César Ferrigno, de Marseille au stalag 17 (1939-1942)

Depuis un an et demi, ma passion de l’édition m’a poussé à faire imprimer plusieurs textes liés à l’histoire locale de la Provence. J’aimerais vous conter aujourd’hui l’histoire de ce manuscrit retrouvé fortuitement en 2008 et dont la valeur de témoignage le rend extraordinaire au sens propre du terme. L’auteur de ce journal, César Ferrigno, est un Marseillais d’origine italienne, né en 1917 et mort en 2008. C’est après son décès, au moment de classer ses affaires, que sa famille a remarqué l’existence de plusieurs cahiers manuscrits rédigés sous la forme d’un journal tenu entre 1939 et 1941. 
© M. Bauza, 2008.
Quand j’ai appris l’existence de ce manuscrit, je n’ai pu m’empêcher de m’écrier : « C’est fabuleux ! » J’avais devant les yeux les mots du récit d’un témoin oculaire des drames de la guerre de 1939-1945 et pas seulement de la guerre : des mois qui l’ont précédée aussi, ces mois d’insouciance où pourtant l’angoisse sourde montait semaine après semaine. Des mots parfois innocents, voire naïfs, mais souvent durs aussi, pathétiques, comme des appels à l’aide. Le témoignage sur le vif d’un jeune Marseillais à la vie paisible et qui, soudain, plonge dans le malheur en 1939. Au fil des pages, c’est l’enfant que l’on voit devenir homme et dont on ne peut s’empêcher de suivre le destin chaotique et tragique, celui d’un gamin de guère plus de vingt ans que la guerre a attrapé sans lui demander son avis.
Pour replacer ce manuscrit dans son contexte, précisons que César Ferrigno est né à Marseille le 25 novembre 1917 dans le quartier du Panier dont la réputation à cette époque n’évoquait pas particulièrement la douceur. C’est naturellement que le garçon, élevé dans un foyer chaleureux, mais mis quotidiennement en contact avec la rue, a grandi en se forgeant une allure de bagarreur râblé, tendre avec ses parents, mais soucieux de se faire respecter dès lors qu’il a fallu se mesurer à d’autres. C’est ainsi que l’amour de la lutte et de la boxe lui est venu et, toute sa vie, il en a gardé la passion.
Il a donc vingt et un ans dans les mois qui précèdent la déclaration de guerre et le récit quotidien de ses actes donne l’image d’un garçon très proche de la jeunesse d’aujour­d’hui : les distractions, les filles, le cinéma comme passe-temps et les sorties avec Delboy, le copain, ou bien avec les frères de César, René et Alexandre (le « Xandrou » du récit), alors que Marcel, l’aîné de la fratrie est fiancé avec Marie-Louise Papa. Les journées passent et se ressemblent. Puis vient le moment de commencer à travailler. Son emploi de commis à la Cooper l’oblige à se lever tôt et à endurer les tracasseries d’un patron exigeant qu’il supporte difficilement en n’attendant que les fins de mois et le jour de « la Sainte-Touche ».
« Je ne sais pas pourquoi mais je ne m’y plais pas, à la Cooper. Au plus vite je pars, au mieux ça vaut, mais à savoir quand. » (p. 33.)
Progressivement, alors que de sales rumeurs enflent comme un bruit sourd dans toute l’Europe, le jeune César perd peu à peu sa naïveté et se retrouve malgré lui propulsé dans les affaires de la guerre, sentant la mobilisation approcher.
« Port du masque par M. Galan. Ça ne sent pas bon. » (p. 67.)
« Le matin, lever à 7 heures. Toujours la même angoisse. » (p. 82.)
« Nous recevons des nouvelles de Marcel qui nous dit qu’il n’est pas encore parti. Quand cette guerre finira-t-elle ? » (p. 101.)
© M. Bauza, 2008.
C’est par un matin de fin novembre 1939 que César quitte sa famille et revêt l’uniforme. Un périple commence, qui le mène à Courthézon puis Entraigues, dans le Vaucluse et bientôt plus au nord : Orange, Lyon, Mâcon, Dijon, Paris. La troupe prend ensuite la direction de l’Ouest : Rambouillet, Chartres, Le Mans, Caen. Et les affrontements deviennent vite réguliers :
« À peine sommes-nous allés sur le pont que les avions allemands nous bombardent. Ils n’ont envoyé que deux bombes, mais une a éclaté sur la mairie, tuant une femme et blessant deux ou trois personnes. » (p. 114.)
Cette période d’engagement dans le combat armé dure peu, le temps d’un hiver et d’un printemps. Fin juin 1940, l’avancée des soldats est subitement stoppée par l’infanterie allemande qui arrête les hommes et les envoie prisonniers à Mayenne. C’est aussi le début d’une période d’introspection de César qui devient subitement spectateur de la guerre, désemparé et loin des siens. Non qu’il perde courage et espoir, mais l’on sent sous ses mots la peine qu’il éprouve à savoir les siens si loin et sa frustration à ne pas pouvoir partager avec eux ses angoisses. 
