Rixe au village (Montgardin, 9 janvier 1746)

  • Sources : Archives départementales des Hautes-Alpes, cote B755.
Le texte qui suit est, dans un premier temps, retranscrit tel quel, c’est-à-dire dans un français très imparfait, sans ponctuation et avec un vocabulaire très pauvre. Une traduction est ensuite proposée pour en avoir une meilleure compréhension. Le texte a été écrit par un habitant de Montgardin dont le nom n’est pas cité. Celui-ci se plaint d’être, avec ses fils, victime d’un certain sieur La Chapelle, homme influent de Montgardin (Hautes-Alpes). Au vu du texte, il semble que l’on peut associer ce fait divers à une cérémonie d’abbé de la jeunesse.

rixe-au-villageMonsieur thome est prie dinterroger les témoins sils ne scavent pas quil y a environ 4 mois que le sieur la chapelle insulta mon quatrieme fils ches jaques morel hotte dud lieu quil leva meme une chaise contre luy pour luy en doner et alors mon fils leva la bouteille et luy dit quil luy la jeteroit par la tette sil en faisoit le semblant
Sy le meme soir le sieur la chapelle ne chercha pas querelle a mon segond fils et luy dona un coup de baton sur lepaulle et alors mon fils luy jetta la boutteille par la tette lequel coup le sieur la chapelle esquiva et alors il se sauterent aus cheveus ou mon fils fut batu se trouvant plus faible le sieur la chapelle quand mon fils vint pour se retirer il dit quil le fasent alle cella quavant quil fut au logis quil aloit lasomer et quil ne vouloit […] pour se défaire de toute ma famille
Sy quelque temps apres quil fut le jour des rois* le sieur la chapelle vint chez arnoux bermont hotte dud lieu acompagne denviron 34 paisans ou ils joinit a sa bande une recrue quil etoit loge chez led arnoux laquelle il fit ennivrer de meme que toute la bande et que luy avec tous les soldat de recrue et son frere ne discontinuerent de tirer de cous de fusil de tout le soir par la fenetre du sieur bermont qui joint mon pigeonnier et cela me fit sauver tous mes pigeons et il ne faisoit cela quen veue de minsulter et qualors led sieur la chapelle le fit porter sur une mechante chaise comme en triomphe par le vilage et comme il sait que mes enfens etoit a boire chez la veuve nicolas il y vint avec tout son monde et il mit deux sentinelle a la porte bayonette au bout du fusil defend que personne ne sortit
Sy quelque temps apres le sieur la chapelle se trouvant a boire chez jaques morel me deus aine il vinrent pour boire aussi le sieur la chapelle sortit et alla apeller un soldat de recrue quil avoit et luy dit de luy aller querir sa laisse quil voulloit aller engager deus viudazes** voullant parler de mes enfens et comme il vint au cabaret tambour batant et quand il fut entre dans le cabaret il se mit a la tette de la tette de la table ou mes enfens buvoit son son valet se mit a crier de par le roy messieurs qui voudra prendre party soit gentihomes ou non pu qua sadreser a mr la chapelle qui et la et sils ne veulent quil salliet tous faire foutre quil tu mon fil aine a luy jeter une asiette de bois par la tette et comme le sieur la chapelle vint luy dire pourquoi il batoit son valet lequel repondit parce que il minsulte et alors il vint pour luy sauter desus sur cella mon segond fils qui etoit la sortit un pistolet et luy dit que sil luy faisoit quelquechose quil luy caseroit la tette sur quoi led la chapelle luy dit quil ne devoit pas porter de pistolet come sa sur cella mon aine se fit donner le pistolet a son frere et le remit au sieur la chapelle en luy disant que puis que le pistolet luy faisoit de la peine puy lui faire voir quil ne vouloit pas quil luy le remetoit le sieur la chapelle le remit sur la table en disant quil nen avoit que faire

Sy dans cet intervalle le sieur la chapelle entendit ouvrir la porte bruit que cetoit ses freres qun de ses soldat etoit aller appeler se saisit du pistolet qui etoit sur la table et sauta aus cheveus a mes enfans et son valet vint par deriere il prit mon fils par led cheveus et en voulant luy doner un coup de chaise il dona au sieur la chapelle
Sil nont pas vu quand mon fils le quatrieme etoit par les rues avec son fusil sous le bras quil ne disoit mot a persone le sieur la chapelle vint par deriere et luy tira son fusil quil avoit sous le bras »

* 9 janvier 1746.
** « Viudaze », dérivé de « viet d’ase », signifie littéralement « verge d’âne ». Le terme est devenu un juron et aussi un terme méprisant, avec le sens d’imbécile. (Renseignement de Jean Tosti.)

