Le mystérieux Italien de la gare (La Seyne-sur-Mer, 29 mai 1895)

Ce matin du 29 mai 1895, à 6 h 59, un train venu de Nice entra en gare de La Seyne. Parmi les voyageurs se trouvait un homme dont l’attitude attira vite l’attention. Avant même que le train ne s’immobilisât, il sauta hors de son compartiment de troisième classe.
Sans attendre, il franchit les barrières qui bordaient la voie ferrée et s’enfuit à travers les abords de la gare. Quelques instants plus tard, il se glissa dans une propriété voisine et se cacha derrière des tas de bois.
La fuite fut de courte durée. Les gendarmes l’aperçurent et l’appréhendèrent aussitôt. L’individu ne tenta aucune résistance. Il se laissa conduire tranquillement jusqu’à la caserne de gendarmerie de La Seyne où on l’enferma provisoirement dans la salle de police, le temps de décider de son sort.
La pièce était étroite et austère. L’homme y resta quelques heures seulement, mais cela lui sembla sans doute interminable. Vers 11 h 30, la patience lui manqua. Il remarqua alors une ouverture qui donnait sur l’endroit où l’on entreposait les bûchers. Cette ouverture se trouvait à environ deux mètres du sol. Il s’en approcha, s’y hissa péniblement et tenta de passer.
Mais l’opération tourna mal. Arrivé à hauteur de l’ouverture, il perdit l’équilibre. Il dut s’agripper un instant, puis dégringola brutalement dans la cave située en contrebas. La chute fut violente. Il se blessa profondément à la tête et une hémorragie abondante se déclara au-dessus de la tempe droite. À côté de lui se trouvait un petit plat en terre qu’il avait probablement heurté du front en tombant, l’écrasant au passage.
Le fracas alerta aussitôt les personnes présentes. On accourut vers la cave et l’on trouva l’homme étendu, blessé. Les gendarmes tentèrent de l’interroger afin de comprendre ce qui s’était passé. Mais ils n’obtinrent aucune réponse claire. De sa bouche ne sortaient que des paroles incohérentes, des mots sans suite. Impossible de tirer de lui la moindre explication.
Les seuls renseignements vinrent des papiers trouvés dans ses vêtements. Ils révélèrent l’identité de cet étrange personnage : il s’agissait d’un Italien nommé Benso-Gio-Balla, âgé de quarante ans.
On manda aussitôt le docteur Loro, appelé en toute hâte. Le médecin examina le blessé avec attention. Malgré l’importance de la plaie et l’hémorragie qui avait suivi la chute, il jugea que les blessures n’étaient pas très graves. Toutefois, par prudence, il ordonna son transport immédiat à l’hospice. Deux gendarmes furent chargés de l’y conduire. Ils prirent la route de Toulon dans une voiture réquisitionnée pour la circonstance. Le blessé arriva à destination vers 4 heures de l’après-midi.
L’affaire n’en resta pas moins étrange. Lorsqu’on fouilla l’homme, on trouva sur lui une somme de 200 francs, composée d’or et de billets italiens. Interrogé sur la provenance de cet argent, il refusa catégoriquement de répondre. Pour mettre fin aux questions, il se déclara fou.
Ce comportement intrigua les autorités. Car, observait-on alors, les véritables aliénés s’efforçaient bien souvent de nier leur folie. Pourquoi cet homme la revendiquait-il avec tant d’insistance ? Était-il réellement dérangé, ou cherchait-il simplement à détourner les soupçons ? Si ses divagations n’étaient qu’un jeu, il était permis de penser que l’on se trouvait en présence d’un individu qui redoutait les investigations de la justice. Une enquête fut ouverte même si nous n’en connaissons pas l’issue.
  • Source : La République du Var, 30 mai 1895, p. 2.

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