La légende de la princesse Barbe des Baux

bauxLe texte qui suit a été écrit par l’historien Paulet en 1902. L’action se situe au XIIIe siècle.

La princesse Barbe, la perle de la maison des Baux, venait d’atteindre sa vingtième année ; vertueuse et belle, les plus nobles seigneurs avaient déjà demandé sa main : c’est à son cousin que ses parents l’accordèrent, au seigneur Guilhem d’Estoc, de la cité d’Aix. Cette condition lui fut pourtant imposée qu’il l’attendrait trois ans. Et Guilhem, doué du génie poétique autant qu’un maître troubadour, trompait les longueurs de l’attente, en chantant les vertus et les charmes de sa fiancée.
Cependant la troisième année touchant à sa fin, Guilhem partit d’Aix, avec ses parents et deux varlets, et s’en vint au castel des Baux. Le pont levis franchi, il s’étonne de ne point être accueilli comme l’enfant du manoir; il n’aperçoit que la mère de Barbe, pâle et triste, cherchant à retenir ses sanglots. On lui explique la cause de cette douleur, mais il n’y veut point croire. Il faut le conduire à la chambre de sa fiancée pour le convaincre de la réalité cruelle. Atteinte d’une fièvre maligne, Barbe se débat dans le délire. Ses yeux hagards reviennent sans cesse à la fenêtre, comme pour découvrir dans les profondeurs de l’horizon un être impatiemment attendu ; elle retombe ensuite sur sa couche, et de ses lèvres rigides on l’entend murmurer les noms bénis de Notre-Dame, de Monsieur Saint André, de Monsieur Saint Blaize unis au nom aimé de Guilhem.
Subitement elle se tait, elle ne s’agite plus, une pâleur livide s’étend sur son visage… la jeune fille est morte… Des cris désolés emplissent alors la chambre, et la mère de Barbe se jette lamentable sur le corps de son enfant… Guilhem ne dit mot, il se lève, écarte doucement la mère, porte à ses lèvres la main qu’il avait dotée de l’annel des fiançailles, jette un long regard sur le cadavre… On entendit alors un éclat de voix tel qu’un rugissement, puis Guilhem s’affaissa. La douleur l’avait tué. Un exemple d’attachement si singulier fit résoudre les parents de les ensevelir tous deux dans le même tombeau, assurés qu’ils étaient que l’esprit et le coeur seuls avaient eu part en leur amour.
Sur le soir, les jeunes filles du village portèrent à la chapelle de Madame Sainte Marie le corps de la princesse Barbe ; celui de Guilhem d’Estoc était soutenu par six pages du château. Les prêtres de Saint-Vincent assistaient le chapelain, et tous chantèrent moult pieusement l’office des trépassés. À la lueur des torches on descendit ensuite les degrés du caveau seigneurial. Les psaumes avaient cessé, et l’on n’entendait plus que le pas cadencé des porteurs. Au moment où le cercueil de Barbe allait s’aligner à côté du celui de Guilhem, quelques jeunes filles, ses compagnes préférées, obtinrent de la revoir une dernière fois. Mais voici qu’au moment où le couvercle se referme, le cadavre semble remuer, il ouvre les yeux, incline la tête. Barbe vit encore, bientôt on n’en peut plus douter et des larmes de joie se mêlent aux derniers sanglots. On tire la moribonde de son cercueil, et on la rapporte sur son lit encore couvert de roses et de lis.
Quelques jours pourtant, on n’osa se bercer de trop d’espérance ; mais une semaine après, on se décida à sceller la porte du caveau. Barbe était guérie.
Les premières questions furent pour Guilhem d’Estoc, et l’on dut avec ménagement l’instruire de la mort émouvante de son fiancé.
À cette nouvelle, Barbe forte et calme, déclara qu’elle n’appartiendrait jamais à autre qu’à Dieu. Un mois après, dans la ville natale de Guilhem, les religieuses de Notre-Dame de Nazareth l’admettaient au nombre de leurs sœurs. Du cloître elle ne sortit que morte. On porta son corps dans la crypte funéraire du château des Baux, et, d’après le désir qu’elle avait souvent exprimé, on la déposa à la même place qu’elle avait occupée une fois déjà, à côté du cercueil de son fiancé.