L’assassinat de Pierre Orèpe, berger de Mouriès (1793)

Ce récit, écrit par l’abbé L. Paulet en 1902, est conçu dans sa totalité sur les dépositions de dix témoins devant Joseph Veyne, juge de paix du canton des Baux, faites le 17 germinal an III (8 avril 1795) dans la maison curiale, sur la réquisition de Brunet, agent national, qui recherchait toutes les informations nécessaires pour reconnaître les principaux auteurs de toutes les horreurs commises en la commune des Baux pendant la Terreur.
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C’était pendant les fêtes de Noël 1792. Dans la nuit du 25 au 26 décembre, les sans-culottes de Mouriès, sous le commandement d’Antoine Lézard, surnommé Tambour, allèrent saisir le berger Orèpe, dit « lou Segnour1 », dans son mas du Devenson. Le bruit qu’ils firent pour pénétrer dans sa maison attira l’attention de son frère Guillaume et de Anne Durand, sa belle-soeur, couchés dans leur mas à peu de distance. Ceux-ci pensèrent que c’étaient quelques-uns de ses amis qui venaient l’éveiller pour s’absenter ensemble, et ne s’en préoccupèrent pas davantage.
Quand il fit jour, Pierre Bressier, accompagné d’un grand nombre d’hommes armés de fusils, tous de Mouriès, fit conduire Orèpe garrotté dans le pays. On le promena par tout le village, on l’attacha avec une corde à l’arbre de la liberté sur la place publique, où on le maltraita cruellement, puis on le mena au corps de garde. Marie Chauvin, femme de Joseph Chauvin, traiteur, le vit, en eut pitié, et lui porta une côtelette pour le sustenter.
Pendant la nuit, Orèpe fut traduit devant le comité dont Le Blanc [de Servane] était le principal membre, pour y être interrogé sur le vol de deux moutons dont on l’accusait. Il fut ramené sous escorte au corps de garde et, le lendemain matin, reconduit à son mas par Charles Talé, Jacques Morel dit Sulauze, Pierre Attura, Jean Raimond, Jean Fabre dit Sigobelle et François Quenin, tous cultivateurs de Mouriès, choisis par Lézard.
« Orèpe assis sur une pierre, les fers aux pieds, et gardé par les sans-culottes. »
Celui-ci alla aussi commander à Gibert de préparer le dîner pour toute la compagnie des sans-culottes, et de le porter au mas d’Orèpe. Les gardiens du berger se firent servir sur l’herbe les différents plats, après que le capitaine et les gardes les eurent savourés gaîment à leur aise, Gibert remarqua des charrettes que l’on chargeait avec le foin du grenier d’Orèpe, sous la direction de Lézard ; c’est Coye Nicolas, cordier, qui écrivait la quantité : ils paraissaient tous deux être les maîtres du fourrage.
Vers le soir de ce même jour, Lézard alla demander à Guillaume Orèpe2, frère de la victime, de ces entraves de fer qui servent pour les bêtes de labour. Sur la réponse qu’il n’en possédait pas, on s’en procura ailleurs. En effet, Claude Laugier, un des témoins, raconte qu’après les fêtes de Noël, ayant vu passer Coye et Lézard devant sa maison et prendre le chemin du mas d’Orèpe, il eut la fantaisie d’y aller lui aussi ; Antoine Verpian se joignit à lui ; ils n’osaient pas s’en approcher. Lézard les vit, les invita à aller se chauffer ; ils trouvèrent Orèpe assis sur une pierre, les fers aux pieds, et gardé par les sans-culottes nommés.
Ces six individus allaient et venaient, prenaient de l’eau au puits voisin, et ne dissimulaient pas la triste fonction qu’ils remplissaient. Lézard les visitaient souvent, Marie Attura le vit passer vêtu comme un seigneur. Sur son ordre, le traiteur Gibert préparait journellement le dîner et le souper des gardiens. Jacques Morel était chargé de porter les mets préparés. Ainsi marchèrent les choses pendant cinq ou six jours.
