Les cours d’amour des Baux

Les cours d’amour1 étaient aux châtelaines, aux dames, ce que l’art de la guerre était à leurs époux, aux chevaliers. Maynier affirma :
Ces Dames établirent une Cour d’Amour au xiie siècle, sous l’autorité des Berengers, Comtes de Provence, continuée jusqu’au xive siècle ; elles y décidoient de la véritable & de la fausse gloire, des points d’honneur, des presséances, des faux sermens, des infidélitez, jalousies, & de tout ce qui concernoit semblables choses […]2. »
Aussi au sein de ces cours itinérantes, trouvères, troubadours3 et dames développèrent-ils une culture du chant, de la danse et des poèmes4.

Les troubadours en Provence et ceux qui en étaient originaires étaient recherchés aussi bien à la cour du comte que dans les châteaux des grands seigneurs5 et des têtes couronnées. On se délectait de les y entendre. Du reste, la langue d’oc y était, disait-on, très appréciée car mélodieuse.
Aussi, entre chevauchées guerrières et fêtes courtoises, les seigneurs se prêtèrent-ils rapidement au jeu de cette cour et s’adonnaient à de véritables joutes poétiques. En 1190, Richard « Cœur de Lion6 », qui séjourna quelques temps à Marseille à la cour du comte de Provence, composa des chansons en provençal avec le très célèbre troubadour Folquet.
Richard Cœur de Lion.

Richard Cœur de Lion. © A. Dumont-Castells.

Tous ces seigneurs se plaisaient donc à écouter ou à composer des pastourelles, des ballades, des sirventès, des chansons7, des tensons8 et des partimens (jeux partis) que musiciens et troubadours, maîtres dans l’art, dispensaient. Émilien Cazes déplorait la chose :
« Quant à la chanson de geste ou poème épique, la littérature provençale n’a pas été à la hauteur de la littérature française qui créa le genre9. »
Rappelons que Guillaume de Baux-Orange (?-1218) fut un excellent poète de son temps et que sa cour était tout aussi réputée. Pourtant, seules les dames jugeaient des questions de galanterie des participants et décernaient10 les prix de poésie provençale, car elles en étaient les organisatrices, comme le fit au xiie siècle, au château féodal de Châteaurenard, lors d’une cour d’amour, Jordane, femme de goût et de culture, maîtresse d’Alphonse d’Aragon, comte de Provence.
L’illustration de la galanterie, les effluves contenus de sentiment guidés par le charme et la beauté des dames, chantés par les troubadours, ne mettaient pas parfois sans péril11 la vie de la dame courtisée qui était presque toujours une femme mariée. Principe de cet amour courtois, le secret à deux, partagé par le messager et le guetteur, et reluqué par les lauzengiers, les jaloux malveillants, prêts à dénoncer au mari (le seigneur) le poète effronté et sa dame.
Le troubadour Pierre Roger d’Arles en fut pour ses dépens lorsqu’il vint chanter à la cour d’Ermengarde, vicomtesse de Narbonne. La lauzengière ne fut autre qu’Ermengarde qui, rongée de jalousie, le pria de s’éloigner car trop proche de sa demoiselle d’honneur, Huguette de Baux dite « Baussette ». Chassé, le troubadour se réfugia alors auprès de Raymond Ier de Baux, prince d’Orange (?-1282) et, de là, continua à échanger des vers avec la dame de ses pensées. Ironie du sort, Huguette finit par s’unir au chevalier Blacas de Baudinar, sieur d’Aups. Nostradamus dit alors que Pierre Roger lui dédia tout un poème, Contre la dama de mala merce. En 1323, Huguette12 de Baux lui répondit d’une morgue peu flatteuse : « Io non m’en kal de tas rimas grosieras ».
Plus tragique fut la fin du troubadour Guilhem de Cabestan13 qui, après avoir chanté Bérengère de Baux, fut tué par Raymond de Seillans, mari de Tricline Carbonelle. Dans un excès de fureur jalouse, ledit Raymond lui arracha le cœur et le fit accommoder en plat et servit ce festin de Pélops à sa femme.
Dans un registre plus spirituel, Sordel, jeune poète provençal, invitait par ses vers les princes d’Europe à venir manger du cœur de Blacas de Blacas « le Grand guerrier » afin d’être animé de sa bravoure et de sa valeur14.

Musicien du XIIIe siècle visible sur le sceau de Bertrand, comte de Forcalquier.  © A. Dumont-Castells.

Musicien du XIIIe siècle visible sur le sceau de Bertrand, comte de Forcalquier. © A. Dumont-Castells.

