L’attaque de Peyrolles : récit d’un drame oublié (Peyrolles-en-Provence, 12 septembre 1800)

En ce mois de septembre 1800, la Provence hésite encore entre les reliques de la Terreur et les promesses d’ordre du Consulat. Dans l’ombre des collines du Val de Durance, le brigandage politique fait rage. Le 25 fructidor an VIII, la terreur frappe aux portes de Peyrolles en pleine journée. Entre l’emphase sanglante des gazettes d’époque et la sécheresse poignante d’un registre d’état civil rédigé dans la panique, retour sur une tragédie provinciale.

L’écho des gazettes : la rumeur et le sang

Il faut imaginer la scène à travers les yeux des contemporains. En ce début d’automne, une dépêche rédigée depuis Marseille circule dans les cabinets de lecture et les feuilles publiques. On y dépeint une véritable horde : quatre-vingts hommes en armes, fondus sur le village de Peyrolles pour y semer le chaos.
Le tableau dressé par la presse est apocalyptique. On y parle d’une garnison terrassée, de caisses publiques pillées, de l’arbre de la liberté abattu dans un geste de défiance républicaine, et d’autorités locales jetées sur les chemins dans une fuite éperdue. Au milieu de ce tumulte, le journal égraine le bilan des cadavres : sept militaires fauchés sur la place ou à l’entrée du bourg, et le sort odieux réservé à la fille du commissaire du gouvernement, violée et exécutée dans la demeure paternelle.
L’émotion est telle que le préfet des Bouches-du-Rhône frappe la commune d’une amende collective, sanctionnant la « grande apathie » des habitants face aux assaillants, tout en tressant des louanges aux voisins de Meyrargues, accourus trop tard, le fusil à l’épaule.
  • L’identité et la filiation : L’acte confirme la filiation de la victime. Âgée de 23 ans et née à Jouques, Marie Ricard était la fille du commissaire Jean-Joseph Ricard et de feue Thérèse Ricard. Son nom et son âge, d’abord oubliés lors de la première rédaction, ont été rajoutés précipitamment dans la marge.
  • Le drame consigné : Si la presse mentionne explicitement le viol et l’assassinat subis par la jeune femme, le registre d’état civil emploie une pudeur administrative poignante : elle est déclarée « décédée d’une mort violente » dans l’habitation de son père, constatée après autopsie par le juge de paix du canton, le citoyen Catholici.

Le silence des registres : la vérité au bout de la plume

Pourtant, lorsque l’historien ou le généalogiste pousse la porte des archives départementales et délie les registres de l’an VIII (cote AD13 202 E 244), le vacarme de la presse s’éteint pour laisser place à une réalité plus sourde, plus intime.
Nulle trace, sur le papier de chiffon de la municipalité de Peyrolles, de l’hécatombe de soldats annoncée par les journaux. Les militaires tués lors des escarmouches n’appartenaient pas à la communauté ; leurs corps ont été pris en charge par les ambulances des troupes, leurs noms consignés dans les registres matricules ou oubliés dans un hôpital d’Aix. À moins que le chiffre de la presse n’ait cédé à cette surenchère dramatique si coutumière des temps de crise.
Au milieu de ce registre muet, une seule ombre s’incarne. Un acte unique, mais terrifiant par ce qu’il laisse deviner : celui de Marie Ricard.

L’acte de la terreur : l’écriture de la précipitation

L’acte dressé le jour même, le 25 fructidor à trois heures du soir, porte dans sa chair de papier les stigmates de la journée tragique :
  • Une identité arrachée au néant : Le nom même de la défunte et son âge — 23 ans — avaient été oubliés lors de la première rédaction. Ils figurent à la hâte dans une marge étroite, repoussés au bord de la page comme une pensée après coup.
  • Un timing révélateur : L’acte ayant été dressé et l’autopsie réalisée le 25 fructidor dès 15 h 00, l’assaut et le drame se sont déroulés quelques heures plus tôt, en pleine journée (durant la matinée ou le tout début de l’après-midi).
  • Un rédacteur incertain : Le texte s’ouvre au nom de l’adjoint Gaspard-Henri Bernard, mais la signature finale est celle de l’officier J. Marit. Le maire a fui, la municipalité est dispersée ; la plume hésite, se trompe, rature et surcharge dans le désordre d’une maison de commune désertée.
  • Le constat du drame : Il a fallu qu’un juge de paix, le citoyen Catholici, vienne procéder à l’autopsie du corps pour consigner cette formule pudique et terrible : « décédée d’une mort violente ». Le drame s’est joué là, entre les quatre murs de l’habitation du commissaire Jean-Joseph Ricard, où la jeune femme née à Jouques s’est éteinte.
  • Des témoins impuissantes : Pour valider la déclaration, l’administration désemparée ne trouve que deux voisines, Marie Sauveur et la veuve Figuière. Toutes deux déclarent ne savoir signer.

Du fait divers à l’histoire locale

Cette page d’archives nous rappelle avec force la vocation de la recherche historique locale : traverser la grande histoire, celle des décrets préfectoraux et de la propagande politique, pour restituer la mémoire des êtres effacés. Derrière les fracas du brigandage provençal sous le Consulat, reste le souvenir de Marie Ricard, vingt-trois ans, fauchée chez elle en plein jour au bord de la Durance.
  • Archives départementales des Bouches-du-Rhône, AD13 202 E 244.
  • La Clef du cabinet des souverains, 5 oct. 1800, p. 5.

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