La mort d’une femme enceinte (Aix-en-Provence, 18 mai 1827)

« Extrait des registres du bureau de la police,

rue-opera-aix

Rue de l’Opéra, à Aix-en-Provence. DR.

L’an mil huit cent vingt sept et le dix-huitième jour du mois de mai, nous Hippolyte Leydet, commissaire de police de la ville d’Aix, arrondissement du nord, disons qu’aujourd’hui à dix heures du matin, ayant été prévenu que la domestique du sieur Roux Martin venait de mourir soudainement, de suite nous nous y sommes rendus.
Ledit sieur Roux et son épouse nous ayant conduit dans un appartement au troisième étage, par lequel on y parvient par un escallier dérobé partant du deuxième étage, nous vîmes dans cette chambre (dans laquelle on a fait des dispositions pour élever des vers à soie) une table sur laquelle était une femme qui nous a paru morte. Nous avons remarqué qu’elle était couchée sur son dos, la face tournée vers le ciel. Elle était vêtue, sauf la tête qui, dépassant la longueur de la table, était un peu penchante.
Ayant remarqué que de son cou il dégoulinait du sang dans un pot de terre placé sur le parquet dans lequel il y en avait beaucoup. Nous en avons demandé la cause. La dame Roux (1) nous a déclaré que c’était l’effet d’une saignée qui venait de lui être faitte par Mr le chirurgien Burer à la veine jugulaire, mais que tous les secours de l’art avaient été inutiles pour la rappeler à la vie.
Ayant demandé des renseignements plus détaillés sur cette circonstance, la dame Roux nous a dit que, sur les huit heures et demie à neuf heures, n’ayant encore point vu sa domestique, elle était montée dans l’appartement où l’on doit élever des vers à soie, que, ne l’ayant point vue, elle allait s’en retourner lorsque, ayant vu le cabinet qui se trouve dans cette chambre entrouvert et qu’ayant regardé dedans, elle avait vu sa domestique étendue sur le carreau, que de suitte étant descendue, elle avait fait part à la famille de cet événement, que de suitte on avait été appeler Mr Burer pour lui donner des secours, que de suitte le docteur s’étant rendu à leurs invitations, il avait ordonné qu’elle fût placée sur une table et que de suitte elle avait été saignée, mais infructueusement, attendu que déjà elle était morte.
La dame Roux nous a encore dit que dans la maison de Mr l’avocat général Demagnan (2), qui est contiguë à la sienne, on avait, sur les quatre heures du matin, entendu beaucoup de bruit, et qu’on avait présumé qu’il venait de l’appartement du troisième étage de la maison Roux. Cette circonstance nous a fait penser que la domestique du sieur Roux avait, avant de mourir, éprouvé de fortes convulsions.
La dame Roux nous a représenté alors un pot de terre dit coquemard, dans lequel il y avait beaucoup de tabac à fumer qui était tout trempé. Elle a ajouté qu’elle avait lieu de croire que sa domestique avait pris de cette décoction un lavement et peut-être même qu’elle en avait bu. Elle nous a fait représenter alors un pot de chambre et nous avons eu lieu de croire que le contenu était l’effet du lavement, composé de ladite décoction. Ayant encore demandé à la dame Roux Martin si elle n’avait point connaissance que sa domestique fut enceinte, elle nous a répondu qu’elle savait depuis peu que sa domestique avait dit confidentiellement à celle de son fils aîné qu’elle l’était. Elle a ajouté qu’elle savait qu’elle avait un amant et qu’elle paraissait inquiète de ce qu’elle ne l’épousait point.
anmartinNous avons encore trouvé dans ladite chambre une bouteille noire remplie aux deux tiers d’eau de vie. La dame Roux nous a dit que cette bouteille lui appartenait et que la domestique la lui avait prise probablement pour l’usage de ses dents dont souvent elle se plaignait.
Le fils Roux, fils cadet (3), élève en chirurgie, nous a déclaré que depuis environ un mois cette fille avait été saignée pendant deux fois et que lui-même il l’avait saignée une [fois].
Après ce, nous étant rendu chez Mr Burer et lui ayant demandé son avis sur cet événement, il nous a répondu qu’il était persuadé que la domestique du sieur Roux avait pris un lavement composé de la décoction du tabac mais que cette circonstance ne pouvant lui donner la mort, nécessairement il y avait une autre cause mais pour la connaître, il était indispensable de procéder à l’ouverture. D’après les explications, nous avons requis le sieur Burer d’y procéder dans le délai prescrit par la loi. Sur ces demandes et d’après le consentement du sieur Roux Martin, nous avons fait transporter le cadavre à l’hôpital.
Cette fille se nommait Martin, de la commune de Mallemort, âgée de trente cinq ans.
Et de tout ce que dessus, avons dressé le présent procès-verbal qui sera immédiatement transmis à Mr le procureur du roi et l’avons signé.
Fait à Aix au bureau de police jour, an et mois que dessus.
Signé Leydet »