Tous les troubadours ne furent pas aussi malchanceux que Pierre Roger d’Arles et Guilhem de Cabestan ni aussi effrontés que Peyre Vidal (1165-1205) qui, lui aussi, dut quitter précipitamment la cour de Barral de Marseille après avoir osé embrasser de nuit et dans sa chambre l’épouse assoupie du seigneur, Alazais.
« Blacasset », fils de Blacas, se lamenta, lui, sur l’entrée au couvent de Saint-Pons, près de Gémenos, des deux sœurs de Baux, la « Belle Huguette » et l’« Aimable Étiennette ». Il dit :
« Toutes deux, auxquelles le prince d’Orange et moi avons consacré tant de chants, sont entrées dans un cloître. J’aurais dû mourir un an ou deux avant elles. Qu’adviendra-t-il maintenant de leurs beaux yeux et de leurs dents blanches ? Qu’adviendra-t-il de leur vertu et de leur honneur qui furent leur gloire ? Huguette et sa sœur lisent maintenant les heures dans le cloître pendant que nous deux, le prince de Provence, et moi, versons des larmes. Je suis vraiment tenté de mettre le feu à ce cloître et de faire périr toutes les nonnes dans les flammes. Je suis tenté de blasphémer contre Saint-Pons qui a enlevé toute joie de la Provence. Ah ! Quels trésors nous avons perdus en vous perdant, belle Huguette et aimable Étiennette15. »
Ils furent nombreux à s’éprendre d’une des dames de la maison des Baux. Pierre d’Auvergne fut l’un d’eux. Il célébra la grâce et la beauté de Clairette de Baux, elle qui aimait se reposer dans le pavillon de la reine Jeanne16. Nostradamus dit encore de lui qu’il avait pris tant de crédit et d’autorité sur les dames que, après avoir récité ses chansons, il recevait un baiser de celle dont la compagnie lui était plus agréable et le plus souvent ce fut la dame des Baux la plus belle et la plus gracieuse. Selon Nostradamus, Boyer de Nice prit pour dame de ses pensées Annette de Baux de Berre et Bertrand d’Allamanon17 en fit tout autant pour Phanette de Gantelme de la maison de Baux-Berre, tante de Laure de Sade18, l’amie de Pétrarque (?-1374), comme le signalèrent Castéran et Noblemaire :
« Je ne sais qu’une demi-chanson ; si l’on veut savoir pourquoi, c’est que je n’ai qu’un demi-sujet de chanter : il n’y a d’amour que de ma part, la dame que j’aime n’en a point, elle me refuse tout ; mais je prendrai pour des oui les non qu’elle me prodigue. Espérer avec elle vaut mieux que posséder ailleurs… Si j’avais abandonné celle qui me traite avec tant de rigueur, j’aurais été plus heureux auprès d’une autre, mais le fou ne quitte pas sa folie et je ne me repens pas de la mienne. Lorsque je tombai dans les chaînes de ma dame, il aurait mieux valu pour moi tomber dans celles des Mammelus ; j’en serais sorti par amis ou par argent au lieu que dans ma prison je n’ai aucune de ces ressources. Je vous aime, madame, et vous aimerais deux fois autant si vous n’étiez pas autant insensible, mais vous savez que je ne puis vaincre mon amour et vous m’accablez par votre indifférence. »
Bertrand d’Allamanon se consola par les armes et tança son ami Sordel qui lui répondit par ces mots :
« Pourvu que je paraisse brave aux yeux de celle que j’aime, que m’importe d’être méprisé des autres ; je vivrai joyeux avec elle et ne veux pas d’autre félicité. »
Bertrand lui répondit alors :
« Comment oserez-vous paraître devant votre amie si vous n’osez prendre les armes pour combattre ? Il n’y a pas de vrai plaisir sans la vaillance ; c’est elle qui élève aux plus grands honneurs, tandis que les folles joies d’amour entraînent l’avilissement et la chute de ceux qu’elles séduisent ; je vous laisse les tromperies d’amour et ne veux que l’honneur des armes. »
Quelques seigneurs des Baux s’illustrèrent comme poètes à leurs heures. Ce fut le cas au xiie siècle de Bérard de Baux et au xiiie siècle de Rambaud de Baux qui se fit remarquer en 1236 par des vers provençaux faits à la louange de Marie de Château­­vert et de la comtesse d’Orgueil.


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Ce texte est tiré du livre d’Alexandre Dumont-Castells, édité par GénéProvence en 2014 : Les Baux et leur vallée, leur terroir, leurs domaines et leurs gentilshommes, tome 1 : xexve siècles. Pour en savoir davantage, cliquez ici.

