Le 12 juillet 1841, vers 7 heures du matin, Sylvestre Grégoire était occupé à faucher son pré au quartier du Touron, contigu au champ de son frère Firmin avec lequel il était en mésintelligence depuis le partage des biens que le père leur avait laissés en mourant, trois ans plus tôt. Sylvestre se trouvait avec sa femme Marguerite et l’un de ses jeunes enfants. Il chargeait des gerbes pour les porter à l’aire.
Tout à coup il fut accosté par Sylvestre qui avait quitté son travail et portait sa faux à la main.
« Auras-tu bientôt fini ? dit-il à son frère Firmin.
— Nous aurons terminé quand il n’y en aura plus, lui répond celui-ci, visiblement de mauvaise humeur.
— Eh ! bien, répliqua l’autre, si tu enlèves les gerbes qui sont là, tu payeras les deux mille francs qui seront échus demain, ou si non…
— C’est ce que nous verrons, repartit Firmin, mais se reprenant bientôt, parce qu’il connaissait la violence du caractère de son frère, il ajouta : oui, puisque tu l’exiges, je laisserai les gerbes, et la justice en décidera plus tard. »
La femme prit alors la parole et lui dit avec modération :
« Pourtant ces gerbes sont bien à nous ! »
Elle achevait à peine ces mots, qu’un coup de faux porté à la tête l’étendit raide morte.
L’assassin voulut fuir, mais il fut arrêté par son malheureux frère et bientôt aidé par des voisins accourus à ses cris de désespoir, il l’attacha fortement contre un arbre, où le juge de paix le fit prendre par ses gardes.
Cependant, après avoir accompli cette terrible tâche, le mari éploré vint tomber sans connaissance devant le corps inanimé de sa femme dont la tête ne tenait plus au tronc que par quelques lambeaux de chair… La justice, accompagnée de la gendarmerie et du docteur Musso, se transporta sur les lieux pour informer. Le prévenu avoua froidement son crime en disant que cela devait arriver. Il fut mis en état d’arrestation et écroué dans les prisons d’Apt.
Marguerite Grégoire, âgée de 34 ans, était originaire de Roussillon (Vaucluse) et était mère de trois jeunes enfants ; son caractère était doux et paisible et le jour de sa mort fut un jour de deuil et de désolation pour la commune de Gordes.
Le misérable qui l’avait ravie à l’affection de son mari et de ses enfants, était au contraire connu par son emportement, et il avait déjà subi une condamnation pour coups et blessures. Il était âgé de 45 ans.
Acte de décès de Marguerite Grégoire
« L’an mil huit cent quarante un, et le douze du mois de juillet à sept heures du soir, par devant nous Joseph Étienne Moulin, maire officier de l’état civil de la commune de Gordes, chef-lieu de canton, arrondissement d’Apt, département de Vaucluse,
Sont comparus Joseph Cabrier, âgé de soixante-six ans, et Mathieu Aguiton, âgé de quarante-neuf ans, tous les deux cultivateurs domiciliés en cette commune, voisins de la défunte,
Lesquels ont déclaré que Marguerite Grégoire, sans profession, née à Roussillon (Vaucluse) le seize janvier mil huit cent sept, âgée de trente-quatre ans révolus, fille de feu Jean-Joseph Grégoire et de feue Marie-Rose Guende, épouse de Jean-Silvestre Grégoire, agriculteur, est décédée ce jourd’hui à sept heures du matin, quartier du Touron,
Du décès de laquelle nous étant assuré, avons ordonné son inhumation et dressé le présent acte que nous avons signé, mais non les témoins qui ont déclaré ne savoir écrire ni signer, après lecture faite du présent acte de décès. »
[Moulin, maire]
- Sources : Le Mercure aptésien, 18 juillet 1841, p. 2, 3.
- État civil de la commune de Gordes, Archives départementales de Vaucluse, année 1841, no 45.