Être meunier autrefois dans les Hautes-Alpes

Le contexte hydrologique

Le site de Rabou est particulièrement abrupt et, à première vue, toute culture pourrait y sembler vouée à l’échec. Le village a pourtant à sa disposition un réseau hydrologique significatif.
L’élément primordial est le Petit Buëch qui prend sa source au nord du pic de Coste Folle (2044 m) et qui, après avoir traversé Chaudun, coule sous le pont romain de Rabou avant de filer vers la Roche des Arnauds.
Il faut aussi, et surtout, citer un affluent de ce cours d’eau et qui porte le nom (peu original convenons-en) de « la Rivière ». On l’enjambe pour atteindre le village de Rabou. En revanche, en amont de la Rivière se trouve un groupe de maison, que les habitants de Rabou nomment aussi la Rivière pour le situer. La Rivière prend sa source au pic de Gleize (2159 m). Tout au long de son parcours, la végétation y est abondante, presque luxuriante si on la compare à l’aridité des pentes pierreuses de la Montagne de Charance, seul horizon qui se présente au regard.
La présence d’un moulin n’a donc rien d’extraordinaire à Rabou. Il y avait à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle, un quartier le Moulin dans ce village.
Ajoutons qu’en ce temps, le débit de la Rivière et du Petit Buëch était probablement plus élevé qu’aujourd’hui. Les hivers peu neigeux étaient pratiquement inexistants, alors qu’ils n’ont rien d’exceptionnel aujourd’hui.

Rôle de l’emplacement sur la qualité de la production

De fait, le débit des eaux jouent un rôle important dans le rendement du moulin, surtout dans le midi de la France, où le blé faisait une farine jaune. Dans son Manuel du meunier (1790), M. Bucquet explique que « les moulins d’une rotation un peu forte affleurent mieux le blé de cette espèce (le blé méridional, N.d.E.), dilatent mieux leur farine et en nettoient mieux le son que les moulins faibles. » Ces précautions dans le choix de l’emplacement d’un moulin permettent en effet d’obtenir une farine bien dilatée, un son doux et un gruau sec.

Représentation d’un moulin, XVIIIe siècle. © BnF

Différentes sortes de moulins

Il existe environ trois types de moulins : le moulin à vent, le plus présent dans l’imaginaire romantique en raison de ses grandes ailes et de la quiétude qu’il suggère -représenté ci-dessus), le moulin à huile, qui produisait principalement de l’huile de noix, et le moulin de rivière, celui qui nous intéresse ici, construit à l’écart du village au bord de l’eau.

Le rôle du meunier

En ce temps-là, on demande au meunier d’avoir des compétences relativement poussées pour exercer son métier. En 1790, l’académie des Sciences pose au moins neuf conditions : « On commence à convenir qu’un meunier doit connoître : les qualités des différentes espèces de grain qu’on est dans l’usage de réduire en farine ; la manière de les nettoyer et de les étuver avant de les moudre ; la construction de toutes les pièces d’un moulin, leurs rapports entre elles, leur méchanisme, leurs effets dans les différentes espèces de moutures, pour pouvoir faire ou faire faire à propos & convenablement les constructions & réparations nécessaires ; le bon choix des meules qui convient pour la différente mouture de chaque espèce de grain séparément, & pour celle des bleds mélangés, des bleds humides, des bleds secs, & c. ; les différentes espèces de mouture ; les différens bluteaux à employer selon les différentes moutures, & les différens produits qu’on veut en tirer ; les mêlanges de farine les plus avantageux pour le peuple (et enfin) l’art de conserver les farines. »
Il faut bien comprendre que la technique du meunier nécessite un savoir-faire particulier. Grosso-modo, il s’agit de verser du grain dans une sorte de gros entonnoir en bois (la trémie). Le grain tombe ensuite dans un auget qui le dirige dans un trou où il est broyé par deux meules.
Ce sont bien sûr les paysans du village qui portent leur grain au meunier, une fois la moisson terminée. Le travail effectué, le meunier est alors astreint à une tournée quotidienne chez les gens. Dans ce cas, il garde de 8 à 10 % de la farine obtenue. Si c’est le client qui ramène sa farine, la commission du meunier n’est alors plus que du vingtième.

Une bien mauvaise réputation

On comprend alors pourquoi les meunier ont si mauvaise réputation. Il est facile de tricher sur la quantité de farine obtenue partir du grain qu’a apporté le cultivateur. Cela est bien triste à dire, mais il semble qu’aucun meunier n’échappait à cette réputation.