Alors Delphine Arsac fut invitée, à la fin de l’année 1792, par Antoine Lézard à aller avec lui au mas d’Orèpe, pour acheter des effets et des hardes appartenant au berger.
Elle trouva le berger, la chaîne aux pieds, gardé par Charles Talé, Jacques Morel, Pierre Attura, François Quenin et Nicolas Coye (ces deux derniers membres du comité de surveillance). Lézard dit à Orèpe :
« Voici Delphine Arsac que nous avons fait venir pour acheter tes hardes et effets ; regarde ce que tu as à faire. Veux-tu les vendre ou non ? La croix et l’anneau d’or de ta femme ont été estimés par Pierre Bo père et par sa nièce à quinze livres le tout. Vois si tu veux les laisser à ce prix-là. »
Orèpe, accablé de douleur, répondit tristement : « Je vous laisse le maître de les céder à ce prix. »
Alors, Lézard et Coye lui remirent la croix et l’anneau d’or. Les quinze livres furent payées en numéraires à Coye. Les deux mêmes lui vendirent aussi, avec le consentement d’Orèpe, un chaudron pour le prix de cinq livres, un bassin pour quarante sous, trois jupes, deux camisoles de femme, une enveloppe (mantille d’Arlésienne), deux coiffes et une voilette, quinze livres en bloc.
Deux jours après, étant avec Baptiste Olivon, son beau-frère, et sa soeur Madeleine Arsac, ils virent venir Antoine Lézard et, l’ayant appelé, Madeleine lui dit :
« Eh bien, Pierre Orèpe ?
— Cela est fait. »
Delphine lui témoigna son regret en particulier d’avoir acheté tous ces objets :
« Ne craignez rien. Si vous ne pouvez pas vendre l’anneau et la croix d’or, je m’en chargerai au même prix… »
Cela est fait ! Après avoir dépouillé la victime de ses biens, il y avait projet de s’en débarrasser. C’est ce qu’avait compris Jean Haut, dit Raymond, l’un des gardiens des premiers jours, d’après certains propos qu’il avait entendus. Son honnêteté révoltée le porta à se retirer ; c’est ce qu’il fit après eu avoir informé Lézard.
« On lui mettra une corde au col avec une grosse pierre, et on le foutra dans l’étang ; mais je te recommande de ne pas le dire. »
De son côté, le traiteur Gibert avait entendu dire plusieurs fois par Bressier et Lézard qui fréquentaient sa maison qu’on aurait bientôt fait de se débarrasser d’Orèpe. Quelques jours après, il lui fut commandé un repas par Le Blanc de Servane, Lézard, Bressier, Jean Vérédème Mille et Pierre Deynès. Le souper fut servi dans une salle de la maison de Nicolas Bonnet, boulanger, qui auparavant servait de club : là se trouvaient un grand nombre de sans-culottes avec les convives. Gibert adressa la parole à Bressier concernant Orèpe. Bressier lui répondit à l’oreille :
« On va le faire partir pour Coblentz ; on lui mettra une corde au col avec une grosse pierre, et on le foutra dans l’étang ; mais je te recommande de ne pas le dire. »
Tous ces détails sont confirmés et complétés par Marie Chauvin, femme de Gibert, et par Thérèse Gibert, sa belle-soeur :
« François Quenin et Antoine Lézard, dit-elle, vinrent le soir fort tard dans la maison ; et leur ayant demandé ce qu’ils feraient d’Orèpe, ils répondirent « qu’ils l’avaient fait partir pour Coblentz, qu’ils lui avaient donné une certaine somme pour faire ce voyage, et signé son passeport, qu’il n’était pas à craindre qu’il retournât, à moins qu’il ne fût dépourvu de tout sentiment. » François Quenin ajouta, en parlant d’Orèpe : « Ce bougre-là a failli m’estropier, il m’a foutu un coup de pied au nez qu’il aurait fallu être ladre pour ne pas le sentir ; il m’a fait perdre la vue pendant quelques moments. Mais Pierre Attura a eu aussi de ce jean-foutre plusieurs coups de pieds plus fortement que moi, qui l’obligeront à garder le lit plusieurs jours et dont il se ressentira longtemps. » En effet, Quenin portait au visage une forte meurtrissure. »