« Quand je pense à la maison, je deviens fada. » (p. 129.)
Mais par-dessus tout, ce sont les privations qui lui sont le plus insupportable.
« Je ne compte plus les fois où je suis sorti de table avec la faim. Je ne pourrai plus voir gaspiller un morceau de pain. » (p. 122.)
Dans son journal, César Ferrigno décrit la vie à la caserne de Mayenne dans ses détails : l’organisation du travail, les questions d’hygiène, les rapports avec les Allemands, la cohabitation avec les prisonniers étrangers.
Beaucoup de choses semblent le contrarier sans qu’il éprouve le besoin de s’en irriter. On s’amuse d’apprendre que c’est le climat de Mayenne qui l’insupporte au plus haut point et le pousse à évoquer « le sale temps [qu’]il fait dans ce bled. » (p. 131.)
Pourtant, la souffrance morale lui devient rapidement pesante. À celle-ci s’ajoutent des maux physiques qui le handicapent. Quelques jours après son arrivée à Mayenne où il est retenu par des soldats allemands, se déclenche une crise d’urticaire qui dure plusieurs semaines. Des nuits entières à se gratter pour apporter quelque soulagement à ses démangeaisons.
Dans un premier temps, il pense que c’est l’eau des sour­ces qui en est la cause :
« Pour se laver, l’eau est tout le temps dégoûtante car nous sommes trop nombreux. [...] L’eau des sources est non potable, et c’est vrai, car je crois que c’est elle qui nous a collé une urticaire. » (p. 124.)
Quelques semaines plus tard, il se découvre des poux et en conclut qu’ils étaient la cause de ses soucis.
Mais d’autres douleurs surviennent : les marches éprouvantes imposées aux prisonniers :
« Nous avons fait trente-cinq kilomètres avec trente kilos sur le dos, ça a été un vrai calvaire ; je ne sens plus ni mes pieds ni mes jambes. J’ai vu des soldats pleurer de souffrance. » (p. 125.)
© M. Bauza, 2008.
Dans l’angoisse et la souffrance, César tire son réconfort de sa famille qui lui écrit régulièrement des courriers d’encouragement où l’on voit combien ses parents s’efforcent de ne pas l’inquiéter en prenant soin de n’évoquer que des pensées positives : la vie qui continue paisible à Marseille, le petit Jean-Claude qui grandit, le cousin Bibi qui est goal à l’Olympique de Marseille.
Pourtant, le malaise s’installe chaque jour davantage et, un jour de décembre 1940, le groupe des prisonniers est embarqué à bord de wagons à bestiaux. En une page seulement, César évoque le terrible voyage sur lequel il reviendra oralement dans ses dernières années, montrant le souvenir abject qu’il en avait conservé.
Il découvre alors la dureté de la guerre et des camps de prisonniers. Enfermé au camp de Kaisensteinbruch, en Autriche, il se retrouve dans un pays au froid vif et où la neige recouvre le sol. Très vite, la sensation d’être loin des siens le révolte et le met en colère :
« Trente mille hommes enfermés à des centaines de kilomètres de chez eux, privés de l’affection, éloignés de leur pays, comme si on était coupable d’un méfait quelconque, c’est beau tout cela ! » (p. 160.)
Cette ambiance n’échappe d’ailleurs pas à l’œil : autant quelques clichés pris à Mayenne témoignent de moments de gaieté et de drôlerie, où César semble parfait dans un rôle de boute-en-train, autant ce genre de photographies est absent à Kaisersteinbruch. Là, les regards sont sombres et angoissés, les barbelés déchirent le ciel et nulle joie ne se lit sur les visages.
Kaisensteinbruch est aussi le lieu de composition de « La lettre que l’on n’envoie pas », écrite le 11 janvier 1941. Ce soir-là, César jette ses souffrances sur le papier et écrit à la troisième personne comme si l’on parlait de lui. Ses mots sont douloureux et amers. (p. 166.)
Mais, par chance, sa peine est sur le point de prendre fin du fait d’une atteinte aux yeux qui ne le quittera pas de toute sa vie et qui lui permet, en mars 1941, de prendre le chemin de la liberté et de rejoindre enfin sa chère famille.
Il rentre dans son pays, sa terre natale, avec des mots simples :
« C’est un des plus beaux jours de ma vie. Vive la liber­té ! » (p. 177.)
Et c’est bien là, finalement, ce qu’est le journal de César Ferrigno : une ode à la liberté et à la vie. « Que de temps perdu », s’exclame-t-il lors de sa détention, toujours soucieux de préserver sa vie et sa santé.
Et avec sa vie, l’espoir.
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César Ferrigno – Journal des années de guerre. De Marseille au stalag 17.

Les photographies reproduites dans cet article l’ont été alors l’accord des ayant-droits de César Ferrigno.