« Je soussigné commissaire de police certifie que le présent extrait est conforme à la minute.
Aix le 21 mai 1827
Leydet ».


Extrait du recensement de la ville d’Aix en 1826 F1 art.6, f°233.
Liste des occupants du numéro 23, rue de l’Opéra:
ROUX Jean Joseph Alexandre, 57 ans, ancien avoué, marié,
CHAULIEU Henriette, 46 ans, son épouse,
ROUX Victorine, 23 ans, sa fille,
ROUX Élisa, 21 ans, sa fille,
BRUN Marie, 26 ans, domestique.
ROUX Henri, 29 ans, avoué en la cour, marié,
DEJAUSSEAU Clarisse, 23 ans, son épouse,
ROUX Gabrielle, 2 ans, sa fille,
ROUX Joseph Alexandre, 1 an, son fils,
MOURANCHON Marie, 19 ans, domestique (4).


Liste des occupants du numéro 25, rue de l’Opéra :
DEMAGNAN François Joseph, 46, conseiller, marié,
BÉRAUD Marcelle Thérèse Sophie, 45 ans, son épouse,
DEMAGNAN Pierre Paul, 10 ans, son fils,
DEMAGNAN Joseph Émilien Charles, 5 ans, son fils,
DEMAGNAN Gabrielle Paul. Hon. Désirée, 12 ans, sa fille,
BONIFACE Marie, 27 ans, domestique.

Acte de décès de Claire Martin :

« L’an mil huit cent vingt sept et le dix-huitième jour du mois de mai, à midi: acte de décès de Claire Martin; âgée de trente ans, décédée ce jourd’hui à six heures du matin dans son domicile rue de l’Opéra n° native de Mallemort, Bouches du Rhône; fille de feu……………… et de feue…………….. sur la déclaration à nous faite par le sieur Jean Baptiste Isoard, garde de police, âgé de soixante onze ans et par Jean Antoine Désiré Daumas, aussi garde de police, âgé de quarante neuf ans; l’un et l’autre domiciliés en cette ville d’Aix et y demeurant; non parents ni alliés de la décédée, qui ont signé le présent acte, après que lecture leur en a été faite. Constaté par nous offcieir public de l’Etat civil de cette ville d’Aix.
Isoard, Daumas, l’adjoint délégué« 


(1) Henriette Chaulieu, 46 ans. Voir l’extrait du recensement de 1826 ci-dessus.
(2) François Joseph Demagnan, 46 ans. Voir l’extrait du recensement de 1826 ci-dessus.
(3) Henri Roux, 29 ans. Voir l’extrait du recensement de 1826 ci-dessus.
(4) Marie Mouranchon a probablement succédé à Claire Martin.

  • Sources : Archives communales d’Aix-en-Provence, I1-50, lettre manuscrite.
  • Photographies : DR.