Notes

1 En 1342, une cour d’amour se tint à Avignon où Jeanne de Baux fut citée comme un des ornements. Une autre se fixa à Romanil (Saint-Rémy) où participèrent les dames Béatrix et Briande d’Agout. Laurette de Sade et Phanette de Gantelme (tante et nièce) la présidaient. Au castrum des Baux, ces cours se tenaient donc habituellement dans le pavillon de la tour de Brau (musée actuel).
2 Maynier B., 1719 : Histoire de la principale noblesse de Provence, 1719, imprimeur-libraire Joseph David, Aix.
3 C’étaient des inventeurs, des créateurs, des auteurs interprètes tel que Guillaume de Porcelet en 1191. Ils glorifiaient dans leur canso le fin’amor, l’amour pour la dame. Le poème chanté avait pour vertu le perfectionnement de l’âme et le cœur du chevalier. Ils étaient pour certains des valeurs sûres que l’on voyait parfois partir à regret d’une cour à une autre à travers l’Europe. Ce fut le cas du troubadour Bernard de Ventadour qui quitta la cour d’Angleterre pour celle de Raymond V de Toulouse où il demeura jusqu’à la mort du comte en 1194. Ce fut le même déchirement lorsque Rambaud de Vacqueiras (1165-1204), jongleur puis troubadour aux trente-cinq poésies lyriques et aux trois épîtres, quitta Guillaume de Baux-Orange (?-1218) et sa cour pour s’attacher à Boniface de Montferrat qui le fit chevalier et devint son ami et qui l’accompagna et mourut lors de la quatrième croisade à Salonique en 1204. Ajoutons que sous l’influence de la poésie amoureuse andalouse des ixexe siècles et à l’encontre de la conception matrimoniale que la réforme ecclésiastique voulait imposer, les troubadours du xiie siècle développèrent les motifs de l’amour profane qui portaient en germe une éthique distincte de la morale chrétienne : idéalisation de l’adultère, culte de la dame et soumission à sa volonté (Merdrignac B., 1994 : La vie religieuse en France au Moyen Âge, 1994, coll. Synthèse et Histoire, éd. Ophrys, Paris, p. 127).
4 Citons encore le chevalier Bernard de Rascas, assesseur du syndicat d’Avignon, en 1348, poète, jurisconsulte et bienfaiteur des pauvres.
5 Et plus modestes tels que celui de Romanil, près de Saint-Rémy-de-Provence, où, dit-on, en 1332, Étienne de Gantelme (Ganteaume) brillait. Notons qu’en 1336, un autre Gantelme, Raymond, seigneur de Graveson eut la qualité de ménestrel du roi, tout comme le fut cette même année le sénéchal de Provence, le chevalier Philippe de Sanguinet (Blancard M., 1865-1892 : Inventaire-sommaire des archives départementales antérieures à 1790, Collection des inventaires sommaires des archives départementales antérieures à 1790, éd. P. Dupont, Paris, 1865-1892.).
6 Qui partait avec le roi de France Philippe Auguste et l’empereur Frédéric Barberousse pour la troisième croisade. Gravure extraite de l’ouvrage de Demau G., 1880 : Le Costume au Moyen Âge d’après les sceaux, 5, rue des Grands-Augustins, Paris, 1880, p. 114.
7 Comme le fit en 1270 Guillaume Figuiera, poète et gentilhomme d’Avi­gnon, surnommé « le Satyrique », auteur du Fléau mortel des tyrans et de plusieurs chansons à la louange d’une dame avignonnaise de la maison des Matheron. Selon J. Gallian, Lacroix du Maine rapporta qu’il écrivit une jolie pastourelle imitée par Pétrarque.
8 Couplets satiriques.
9 Cazes É., 1887 : La Provence et les Provençaux, Gedalge jeune, libraire-éditeur, Paris, 1887, p. 6.
10 Comme le dit Castéran, « le troubadour ou le seigneur lauréat, pour le prix de son succès, recevait une couronne de plumes de paon offerte par une des dames de la cour d’amour qui lui octroyait de plus un baiser avec des félicitations. »
11 Vers 1340, Pierre Hugolen, poète, amoureux d’Antoinette de Cadenet, dame de Suze (Suès) de Lambesc, la tua car on ne voulut pas la lui donner en mariage. Pour éviter les représailles sur sa personne, il se suicida.
12 Baussette, selon L. Paulet, 1902 : Les Baux et Castillon, histoire des communes des Baux, du Paradou, de Maussane et de Mouriès, Impr. centrale de Provence, Saint-Rémy-de-Provence, 1902, in-8°, p. 62.
13 Ou, selon Noblemaire : « de Capestaing ».
14 Maynier, op. cit., p. 74.
15 Noblemaire, G., op. cit., p. 133.
16 Castéran, 1912, op. cit., p. 26-27.
17 Était-ce celui qui fut seigneur de Rognes (?-1289), l’arrière-arrière-petit-fils de Raymond Ier de Baux (1105-1150), seigneur des Baux ? Ce Bertrand d’Allamanon descendait par sa mère de la famille de Porcellet et d’Alazais de Baux et par son père Pons d’Allamanon (1190-1274), de Pons de Brugerias d’Allamanon, seigneur Catalan, qui suivit le comte de Provence, Raymond-Bérenger IV, en 1240, en Provence et devint seigneur de Lamanon (Lien ici).
18 Plus précisément de Laure Audibert de Noves (1314-1348) qui épousa le 13 janvier 1325 Hugues II de Sade (?-1364), principal chevalier et seigneur d’Avignon (Lien ici).