Le crime d’être pauvre face à la rigueur des lois (Aix-en-Provence, 19 mars 1840)

Un homme, vêtu de haillons, s’asseyait le 19 mars 1840 sur le banc des prévenus, comme coupable du délit de rupture de ban, au tribunal de police correctionnelle d’Aix-en-Provence. Il s’exprimait avec aisance, mais surtout sa voix laissait entendre le son de la vérité. Voici le dialogue qu’il eut avec le président, à peine modifié pour le rendre plus compréhensible mais en en respectant en tout point le sens :

M. le Président. « Pourquoi avez-vous rompu votre ban ? »

Le prévenu. « Je vais vous le dire : c’est parce que, dans les lieux où l’on m’obligeait à m’installer, je ne trouvais ni travail, ni moyens de subsistance. Si je me présentais chez un employeur pour demander du travail, on exigeait de ma part des garanties de moralité. Or, pouvais-je nier que j’étais sous la surveillance humiliante de la police ? Même si je l’avais fait, cela aurait été inutile, car la police elle-même se rendait chez ceux qui auraient pu m’embaucher pour les avertir de se méfier de moi, en leur précisant que j’étais un ancien détenu. Ces derniers trouvaient alors toujours un prétexte pour m’éconduire. Ainsi, rejeté de partout, sans travail et réduit à la misère, il ne me restait que deux options : soit devenir voleur, soit fuir une surveillance qui m’empêchait de gagner ma vie honnêtement. J’ai choisi la seconde. »

M. le Président. « Mais votre conduite antérieure a été très mauvaise : vous avez déjà été condamné plusieurs fois. »

Le prévenu. « Voici la vérité : j’ai eu le malheur, dans ma jeunesse, d’être sous l’autorité d’une mère aux mœurs légères et d’un père qui me maltraitait sans cesse. Las de ces mauvais traitements, je me suis enfui de la maison familiale. Je n’avais ni métier, ni ressources pour vivre. On m’a arrêté, et j’ai été condamné pour vagabondage à trois ans de prison et cinq ans de surveillance. J’ai purgé ma peine ; mais, à mon retour à la vie civile, la surveillance dont j’étais l’objet m’a privé de toute ressource, et il m’est devenu impossible de travailler. J’ai enfreint une première fois mon interdiction de séjour ; rapidement repris, j’ai été de nouveau condamné pour ce motif à une autre peine de prison, assortie de cinq nouvelles années de surveillance. Une seconde rupture d’interdiction, causée par les mêmes motifs, a entraîné une condamnation similaire. C’est un troisième fait du même genre qui me conduit aujourd’hui devant ce tribunal. »

M. le Procureur du Roi. « Je trouve, en effet, dans mes dossiers une première condamnation pour vagabondage ; les suivantes concernent des ruptures d’interdiction de séjour. »

Le prévenu. « Eh bien ! Suis-je devenu un criminel pour autant ? Ai-je volé quelqu’un ? Non, je n’ai jamais fait de mal à personne. Et pourtant, alors que je ne trouvais nulle part de quoi subvenir à mes besoins et que tous les ateliers se fermaient devant moi, n’aurais-je pas pu, d’une certaine manière légitimement, chercher ma subsistance dans le vol ou le crime ? Mais je ne l’ai pas fait : je suis resté un homme honnête ! »

Le Procureur déclara ensuite que, quels que soient les motifs invoqués par l’accusé pour justifier sa conduite, la loi existait et devait être appliquée. Il en requit donc l’exécution.
Le Tribunal condamna donc le prévenu à huit jours de prison et au maintien de la haute surveillance policière.

  • Source : Le Mémorial d’Aix, 21 mars 1980, p. 2.

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