Un fantôme pris sur le fait (Forcalquier, 20 octobre 1912)

L’affaire fit grand bruit dans le pays de Forcalquier à l’automne 1913. Entre cette ville et Niozelles, le long de la route nationale, se dressait une vieille bâtisse appelée le Moulin Lardeyret. Ce lieu, dont la mémoire remontait loin puisqu’il était déjà consigné sur la carte de Cassini puis au cadastre napoléonien de 1813, abritait alors une situation immobilière bien particulière.
La propriété appartenait en effet pour moitié à M. Lardeyret, un célibataire de 80 ans vivant en solitaire, et pour l’autre moitié à M. Gaubert, originaire de Pierrerue. La partie de ce dernier était occupée par un fermier nommé Guitton, un père de famille installé là avec les siens.
Pendant de longs mois, le vieux Lardeyret avait coulé des jours paisibles dans son logis. Mais voilà que des événements troublants commencèrent à se produire. Des phénomènes étranges, orchestrés avec une régularité et une mise en scène macabre, vinrent ébranler la tranquillité du vieillard. On se mit à chuchoter dans le canton que la demeure était hantée. Des esprits frappeurs s’y manifestaient à des heures bien précises, allant jusqu’à causer de véritables sévices physiques au malheureux homme, qui en portait les traces visibles.
L’affaire prit de telles proportions que la police vint une première fois inspecter la bâtisse, suivie par de nombreux curieux venus explorer les lieux, sans que personne ne découvre la moindre explication. Face à cette détresse, un curé des environs apporta le secours de sa foi : il vint dire des prières, distribua ses bénédictions et tenta même d’exorciser les démons imaginaires qui, chaque nuit, semblaient mener une sarabande infernale dans le logement de M. Lardeyret.
Rien n’y fit. Les prières ne chassèrent aucun fantôme et la vie devint un enfer pour le vieil homme, terrifié et au bout du rouleau.
C’est dans la nuit du dimanche 20 au lundi 21 octobre qu’un piège fut enfin tendu. Avec l’accord du résident, deux gendarmes de la brigade de Forcalquier s’introduisirent discrètement dans son appartement pour s’y cacher. Ils attendirent dans l’ombre l’heure habituelle du vacarme. Le « revenant » ne se fit pas prier : il s’agissait du jeune Guitton, le fils du fermier voisin. Le garçon fut pris en flagrant délit au moment même où il s’apprêtait à commettre ses méfaits à l’encontre de son voisin.
Le chef de la bande de « mauvais esprits » était démasqué. Arrêté sur-le-champ, le jeune homme fut conduit directement à la maison d’arrêt de Forcalquier. Dès le mardi matin, le farceur cruel fut présenté devant le Parquet pour son tout premier interrogatoire.
Aujourd’hui, il ne reste plus aucune trace de ces événements sur le terrain : la bâtisse du moulin Lardeyret a été rasée, effaçant ainsi le théâtre de cette fausse maison hantée des Basses-Alpes.
  • Source : Le Petit Provençal, 24 octobre 1912, p. 3.

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