Les obsessions amoureuses d’un monomaniaque (Aix-en-Provence, 14 mars 1873)

  • Sources : Archives municipales d’Aix-en-Provence, I1/15 n°215.

L’an mil huit cent, etc.

Nous, Étienne Delignac, Commissaire central, etc.
Agissant en vertu d’ordres de nos chefs,
Avons procédé à une enquête à l’effet de constater l’état mental du sieur Griozel François Désiré1, âgé de 42 ans, né à Aix, le 15 avril 1831, fils de Joseph Marius Griozel et de Joséphine Victoire Merelly, ancien plâtrier, actuellement brossier, rue de l’Official2, n°9, signalé comme monomane dangereux.
La femme Virginie Bertrand, épouse Griozel, âgée de 37 ans, demeurant rue de l’Official, n°9, déclare :

« Mon mari François Désiré Griozel avait épousé en 1851 Julie Sifroid dont il a une fille âgée actuellement de 18 ans, demeurant chez son grand-père maternel, Sifroid Bernard, propriétaire à Salon. Devenu veuf, mon mari m’épousa à Aix le 1er août 1862, et nous avons deux enfants, âgés, l’un de six ans, et l’autre de six mois.
« Après notre mariage nous habitâmes Marseille, au rue Châteauredon, n°28, nous tînmes un magasin de vins. La perte d’un enfant et de mauvaises affaires troublèrent le cerveau de mon mari. Il écrivit à plusieurs femmes à Marseille des lettres d’amour qui me furent renvoyées, ce qui me décida à revenir à Aix. Il a travaillé d’abord de son état de plâtrier, mais depuis quelque temps il a dû cesser et il ne fait plus que m’aider à fabriquer des brosses. J’ai enfin, il y a environ trois mois, conduit mon mari à M. le docteur Pontier, directeur de l’asile d’aliénés, lequel lui ordonna un traitement que je lui fis suivre et, depuis lors, il est plus tranquille quoique souvent oppressé, inquiet et halluciné. C’est avant la visite du docteur que mon mari, un jour, à la suite d’une discussion avec moi, s’arma de deux pistolets chargés puis sortit en disant qu’il fallait en finir, mais je le rejoignis sur le cours et le ramenai sans résistance à la maison, car il n’est pas méchant et je le crois incapable de faire du mal. »

La femme Griozel a persisté après lecture faite et a dit ne savoir signer.
Monsieur Desjardins, Procureur général à Douai (Nord) déclare :

« J’étais premier avocat général à Aix et, en cette qualité, je fis venir au Parquet de la Cour, vers la fin de novembre, ou au commencement de décembre 1872, le sieur Griozel François Désiré, demeurant rue de l’Official, n°9, que M. le Baron de Saint-Marc m’avait signalé comme poursuivant par lettres et autres obsessions insensées sa fille, mademoiselle Thérèse de Saint-Marc, dont il prétend être aimé comme il l’aimait.
« J’étais revêtu de ma robe d’avocat général et fis d’abord des reproches à cet homme sur sa conduite vis-à-vis de Mlle de Saint-Marc, dont la vertu incontestable, la position sociale, l’éducation, l’âge, tout en un mot, devait la mettre à l’abri de toute idée d’amour de la part d’un ouvrier âgé, père de famille, et n’offrant aucun attrait. Je le menaçai enfin de poursuites judiciaires dans le cas où l’on aurait de nouveau à se plaindre de lui à ce sujet.
« Griozel fondit alors en larmes, jurant qu’il serait irréprochable à l’avenir ; mais il déraisonna bientôt, disant que je ne pouvais comprendre ce qui se passait dans son esprit. Il me donna à entendre en même temps par une phrase alambiquée que Mlle de Saint-Marc lui avait fait des avances. Enfin, il ajouta à deux ou trois reprises : «J’ai la tête égarée; j’ai la tête perdue.»
« Je conclus de tout cela que cet homme n’avait pas son bon sens et était atteint de monomanie. Je fus confirmé dans cette idée lorsque, plus tard, j’appris par M. de Saint-Marc que quinze jours après les promesses faites au Parquet de la Cour par Griozel, il avait recommencé ses absurdes obsessions. »

Lecture faite, M. Desjardins a persisté dans sa déclaration et l’a signée avec nous, après y avoir opéré les modifications ci-contre.
M. le baron de Saint-Marc, Philippe, propriétaire, demeurant cours n°183, nous a fait la déclaration suivante :

