Cette altercation sur la route d’Avignon en avril 1813 illustre la transition délicate du droit routier sous le Premier Empire, marqué par la codification récente du Code de la route impérial. Le transport de la garance, plante tinctoriale majeure de l’économie vauclusienne, confère au charretier une place centrale dans l’activité industrielle locale. L’accès prioritaire sur les axes de communication génère de vives tensions d’honneur entre rouliers professionnels et notables pressés. La réaction impulsive de l’aubergiste Molin, homme de « très grosse corpulence », traduit cliniquement un accès de fureur hypertensive, typique des crises de pléthore sanguine documentées par la médecine du XIXe siècle.
« Aujourd’hui vingt-deux avril mil huit cent treize, entre une et deux heures après-midi, devant nous, commissaire de police du premier arrondissement de cette ville d’Avignon,
S’est présenté le sieur Dominique Rey, cultivateur domicilié à L’Isle1, département de Vaucluse, lequel nous a dit et exposé que depuis environ deux mois il s’était occupé avec sa charrette à transporter des garances2 en cette ville, pour Monsieur Boyer, négociant ;
Qu’aujourd’hui, sur environ dix heures du matin, se trouvant avec sa dite charrette chargée de garances, sur la route du pont de la Durance à Avignon, à une distance d’environ trois quarts de lieue ancienne3 de cette ville, il a vu venir à lui une petite voiture découverte, conduite par un homme de très grosse corpulence, à lui inconnu, qui, étant parvenu à quelques pas du déclarant, lui a dit d’un ton haut et menaçant de se détourner pour le laisser passer avec sa voiture ;
Le déclarant a de suite obéi, en lui observant cependant que, suivant l’usage4, cela ne se pratiquait pas ainsi. L’inconnu, en passant à côté du déclarant, lui a dit qu’il était un polisson, et a continué de clabauder5 en tournant la tête du côté du déclarant et continuant de lui dire qu’il était un polisson, et que rien ne le retenait de descendre de sa voiture et de lui casser son fouet sur la figure.
Le déclarant lui a observé qu’il avait tort de le menacer et a ajouté : « Je vous ai cédé le chemin qui ne vous était pas dû, que voulez-vous de plus ? »
L’inconnu alors est descendu de sa voiture, s’est porté sur le déclarant, et l’ayant frappé fortement avec les poings à l’estomac, celui-ci est tombé par terre sur un tas de gravier, où il s’est blessé au coude du bras droit, et au genou du même côté. L’inconnu s’est saisi de deux poignées de gravier, ce que voyant le déclarant s’est aussi armé de deux cailloux, mais ledit inconnu, ayant laissé tomber par terre le gravier qu’il tenait dans les mains, le déclarant en a fait de même.
Cependant ledit déclarant s’étant relevé, a prié le sieur Joseph Ricard, cultivateur de la commune de Saint-Andiol, qui se trouvait présent, de se souvenir et de vouloir bien rendre témoignage devant qui de droit de ce qu’il venait de voir, et en même temps, il a dit à l’inconnu : « Monsieur, à présent que vous m’avez frappé, dites-moi, je vous prie, votre nom », l’inconnu lui a répondu : « Je te le dirai demain de mes nouvelles, j’ai la loi dans ma poche6 et je t’apprendrai à t’y conformer ».
L’inconnu a soutenu à demander le nom du déclarant ; celui-ci lui a répondu qu’il se nommait Dominique Rey, de L’Isle, et a continué son chemin, enfin à peu de distance de là.
Le déclarant, apercevant sur les bords du chemin des cultivateurs qui étaient assis et prenaient leur repas, il leur a demandé le nom du monsieur qui conduisait la voiture qui venait de passer, on lui a répondu que c’était Monsieur Molin, aubergiste au Palais-Royal7.