(texte réécrit)
M. Thomé est prié d’interroger les témoins qui confirmeront ce qui suit : il y a environ quatre mois, M. La Chapelle insulta mon quatrième fils chez Jacques Morel, propriétaire des lieux, leva même une chaise contre lui afin de le frapper. Mon fils prit alors une bouteille et lui dit qu’il la lui jetterait sur la tête s’il faisait mine de frapper.
Le même soir, M. La Chapelle chercha querelle à mon second fils en lui donnant un coup de bâton sur l’épaule. Mon fils lui jeta alors une bouteille sur la tête. M. La Chapelle esquiva le coup et tous deux se sautèrent dessus. Mon fils fut battu, étant plus faible. Voyant que mon fils voulait se retirer, M. La Chapelle lui dit qu’il allai l’assomer avant de rentrer chez lui, qu’il était plus fort que lui et que […].
Quelque temps plus tard, le jour de l’Épiphanie, M. La Chapelle vint chez Arnoux Bermond, propriétaire des lieux, en compagnie d’environ trente-quatre paysans. Là, il fit une nouvelle recrue d’un homme qu’il enivra. Il fit boire toute sa bande. Lui et ses recrues ne cessèrent de tirer des coups de feu par la fenêtre de M. Bermond, qui donne sur mon pigeonnier. Les détonations firent s’envoler tous mes pigeons. M. La Chapelle ne faisait cela que pour m’insulter. Puis il se fit porter en triomphe sur une chaise à travers les rues du village. Sachant que mes enfants étaient en train de boire chez la veuve Nicolas, il s’y rendit avec tout son monde et mit deux sentinelles à la porte, baïonnette au fusil, afin d’empêcher quiconque d’en sortir.
Quelque temps plus tard, M. La Chapelle buvant chez Jacques Morel, il se trouva que mes deux plus grands fils vinrent y boire aussi. M. La Chapelle sortit et alla appeler un de ses hommes, lui demandant d’aller lui chercher sa laisse et lui dit qu’il voulait engager deux ânes, en parlant de mes fils. Il rentra en trombe dans le cabaret et se mit au bout de la table où étaient assis mes fils. Son valet se mit alors à crier: »Par le Roi, messieurs, que les gentilshommes prennent parti pour M. La Chapelle et que les autres aillent se faire foutre. » Il essaya de tuer mon fils en lui jetant une assiette en bois. M. La Chapelle demanda à mon fils pourquoi il se battait avec le valet. Celui-ci répondit: »Parce qu’il m’insulte. » Sur ce, M. La Chapelle lui sauta dessus. Mon second fils, qui était présent, sortit un pistolet et lui dit que s’il faisait quelque chose, il lui casserait la tête. M. La Chapelle lui dit qu’il ne devait pas porter de pistolet. Son frère lui prit son pistolet et le remit à M. La Chapelle, en disant : »Si c’est le pistolet qui vous gêne, je vous le donne. » Mon autre fils protesta car il ne voulait pas donner le pistolet. M. La Chapelle le reposa sur la table en disant qu’il n’en avait que faire. Tout à coup, M. La Chapelle entendit la porte s’ouvrir. C’étaient les deux autres frères de mes fils qu’un soldat était parti appeler. M. La Chapelle prit le pistolet qui était sur la table et sauta sur mes enfants. Son valet vint par-derrière, prit mon fils par les cheveux et, voulant lui donner un coup de chaise, frappa en fait M. La Chapelle.
Mon quatrième fils était dans la rue, son fusil sous le bras, ne parlant à personne, quand M. La Chapelle vint par-derrière et lui prit son arme.
Remerciements

Nos remerciements, pour l’aide au déchiffrage, vont, par ordre alphabétique, à :
Pierre-Valéry Archassal, Jean-Claude Billon, Monique Sancey et Jean Tosti.


Faits divers de Montgardin