« Il y a environ deux ans, j’employai à des travaux de construction le maître-maçon Griozel, demeurant rue de la Monnaie4, n°4, lequel fit opérer le plafonnage par son cousin Griozel, plâtrier, rue de l’Official. Les travaux furent terminés vers le mois de novembre 1871. Environ un mois après, je reçus à l’adresse de ma fille Thérèse une lettre affranchie et signée dans laquelle le plâtrier Griozel lui déclarait qu’il l’aimait, insinuait qu’il se savait aimé de même, et demandait un rendez-vous.
« Je crus d’abord avoir affaire à un individu cherchant à obtenir une réponse de moi ou une occasion de menacer d’un scandale, enfin un moyen de chantage. Je brûlai la lettre et ne dis rien, mais des lettres du même genre se succédèrent à intervalle d’un mois ou six semaines. Je détruisis de même la plupart de ces lettres, néanmoins il m’en reste quelques-unes (des moins extravagantes) car je craignais de garder les autres qui auraient pu tomber entre les mains de gens ne connaissant pas la situation. Cependant, pour mettre un terme à ces lettres et aux visites de Griozel qui demandait toujours à parler à ma fille, je priai, en novembre 1872, M. l’avocat général Desjardins d’intervenir ; aussitôt, M. Desjardins manda Griozel au Palais, où cet homme promit de cesser ses stupides poursuites ; mais, quinze jours plus tard à peine, Griozel recommença ses obsessions. Un jour même, il vit entrer seule ma fille à la maison, Mme de Saint-Marc avançant jusqu’à la poste aux lettres, Griozel entrait à sa suite et l’on dût lui fermer la porte au nez. Un jour encore qu’il se représentait, je le repoussai avec force dehors, mais ce qui effraie le plus c’est que Griozel est venu, m’a-t-on dit depuis, armé d’un pistolet, s’asseoir devant ma maison en disant qu’il voulait en finir. La vie de ma fille était menacée. Je demande la séquestration de Griozel dont la folie est démontrée. »

Le sieur Griozel Joseph, âgé de 37 ans, maître-maçon, demeurant rue de la Monnaie, n°4, déclare :

« Mon cousin François Désiré Griozel était un plâtrier habile et je l’ai employé avec moi, il y a deux ans, à des travaux chez M. de Saint-Marc. J’ai appris avec peine, il y a quinze jours, par ce monsieur, que mon cousin envoyait des lettres à l’adresse de Mademoiselle de Saint-Marc et venait même demander à lui parler chez elle. Je savais que depuis environ trois ans, mon cousin avait le cerveau malade ; il ne pouvait voir de la fumée sans en être fatigué ; il croyait qu’on voulait lui nuire, puis il se figurait que des dames ou demoiselles l’aimaient et il leur écrivait à Marseille où on a renvoyé de ses lettres à sa femme, alors qu’ils habitaient cette ville.
« Un jour, il y a environ trois mois, après une discussion avec sa femme, il est sorti armé de deux pistolets en disant qu’il voulait en finir, mais sa femme est allée le chercher sur le cours et l’a ramené ; néanmoins, il n’a jamais fait de mal à personne et je le crois inoffensif. »

Lecture faite, il a persisté et signé avec nous.
La femme Michel, née Deloute, âgée de 47 ans, marchande de comestibles, rue de l’Official, n°2, déclare :

« Griozel est souffrant souvent, il croit qu’on veut lui nuire, l’opprimer. La fumée l’effraie, mais il n’est pas méchant et, avant que sa femme ne le fasse visiter par M. le docteur Pontier, celle-ci lui faisait souvent des scènes parce qu’il ne travaillait pas comme précédemment et que, disait-elle, il cherchait d’autres femmes. Il aurait pu la maltraiter, mais il ne l’a pas fait. Cependant, il est malade. »

Lecture faite, elle a persisté et a signé avec nous.
Il ne nous a pas été possible de faire visiter le sieur Griozel par M. le docteur Blancard, requis à ce sujet, sa famille l’ayant fait partir en toute hâte pour Salon, chez le père de sa première femme, le sieur Sifroid Bernard, propriétaire, ancien cafetier. La femme Griozel dit qu’elle ira rejoindre son mari et l’empêchera de revenir à Aix si il le voulait. Cette femme déclare être prête à tout, mais qu’elle ne voudrait voir son mari séquestré parce qu’il est, dit-elle, inoffensif.
En foi de quoi, nous avons rédigé le présent procès-verbal aux fins de droit, et y joignant une lettre de M. le docteur Pontier.

Notes

1. La forme courante du nom est Griosel.
2. Actuelle rue Aude.
3. 18, cours Mirabeau.
4. Aujourd’hui rue Frédéric-Mistral, dans le quartier Mazarin.

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