L’affaire du paquet de grives (Pertuis, 17 janvier 1885) [3/3]

À la prison d’Apt, l’inculpé s’agitait beaucoup. Son esprit de ruse, sa facilité de plume, l’instinct de sa défense étaient sans cesse en éveil.
Il demandait qu’on fît des démarches en sa faveur auprès du procureur général de Nîmes et qu’on vît individuellement chacun des membres de la Chambre d’accusation. Les juges populaires lui faisaient peur. « Les jurys, écrivait-il, sont mal composés ; ils condamnent presque toujours. » Il pensait à se faire assister d’un avocat en renom. « Il me faut un nom célèbre. J’ai entendu parler de G. L. Peut-être y a-t-il mieux que lui ! »
Georges Laguerre. DR.

Georges Laguerre. DR.

Ce G. L. dont parlait Estachy était peut-être le célèbre avocat Georges Laguerre.
En tout cas, certains travaillaient pour lui, qu’ils eussent agi de leur propre mouvement ou qu’il les eût sollicités.
Ainsi, le procureur d’Apt recevait de Marseille une lettre partie de Marseille le 1er février, signée Delphine Beaujet, et conçue en ces termes :
« Moi seule suis coupable. Le docteur T. m’a déshonorée. C’est moi-même qui ai porté les grives empoisonnées au messager de Pertuis avec la ferme conviction qu’il mourrait avant moi. Quand ma lettre vous parviendra, les poissons auront dévoré les débris de mon pauvre corps. Que le docteur E. soit mis en liberté ; c’est le dernier désir d’une mourante. » Il va sans dire qu’il n’existait aucune Delphine Beaujet. D’autre part, une personne, habillée comme une dame, se rendait, le 12 mars, à La Tour-d’Aigues, chez les parents de Claire Sajio et tenait à la sœur de l’empoisonnée ce langage :
« M. Tournatoire est un véritable gueux d’avoir laissé Claire rentrer chez vous toute seule, dans l’état lamentable où elle se trouvait après son accident. Pauvre M. Estachy ! Ce n’est certainement pas lui qui a fait le coup. Il est bien trop civilisé pour se permettre un tel acte. Il a, d’ailleurs, à Pertuis, la meilleure réputation. »
Quelle était cette pseudo-dame ? Tout simplement la bonne d’Estachy, la fidèle Rosine Lombard. Et l’affaire continuait à passionner l’opinion. Dès le premier jour, elle avait débordé le département de Vaucluse. Mais, sur place, à Pertuis, à Meyrargues surtout, Estachy avait conservé quelques partisans. Comme, par bonheur, le dénouement n’en avait pas été tragique, certains ne voulaient retenir de l’attentat que sa stupéfiante ingéniosité. Et puis, les noms mêmes des personnages eussent fait la fortune d’un romancier. Ils auraient trouvé place dans un nouveau Tartarin de Tarascon : Tournatoire, Estachy, de Cabissole, de Ferry de La Bellone !

Le procès du 20 avril 1885

Palais de justice de Carpentras. DR.

Palais de justice de Carpentras. DR.

Le juge d’instruction avait achevé son œuvre et se disposait à transmettre sa procédure au procureur général, afin que la Chambre d’Accusation fût saisie, quand le plus inattendu des coups de théâtre éclata.
L’inculpé écrivit à la fois au procureur général et au garde des Sceaux. Après avoir nié obstinément jusqu’alors, il entrait dans la voie des aveux. Il reconnaissait l’envoi des quatre grives, mais il le présentait sous la forme d’une « farce », d’une « plaisanterie » quelque peu « lugubre ».
La cause semblait donc entendue. Aussi, le 20 avril 1885, la Chambre d’Accusation renvoyait-elle Estachy devant la Cour d’Assises de Vaucluse, séant à Carpentras, pour tentative d’empoisonnement à l’égard du docteur Tournatoire et empoisonnement à l’égard de Mme Tournatoire, ainsi que de Claire Sajio.
Le 29 juillet s’ouvrirent les débats de cette étrange affaire. Le conseiller Cord présidait et le procureur général Caudellé-Bayle, payant de sa personne, s’était transporté à Carpentras pour soutenir , l’accusation. M » Barcelon père, de ce barreau, et M* Martial Bouteille, du barreau d’Aix, étaient au banc de la défense.
Le procès avait fait salle comble et cependant l’enceinte réservée n’avait été accessible qu’aux personnes munies de cartes.
Salles des Assises où s'est déroulé le procès de Carpentras. DR.

Salles des Assises où s’est déroulé le procès de Carpentras. DR.

