Le meurtre de la Blancarde (Marseille, 16 décembre 1890)

Aix-en-Provence, 30 mai.
Aujourd’hui se sont engagés devant la Cour d’assises des Bouches-du-Rhône les débats d’une affaire mystérieuse qui a eu pour théâtre le village de la Blancarde, dans la banlieue de Marseille, et qui a soulevé une vive émotion en Provence.
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Louis Cauvin, l’accusé principal, habitait à la Blancarde une coquette villa appartenant à son beau-père, M. Aynès, qui l’avait baptisée la villa Dahomey, en souvenir de ses voyages au pays du roi Béhanzin.
À quelque distance de là demeurait une vieille rentière, Mme Mouttet, âgée de plus de 80 ans, seule avec une petite bonne de 16 ans, Marie Michel.
Louis Cauvin avait été pris en très vive affection par Mme Mouttet, qui l’avait institué son légataire universel, désireuse surtout de déshériter son frère, M. Simon, parce qu’il vivait avec une maîtresse.
Mais M. Simon ayant régularisé sa situation, Mme Mouttet consentit, l’an passé, à faire le voyage de Toulon pour lier connaissance avec sa nouvelle belle-sœur. Elle était revenue très satisfaite du mariage, et la vieille dame ne cachait pas que ses dispositions testamentaires allaient être modifiées en faveur de son frère.

Cauvin fut très vite au courant des projets de celle qui avait été pour lui comme une seconde mère et, le 16 décembre, peu de semaines après son retour de Toulon, Mme Mouttet mourait subitement.
Le lendemain 17, Cauvin accourait chez le commissaire de police, fort affairé, et déclarait à ce magistrat que le docteur Isnard, un vieux praticien ami de la famille, avait refusé le permis d’inhumation. Il ajoutait que M. Simon, frère de la morte, l’envoyait solliciter l’autopsie du cadavre, sur le visage duquel apparaissaient des égratignures.
L’autopsie, pratiquée par le docteur Flavard, démontra que Mme Mouttet avait été étranglée.
Le Parquet soupçonna aussitôt Marie Michel, la petite bonne, puis Cauvin.
Marie Michel, après avoir longtemps protesté, finit par avouer que la mort de sa maîtresse était due à un crime, sur lequel, après bien des tergiversations, elle se décida à donner des détails les plus circonstanciés.

Le 16 décembre, Cauvin lui avait confié son projet d’assassiner Mme Mouttet. Il lui avait promis trois mille francs, s’engageant en outre à la garder toute sa vie à son service ; seulement, il fallait qu’elle l’aidât à tuer la vieille dame et surtout qu’elle se tût.
Mais nous retrouverons tout à l’heure Marie Michel, qui est assise à côté de Cauvin sur le banc des accusés, et qui nous racontera elle-même la scène dramatique de la mort de sa vieille maîtresse.
Louis Cauvin, qui n’a cessé de protester de son innocence, est un homme de trente-huit ans, à la physionomie assurée, très calme, et ne perdant pas un seul instant sa présence d’esprit pendant l’interrogatoire.
Il n’avait que deux ans quand M. et Mme Mouttet, voisins de ses parents, se prirent d’affection pour lui, le traitant comme l’enfant de la maison.
Cette affection grandit encore quand Mme Mouttet fut devenue veuve. Avant de l’instituer son légataire universel, Mme Mouttet l’avait doté lors de son mariage, et elle avait pour ainsi dire mis le testament dans la corbeille. Tout au moins s’était-elle empressée de le faire lire à la jeune Mme Cauvin, avant de l’enfermer dans son coffre-fort.
Cependant, le jeune ménage ne prospéra pas. Le beau-père de Cauvin, M. Aynès, avait essuyé des revers de fortune. La jeune femme se vit contrainte de travailler à des ouvrages de broderie pour augmenter, bien faiblement, les ressources de la maison.

LOUIS CAUVIN : « Quand crèvera-t-elle, afin que j’aie son héritage ! »

Mise au courant de la situation gênée dans laquelle se trouvait son protégé, Mme Mouttet lui prêta deux mille cinq cents francs. Cauvin en fit un reçu, mais ne put lui rembourser cette somme, dont il lui payait les intérêts. Sa situation s’obérait chaque jour ; il en vint jusqu’à prononcer cette phrase bien typique :
— Quand crèvera-t-elle, afin que j’aie son héritage !
Il redoutait extrêmement que Mme Mouttet ne refît son testament.
La vieille dame avait déclaré à plusieurs personnes que son intention était d’aller passer l’hiver à Toulon et à Nice auprès de ses deux frères, avec lesquels une réconciliation venait de se faire et, depuis quelque temps, Cauvin et sa bienfaitrice « se chipotaient », dit un témoin, au sujet de l’héritage que Cauvin sentait lui échapper.