Vers les huit heures du soir du même jour, Jean Peyre étant près de la maison de Nicolas Bonnet, boulanger, vit Antoine Lézard près de la porte de Pierre Ginoux ; un instant après arriva Quenin. Lézard lui dit :
« Il faut que tu aies un courage du diable. »
Quenin répondit :
« J’en passerais six dans une heure. »
Tout ceci se passa le 1er janvier 1793. Dès le matin de ce jour, Marie Turca, voisine du mas d’Orèpe, avait dit à son mari : « Nous ne voyons plus personne dans le mas, ni les gardiens, ni lui ; je ne sais ce qu’ils sont devenus. » De leur côté, Guillaume Orèpe et sa femme affirment qu’à leur lever ils n’entendirent aucun bruit dans le mas de leur frère ; que leurs enfants trouvèrent une clé sur le seuil de la porte en l’ouvrant ; plein d’inquiétude, ils envoyèrent leur fils pour voir si la porte de son oncle était ouverte ou fermée. Vers les huit heures du matin, Lézard alla à leur mas et leur demanda s’ils avaient la clé. Le père répondit que ses enfants en avaient trouvé une.
« C’est bien celle-là.
— Je ne veux pas la garder. Mon frère, qu’est-il devenu ?
— Il est allé au tron de Dieu. »
Et, après ce mot, il remonta à cheval sans prendre la clé.
environs-boutonnet-maussaneEnviron un mois après ceci, Guillaume Orèpe, Jacques Quenin et leurs femmes furent appelés comme parents et voisins par Derrès, juge de paix, pour savoir s’ils reconnaissaient un cadavre trouvé dans un puits abandonné depuis longtemps, situé dans le tènement du mas appelé Boutonet, à quelque distance vers le nord. C’était bien le corps d’Orèpe, étranglé par une corde, serré par une chaîne de fer, à laquelle étaient attachées deux grosses pierres trouées.
Le 3 vendémiaire an IV (26 septembre 1795)3, le tribunal criminel du département des Bouches-du-Rhône, après avoir ouï l’accusateur public sur cet assassinat dont il rend responsable Lézard, commandant des sans-culottes, Coye, capitaine, Charles Talé, Jacques Morel, Pierre Bressier et François Quenin, sous la main du tribunal, pour appliquer la loi, condamne :
François Quenin, âgé de 37 ans, cultivateur, pour complicité de meurtre et d’assassinat et de contributions forcées, à la peine de mort, conformément à l’art. 5 du titre III du Code pénal qui dit : « Quiconque aura été condamné à mort pour crime d’assassinat […] sera conduit au lieu de son exécution revêtu d’une chemise rouge4. »
Tous les autres accusés, à l’exception de Bressier qui était mort, étaient alors en fuite.

Notes

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1. Pierre Aurèpe (ou Orèpe), fils de Jacques et de Madeleine Faudon, est né vers 1754. Il épousa Anne Marie Coste le 24 juin 1782 à Mouriès. Au moment du drame, il avait donc environ trente-huit ans.
2. Guillaume Aurèpe (ou Orèpe) épousa Anne Durand, à Mouriès le 14 août 1775. Même si le récit ne le précise pas, Guillaume est sans doute l’aîné. (Merci à Sébastien Avy pour ces renseignements.)
3. Cette date semble fausse. Il s’agirait plutôt du 3 vendémiaire an III (25 septembre 1794).
4. François Quenin fut guillotiné à Aix-en-Provence le jour de sa condamnation (3 vendémiaire an III).

Photographies

1. Cette croisée de chemins servait autrefois de place publique. C’est là que, le 9 octobre 1791, fut planté l’arbre de la liberté, auquel fut attaché Pierre Orèpe, dans les premières heures de son calvaire. DR.
2. Les environs du mas Boutonet, là où a été retrouvé le corps de Pierre Orèpe, un mois environ après sa mort. © Jean Marie Desbois, 2005.
3. Localisation des événements. © Google, 2005.