Le déclarant observe qu’avant de parvenir aux cultivateurs mentionnés ci-dessus, il avait aperçu dans un pré deux hommes qui coupaient des amarines8, auxquels il avait demandé s’ils connaissaient le monsieur qui conduisait la susdite voiture. L’un lui a répondu qu’il ne le connaissait pas, mais que l’autre, qui était vannier, le connaissait pour être Monsieur Molin du Palais-Royal ; ce que celui-ci a confirmé au déclarant.
À Avignon, les an et jour susdits, signé Dominique Rey, Rouge fils, conforme à l’original. »
Notes
1. L’Isle : il s’agit de la commune de L’Isle-sur-la-Sorgue, située dans le Vaucluse.
2. Garances : la garance des teinturiers (rubia tinctorum) est une plante largement cultivée dans le Vaucluse au XIXe siècle. Ses racines, une fois séchées et broyées, fournissaient une teinture rouge très demandée par l’industrie textile, notamment pour les uniformes militaires.
3. Trois quarts de lieue ancienne : la lieue ancienne valait un peu moins de 4 kilomètres. Trois quarts de lieue représentent donc environ 3 kilomètres, situant l’altercation dans la campagne ou la zone maraîchère à l’approche d’Avignon.
4. Suivant l’usage : fait référence aux règles de courtoisie et de priorité de l’époque sur les chemins. Les voitures légères et rapides devaient généralement faciliter le passage des lourdes charrettes de marchandises chargées (comme celle de garance), plus difficiles à manœuvrer.
5. Clabauder : signifie ici crier, pester, faire du tapage et proférer des injures à tort et à travers pendant la dispute.
6. « J’ai la loi dans ma poche » : formule provocatrice de l’agresseur pour signifier qu’il s’estime intouchable, qu’il prétend avoir le droit pour lui ou qu’il dispose de protections suffisantes pour ne pas craindre la justice.
7. Palais-Royal : il s’agit du nom de l’enseigne de l’auberge ou de l’hôtel tenu par Monsieur Molin à Avignon. À cette époque, de nombreux établissements de province adoptaient des noms de lieux parisiens célèbres.
8. Amarines : terme d’origine provençale (amarinier) désignant l’osier ou le saule qui pousse au bord de l’eau, notamment près de la Durance. Ses rameaux souples sont récoltés par les vanniers pour tresser des paniers et des cages à légumes.
2. Garances : la garance des teinturiers (rubia tinctorum) est une plante largement cultivée dans le Vaucluse au XIXe siècle. Ses racines, une fois séchées et broyées, fournissaient une teinture rouge très demandée par l’industrie textile, notamment pour les uniformes militaires.
3. Trois quarts de lieue ancienne : la lieue ancienne valait un peu moins de 4 kilomètres. Trois quarts de lieue représentent donc environ 3 kilomètres, situant l’altercation dans la campagne ou la zone maraîchère à l’approche d’Avignon.
4. Suivant l’usage : fait référence aux règles de courtoisie et de priorité de l’époque sur les chemins. Les voitures légères et rapides devaient généralement faciliter le passage des lourdes charrettes de marchandises chargées (comme celle de garance), plus difficiles à manœuvrer.
5. Clabauder : signifie ici crier, pester, faire du tapage et proférer des injures à tort et à travers pendant la dispute.
6. « J’ai la loi dans ma poche » : formule provocatrice de l’agresseur pour signifier qu’il s’estime intouchable, qu’il prétend avoir le droit pour lui ou qu’il dispose de protections suffisantes pour ne pas craindre la justice.
7. Palais-Royal : il s’agit du nom de l’enseigne de l’auberge ou de l’hôtel tenu par Monsieur Molin à Avignon. À cette époque, de nombreux établissements de province adoptaient des noms de lieux parisiens célèbres.
8. Amarines : terme d’origine provençale (amarinier) désignant l’osier ou le saule qui pousse au bord de l’eau, notamment près de la Durance. Ses rameaux souples sont récoltés par les vanniers pour tresser des paniers et des cages à légumes.
- Registre de police d’Avignon, Archives municipales d’Avignon, 1J129, p. 6, 7.