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Arrivons maintenant à la scène de l’assassinat, d’après les déclaration mêmes que Marie Michel réitère aujourd’hui à l’audience :
Dans la soirée du 16 décembre, dit la jeune servante, je fus très étonnée de voir arriver M. Cauvin qui, d’ordinaire, rendait chaque matin visite à ma maîtresse, mais qui ne reparaissait jamais l’après-dîner.
— Viens avec moi dans le jardin, dit-il, j’ai à te parler !
Je crus d’abord qu’il s’agissait d’un rendez-vous d’amour.
Mais brusquement, il me dit que le jour était venu d’en finir avec Mme Mouttet, que je devais l’aider, qu’il me donnerait 3 000 francs et me garderait toute sa vie, aussi bien que si je faisais partie de sa famille.
J’acceptai par peur, j’étais sûre qu’il se débarrasserait de moi si je le trahissais, et je consentis à le tenir caché une partie de la nuit dans ma chambre.
Nous avons causé tranquillement, assis sur mon lit, jusque vers minuit. M. Cauvin ne cessait pas de me parler du bonheur que j’aurais chez lui et des 3 000 francs qu’il m’avait promis.
À minuit, nous sommes sortis tout doucement de ma chambre. M. Cauvin marchait le premier, une bougie à la main. Il a ouvert sans bruit la porte de la chambre de Mme Mouttet et, d’un bond, il a été sur le lit.
Je l’ai vu qui serrait la gorge de ma maîtresse avec ses deux mains, mais Mme Mouttet s’était réveillée et luttait contre lui avec une force qui m’a absolument surprise, vu ses quatre-vingts ans ; si bien qu’elle a réussi, un moment, à rejeter Cauvin hors du lit.
— Enlève-moi la table de nuit qui me gêne ! me cria Cauvin, et quand j’eus obéi, il se coucha de nouveau sur les couvertures et reprit Mme Mouttet à la gorge, en lui appliquant une main sur la bouche pour l’empêcher de crier.

Quand elle n’a plus donné signe de vie, Cauvin est redescendu du lit, […] est allé se laver les mains dans la cuisine […] et […] est revenu s’essuyer les mains aux draps du lit. Puis il est parti chez lui…

M. le président. — N’avez-vous pas, à ce moment, pris une part active à l’assassinat ?
Marie Michel. — C’est-à-dire que je suis passée dans la ruelle pour tenir Mme Mouttet, qui faisait de grands gestes avec ses bras, tout en râlant. (Vive sensation dans l’auditoire.) Cela a duré dix minutes.
Enfin, quand elle n’a plus donné signe de vie, Cauvin est redescendu du lit, sur lequel il était remonté ; il est allé se laver les mains dans la cuisine, car la bouche de Mme Mouttet était tout en sang, et il est revenu s’essuyer les mains aux draps du lit. Puis il est parti chez lui et je ne l’ai plus revu cette nuit-là.

Le lendemain matin, vers huit heures, Cauvin sonnait à la villa Mouttet et chargeait Marie Michel d’aller avertir un voisin, le jardinier Coulomé, que la vieille dame avait eu une attaque pendant la nuit.
Quand le jardinier arriva, il trouva Mme Mouttet déjà toute froide :
— Pourquoi me dérangez-vous comme ça, dit-il à Cauvin, puisqu’elle est morte ?
Pendant que trois ou quatre voisines, accourues en toute hâte, procédaient à la toilette du cadavre, Cauvin et sa femme pénétraient dans la pièce voisine de la chambre mortuaire, où se trouvait le coffre-fort, et l’accusation croit savoir que Cauvin n’en est pas revenu les mains vides.

À ces accusations terribles, Cauvin se borne à répondre qu’il est innocent, que Marie Michel a intérêt à sa condamnation et que, devant les jurés, la parole d’honneur d’un honnête homme doit suffire.

CAILHOL DE PONCY : « L’assassin a laissé sa signature sur le visage de sa victime ! »

Confronté à son accusatrice, Cauvin éclate en imprécations et en reproches, et cette scène dramatique impressionne vivement l’assistance.
À retenir la déposition du professeur Cailhol de Poncy, expert chimiste, qui a trouvé sur les draps de la victime la trace de plusieurs taches de sang hâtivement lavées. L’analyse a fait reparaître, de même, des taches sanglantes sur la chemise que portait Cauvin la nuit du crime.
Quand on saura qu’après la mort de sa bienfaitrice, Cauvin fit main basse sur des liasses d’obligations renfermées dans le coffre-fort de Mme Mouttet ; quand nous aurons fait connaître que le visage de la vieille dame était couvert d’égratignures portées par des ongles taillés en pointe, on comprendra que les charges qui s’accumulent contre cet homme sont véritablement accablantes, et on s’explique difficilement le sang-froid et l’assurance dont il fait preuve devant le jury.
— L’assassin, dit M. le professeur Cailhol de Poncy, a laissé sa signature sur le visage de sa victime !

La dernière partie de l’audience a été marquée par d’inénarrables incidents.
L’audience avait été envahie par les femmes. Le président des assises, M. Malavialle, a dû faire évacuer la salle par la force armée, mais les jurés ont déclaré qu’ils ne continueraient pas à siéger si la cour n’admettait pas dans l’enceinte privilégiée mesdames leurs épouses.
Il a fallu en passer par les exigences de ces magistrats temporaires. Leurs « dames » ont été installées, et M. l’avocat général Furby a pu prononcer son réquisitoire devant ces douze personnages de vaudeville.
On a bien tort de se plaindre de la maussaderie de cette fin de siècle.
N’avons-nous pas ce type immortel de cocasserie qui s’appelle le juré ? Il est énorme ! Rien ne le rebute. C’est la joie et c’est le sourire de la vie judiciaire, si morose en dehors de lui. Malgré ses extravagances, quel dommage de supprimer l’institution ! L’année aurait perdu son printemps.

Reconnu coupable avec admission de circonstances atténuantes, Cauvin est condamné aux travaux forcés à perpétuité.
Marie Mouttet (sic) est acquittée.
Cauvin qui, après sa condamnation, n’avait cessé de protester de son innocence, se pourvut en cassation.

L’arrêt fut cassé pour vice de forme, et Cauvin fut renvoyé devant la Cour d’assises de l’Hérault, qui confirma la première sentence.

  • Sources : Albert Bataille, Causes criminelles et mondaines de 1891, tome II, Paris, 1893.
  • Photographie : (h) Gare de la Blancarde (Marseille). DR. (b) Bords du jarret, à la Blancarde. DR.

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