Estachy était un petit homme trapu, aux traits accentués, dans toute la force de l’âge. Il avait l’œil vif, le verbe haut, le geste énergique. Il portait toute la barbe, une barbe noire. Il s’exprimait avec assurance. Signe particulier, il était dur d’oreille.
À peine l’interrogatoire commencé, il prit l’offensive. Abstraction faite des autres charges, ses lettres au procureur général et au garde des Sceaux l’accablaient. Audacieusement, il les jeta par-dessus bord et revint sur ses récents aveux.
« J’avais des hallucinations. Je ne savais plus ce que je faisais, ce que j’écrivais. La pensée de comparaître devant les Assises me mettait à la torture. Alors, sous la pression, je dis bien “sous la pression”, de M. le Procureur d’Apt, je me suis décidé à écrire ces lettres, ce magistrat m’ayant laissé entrevoir, au cas d’aveux, une simple comparution en police correctionnelle. Il faut dire les choses comme elles sont. Il m’a circonvenu. »
Ces paroles ne furent pas sans créer dans la salle ce qu’on est convenu d’appeler des mouvements divers, mais M. Caudellé-Bayle les voulut relever sur l’heure.
« Je proteste de toutes mes forces contre le rôle qu’on entend faire jouer à mon substitut d’Apt. On profite sans aucun doute de ce que ce magistrat est actuellement en congé dans son pays natal, la Corse, pour le mettre en cause. Eh bien, soit ! Qu’il vienne donc à cette barre ! C’est Estachy qui l’aura voulu. Je demande le renvoi de l’affaire à la prochaine session. »
Il en fut ainsi décidé.

La deuxième session

Les débats recommencèrent le 27 octobre 1885. Mais, cette fois, c’était un autre conseiller de la Cour de Nîmes, M. Moulin, qui remplissait les fonctions de président. Par contre, Ministère publie et défenseurs n’avaient pas changé.
On attendait avec impatience la confrontation qui allait mettre aux prises le procureur Savelli et l’accusé.
Dans son interrogatoire, Estachy soutint qu’il était victime d’une machination infâme, ourdie tant par des confrères jaloux que par des adversaires politiques. Ce système de défense, il le développa sous toutes les formes et à propos de tout. Attitude maladroite, qui lui aliéna la salle.
Une fois à la barre des témoins, le procureur d’Apt fournit des explications dignes, mesurées et catégoriques. Et, dans son duel avec celui qui l’avait mis en cause, il remporta incontestablement l’avantage.
« Je n’ai, dit-il, inspiré, ni de près, ni de loin, les lettres écrites par Estachy au procureur général et au garde des Sceaux. Ces lettres, d’ailleurs, je ne les ai connues que lorsque mon chef hiérarchique me les a transmises, pour qu’elles fussent versées au dossier de la procédure.
— Est-il vrai, demanda le président, que vous ayez signalé vous-même à l’accusé le paragraphe de l’article 317 du Code pénal qui punit de simples peines correctionnelles quiconque a occasionné à autrui une maladie ou incapacité de travail en lui administrant des substances nuisibles ?
— À trois reprise, Estachy me fit prier, par le gardien-chef, de mettre un code pénal à sa disposition. J’avais d’autant moins de raison de lui opposer un refus, que, le sachant licencié en droit, je devais supposer qu’il entendait préparer lui-même sa défense. Mais je ne suis pas autrement intervenu. »
Et les témoins déposèrent des faits qu’on connaît déjà.
À l’audience de l’après-midi du 30 octobre, M. Caudellé-Bayle prit la parole. Il la garda durant cinq heures. Puis, Me Bouteille plaida jusqu’à minuit et, le lendemain, Me BarceIon père présenta, à son tour, la défense de l’accusé.
Il y eut, comme c’était alors l’usage, de copieuses répliques.
Le président Moulin fut beau joueur. Afin de donner au jury toute latitude et lui permettre de rapporter, s’il le jugeait à propos, un verdict atténué, très libéralement il posa, comme résultant des débats, trois questions qui visaient la maladie occasionnée par l’administration de substances nuisibles. C’était ouvrir la porte à une décision modérée, mais les juges populaires, que l’attitude arrogante d’Estachy avait indisposés, n’étaient pas en veine d’indulgence. Ils retinrent les crimes et n’accordèrent à l’accusé que le bénéfice des circonstances atténuantes, auxquelles ne s’était pas opposé le procureur général.
La Cour condamna aussitôt Estachy à huit ans de travaux forcés.
Nouméa (Nouvelle-Calédonie) en 1883. Album de la Société de géographie de l'Est, 1883. Bibl. nat.

Nouméa (Nouvelle-Calédonie) en 1883. Album de la Société de géographie de l’Est, 1883. Bibl. nat.

Ce dernier demeura impassible. Il ne tressaillit même pas quand le président, ajoutant à l’arrêt la flétrissure qu’imposait la loi, prononça ces paroles :
« Vous avez manqué à l’honneur. Je déclare, au nom de la Légion, que vous avez cessé d’en être membre. »
Estachy se pourvut cependant et, ce qui peut sembler paradoxal, c’est qu’il se fit un moyen de cassation de l’audition du procureur Savelli, alors qu’il avait lui-même provoqué cette comparution à la barre.
Le 3 décembre, son pourvoi était rejeté et il prenait le chemin du bagne de Nouméa.
C’était l’irréparable, car la condamnation à huit ans de travaux forcés entraînait l’obligation de résidence perpétuelle à la colonie.
Mais le Président de la République ne lui fut pas impitoyable. Il lui accorda, en 1891, remise du reste de sa peine et, en 1893, il lui permit de revenir en France.

épisode 1 / épisode 2 / épisode 3

  • Le Journal, 23 mars 1942
  • Le Petit Journal, 30 octobre 1885
  • Le Français, 30 octobre 1885
  • Le Gaulois, 29 octobre 1885