juin » et « aujourd’hui », ce qui la date du 27 ; le parquet est donc placé au 27 juin.

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