Le procès d’Étienne Lacanaud d’Eyragues (5 août 1845) – partie 1

Pour vous remémorer le crime commis par Étienne Lacanaud, lisez l’article : Tentative de parricide (Eyragues, 18 mai 1845).

Une affaire grave est déférée à la Cour d’assises des Bouches-du-Rhône en ce 5 août 1845. Il s’agit d’une tentative de parricide commise par le nommé Marius-Étienne Lacanaud. Aussi, à cause de l’importance de cette affaire, des groupes nombreux stationnent aux abords du palais de justice d’Aix-en-Provence et, à l’heure de l’ouverture des portes, une foule assez considérable se précipite dans la salle. La pièce est occupée par un grand nombre de personnes et on remarque plusieurs dames qui ont pris place sous l’estrade des jurés, en face de l’accusé.
L’accusé est un homme de trente-deux ans. Il est grand, sa figure est animée et ses yeux, rapprochés l’un de l’autre, roulent avec vivacité dans leur orbite. Il porte un costume qui indique qu’il appartient à une famille aisée.
Interrogé par le président, il déclare se nommer Lacanaud Marius-Étienne, né à Eyragues (Bouches-du-Rhône).
Mais avant de passer au procès proprement dit, revenons à l’histoire de cette famille.
Signature d'Honoré-Grégoire Lacanaud. DR.

Signature d’Honoré-Grégoire Lacanaud. DR.

Les Lacanaud d’Eyragues

Le sieur Honoré-Grégoire Lacanaud, né vers 1786, propriétaire et moulinier en soie à Eyragues – il a même exercé un temps la profession de distillateur d’eau-de-vie –, est père de quatre enfants, issus d’un premier mariage, avec Marie Rose Catherine Abeille ou Abelly, qu’il a épousée le 31 juillet 1809. Avec les années, le couple donne naissance à de nombreux enfants : Honoré Joseph Aimé, né le 12 septembre 1811 (mort le 5 août 1813), Étienne-Marius Aimé – celui qui nous intéresse particulièrement – le 26 février 1813, Honorine Marie Rose le 27 février 1815, Marie le 11 mai 1817, Marie – enfant mort-née – le 6 juillet 1819, Honoré Jean le 29 mars 1821 (mort le 28 juillet 1821), Étienne Honoré Irénée le 28 juin 1822, Denis Marius le 9 octobre 1825, Françoise Maria Claira le 26 avril 1828 et Marius Antoine le 15 septembre 1829 (mort le 4 août 1830).

Étienne, l’enfant terrible

Bien que né dans une bonne famille de propriétaires, Étienne eut très tôt eu le comportement du jeune homme qui ne se souciait guère de se donner un avenir. Encore adolescent, il fut placé en apprentissage auprès d’un pharmacien d’Avignon, Charles-Agricol Moutte. Cet homme (1778-1864), ancien pharmacien des armées d’Italie et d’Orient, était un érudit et avait écrit en 1807 un ouvrage intitulé Notions d’histoire naturelle, de chimie et de pharmacie sur la Cantharide vésicatoire, et sur ses insectes succédanés (impr. Jean-Germain Tournel)1Moutte a aussi été un historien local réputé à Avignon. Il est notamment l’auteur d’une étude sur l’histoire de l’imprimerie à Avignon.. C’est dire si le jeune Lacanaud avait toutes les cartes en mains pour devenir à son tour une personne respectée. Pourtant, très vite, son apprentissage tourne mal et le jeune homme commet des « actes d’infidélité » envers son patron (peut-être des vols), qui poussent le pharmacien à le renvoyer. Pire, son père est contraint de payer une somme de 200 francs pour lui éviter un procès.
Place du Change (Avignon)

La place du Change, à Avignon, sur laquelle nous pensons pouvoir localiser la pharmacie Moutte.

Revenu dans la maison familiale de la Rue grande, Étienne a la possibilité de se former au métier de son père, moulinier en soie. Hélas, sa paresse a raison de lui et il préfère l’oisiveté au travail.
Arrivent ses 18 ans (1831). Comme il faut faire quelque chose de lui, il s’engage dans un régiment de chasseurs, qui se trouve en garnison à Tarascon. Alors que le jeune homme est sous les drapeaux, son père lui vient régulièrement en aide pour pallier ses déficiences pécuniaires.
Finalement, le 27 avril 1838 (il a 26 ans), Étienne obtient son congé et rentre chez son père. Mais bien des choses ont changé dans la maison d’Eyragues.