Ceci dit, la mauvaise réputation de nos meuniers n’était pas vraiment usurpée. Dans Meuniers et moulins du temps jadis, un meunier du Gers disait que « si un client méfiant s’obstinait à rester près de ses sacs, un dispositif ingénieux permettait à une certaine quantité de farine d’être recueillie clandestinement dans une caisse à double fond ».
Des quolibets devaient souvent suivre les meuniers, tel celui-ci, provenant d’un almanach : « Qu’est-ce qui prend chaque matin un voleur au col ? La chemise du meunier ! » Il se disait aussi que les meuniers n’avaient pas droit au paradis.

Un métier très difficile

Et pourtant, que de labeur pour exercer ce métier. Et tout d’abord dans les conditions de vie qui sont loin d’être idéales. Le moulin est généralement construit par la communauté des villageois, parfois par le seigneur, qui en loue alors l’usage à un meunier ; le bail est payé… en blé, bien sûr ; la moyenne étant d’environ 64 sommées de blé par an. De plus, l’entretien coûte très cher et le rendement n’est pas toujours assuré. Comment se fier aux caprices d’une rivière qui, en hiver, ressemble plus à un torrent impétueux qu’à un cours d’eau paisible et, en été, est fréquemment à sec plusieurs jours de suite ? Plusieurs communes ont dû cesser d’exploiter leur moulin en raison des charges qu’il imposait. Au XVe siècle, selon René Verdier, le moulin de Jonchères est responsable de 90% des dépenses de la châtellenie quand il n’intervient que pour 9,7% des recettes de froment. Chiffres à peine améliorés dans les siècles suivants.
Le meunier doit pour sa part accorder à son installation une attention permanente. La farine étant très inflammable, le risque d’incendie est quasi-permanent, surtout en été, période de chaleur et de grande activité. Une étincelle sur les meules peut suffire à déclencher un incendie. En hiver, il fallait veiller à ce que le torrent n’inonde pas la salle des meules, d’où un système de vannes mis au point pour tenter d’enrayer l’impétuosité des flots. Mais combien de moulins ont été purement et simplement emportés par le courant. Il valait mieux alors avoir de bonnes jambes et ne mettre son salut que dans la fuite.
Au nombre des dangers auxquels était soumis le meunier, le principal, car il est permanent, était le risque de voir ses doigts broyés entre les meules suite à une mauvaise manipulation. On dit d’ailleurs que des mains abîmées étaient la fierté de la corporation. Mais lorsque c’étaient des vêtements qui se coinçaient, il y avait là danger de mort bien réel. Et, au vu du bruit dans la pièce, il s’écoulait du temps avant de comprendre qu’un drame avait eu lieu.

Nous voyons bien, après ces quelques lignes, que le métier de meunier, quoique emprunt de noblesse (qu’y a-t-il de plus noble que de nourrir ses concitoyens ?), n’en demeurait pas moins fort ingrat. Avec le temps, les roues ont cessé de tourner, les moulins sont tombés dans l’oubli et la ruine. Aujourd’hui, on peut les retrouver, cachés ça et là, dans la végétation épaisse bordant un torrent impétueux ou encaissés dans le creux d’une vallée, là où la rivière est forte.
Il est loin, dans les Hautes-Alpes, le temps où le moulin était incontournable dans la vie des gens. A l’heure de l’automatisation et du vivre-facile, il est bon de s’en souvenir…
Jean Marie Desbois
Article publié dans « BUËCH MAG – Notre pays », n°365, août-septembre 2004
Bibliographie :
« Manuel du meunier et du constructeur de moulins à eau et à grains« , M. Bucquet, Académie des Sciences, Paris, 1790.
« Les moulins de la combe de Véroncle », ASPPIV/Alpes de Lumière, Avignon/Mane,1996.
« Des artisans au village – les artisans ruraux en Dauphiné sous l’Ancien Régime », 2 tomes, Alain Belmont, Presses universitaires de Grenoble, Grenoble, 1998.
« Les métiers disparus », Régis Granier, éd. Sud Ouest, 1999
Le saviez-vous ?
  • Les anciens parlaient de moulinié pour désigner le meunier (fém. mouliniero)
  • On estime qu’au milieu du XVIIIe siècle (1730-1759), plus de 50% des villages des Hautes-Alpes possédaient un moulin. C’est une activité qui s’est considérablement développée à cette époque puisque, quelques années auparavant, moins de 45% en possédaient un.
  • Une enquête menée en 1809 recense pas moins de 1605 roues de moulins en Isère, dont 71% sont horizontales. La situation est sensiblement la même dans les Hautes-Alpes.