Les besoins d’argent d’Étienne

Sa mère, Marie-Catherine, est morte le 26 février. C’est deux mois plus tard qu’Étienne revient vivre chez les siens. Dans l’intervalle de ces deux mois, Honoré-Grégoire, son père, s’est remarié. Sa nouvelle épouse se nomme Adèle Rose Angélique Touzel. Certes, elle ne peut donner aux enfants de Catherine Abeille, et notamment à Étienne, les soins et l’affection de leur mère, mais les témoins au procès du jeune homme attesteront du « vif empressement [de Rose] à lui être agréable et des égards dont il aurait dû sentir tout le prix ».
Étienne refuse de faire des efforts avec sa belle-mère et s’attire inévitablement les reproches de son père. Pire, il se met à partir de longues journées de la maison et exige de son père de l’argent pour lui permettre des dépenses incessantes. L’ambiance est orageuse dans le foyer et les disputes tournent systématiquement autour de l’argent.
Un jour, s’étant épris d’une femme mariée, il quitte Eyragues pour le Vaucluse et emménage avec elle. On imagine sans peine le discrédit qu’il fait alors tomber sur sa famille. La situation ne dure pourtant pas longtemps et, à court de ressources, il décide de s’engager une nouvelle fois dans l’armée, cette fois-ci à titre de remplaçant. Il est incorporé le 24 juillet 1840 dans le 31e de ligne.
Ce n’est que quatre ans plus tard, le 31 décembre 1844, qu’il est libéré.

Le cour à Mélinde

La rue grande, à Eyragues

La Rue grande, à Eyragues, où se trouve la maison familiale des Lacanaud.

En février 1845, Étienne Lacanaud rentre à Eyragues et réintègre le foyer qu’il a quitté plusieurs fois. Il a 32 ans.

Son père l’accueille à nouveau avec plaisir, diront les témoins. Il s’emploiera également à ce qu’É­tienne s’entende avec sa belle-mère.
Cette belle-mère, Rose Touzel, avait eu une fille d’un premier ma­riage, Mélinde Lapierre. Cette jeune femme est sortie de la pension à peu près à l’époque où Étienne est retourné vivre chez les siens. Et c’est là aussi que va désormais vivre Mélinde.
Depuis de longs mois, le jeune frère d’Étienne, Marius (19 ans) fait une cour assidue à cette jeune personne, cour à laquelle elle n’est pas indifférente. Venir vivre dans la famille permettra certainement aux deux jeunes gens de s’accorder et d’envisager un mariage à brève échéance.
C’est pourtant sans compter sur Étienne qui, au nombre de ses défauts, n’a que faire des sentiments de son jeune frère, d’autant que la jeune Mélinde lui plaît bien, à lui aussi. En rentrant à Eyragues, il fait donc la connaissance de la jeune fille et se décide à la séduire. Son petit jeu et ses attentions inappropriées attirent vite la jalousie du frère et les reproches du père et, après les questions d’argent d’hier, les disputes tournent désormais autour du comportement d’Étienne. Son père et lui entrent dans de vives colères et, finalement, Étienne doit partir.
Il ne se réengagera pas dans l’armée, mais est désormais accueilli chez son beau-frère Bayol, à Eyragues. Rappelons qu’Étienne, du haut de ses 32 ans, n’a toujours pas manifesté le désir de travailler et vit donc à la charge de ses parents, proches ou plus éloignés. Quelle est sa vie dans la famille Bayol ? On n’en connaît pas les détails précis, mais il semble qu’il se confie souvent à son beau-frère au sujet des sentiments qu’il prétend avoir pour la jeune Mélinde et celui-ci, au lieu de le décourager, semble lui donner raison, ou du moins ne pas le contredire.
Tout est prêt pour que le drame se dessine…

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Notes   [ + ]

1. Moutte a aussi été un historien local réputé à Avignon. Il est notamment l’auteur d’une étude sur l’histoire de l’imprimerie à Avignon.