Voyage de nuit pour une extrême-onction (Embrun, 16 décembre 1724)

Joseph Jacob n’a pu recevoir les sacrements à cause de l’éloignement et de la rigueur de la saison. On me vint avertir le vendredy matin 15 pour luy aller administrer les sacrements et l’on pria en même tems MM. les notaires d’y monter pour recevoir son testament, mais la saison etoit si rigoureuse, les chemins si pleins de neige qui tomboit toujours avec une terrible bize qu’aucun notaire n’eut le courage d’y aller. Je partis sur les neuf heures du matin en portant avec moy le trez St Sacrement, mais quand nous fumes a milieu chemin de Calleyere, il vint des hommes exprez nous annoncer qu’il etoit mort. J’envoyay incessant un exprez a la ville faire sonner au clocher de la grande Eglise et faire sonner la petite clochete par la ville afin que la Confrairie du tres St Sacrement vint a la porte de la ville a la rencontre du St Sacrement que je fus obligé de raporter, a la metropolle, ou je donnay la benediction a la maniere acoutumée.
Le lendemain samedy 16e on porta a la ville le corps dud. Jacob pour l’inhumer, les chemins etoient si mauvais que près de trente hommes qui s’ayderent a le porter resterent depuis le chateau de Caleyere jusques a la ville depuis le grand matin jusques a onze heures avant midy.
Dans le meme tems qu’on sortoit de son enterrement, Claude Jellut, rentier du domaine de l’hopital scitué en Caleyere au mas de Jautelle, me vint prier de monter audit Jautelle administrer les sacrements a Anne Blanc, sa femme qui etoit fort malade. Je partis a une heure et demy aprez midy portant le St Sacrement, accompagné d’un bon vallet et de touts ceux qui etoient venus à l’enterrement de Joseph Jacob, nous allames toujours en chantant des hymnes, des pseaumes ou en recitant le chapellet. Nous fimes une premiere station a la chapelle de Caleyere, ou je reposay le St Sacrement pendant un demy quart d’heure, ou il fut gardé par ceux du hameau qui ne venoient pas de la ville pendant qu’avec touts ceux qui venoient de la ville, nous entrames dans l’escurie de Mathieu Blanc nous reposer un moment et reprendre haleine pour monter jusques au chateau dans le meme ordre que nous etions venus de la ville. Nous fimes une seconde station dans la chapelle du chateau ou je reposay le St Sacrement, et nous retirames encore pour un demy quart d’heure dans l’escurie de Jean Arnoux pour y reprendre haleine car nous etions extraordinairement fatiguez. J’avois fait porter deux bouteilles d’eau de vie avec quatre à cinq pots de vin, nous primes touts un doigt d’eau de vie ou de vin pour reparer nos forces et en prendre de nouvelles pour pouvoir aller jusques a Joutelle, ou il n’y avoit absolument aucune trace de chemin. Comme le nuit tomboit, on se munit de toutes les lanternes qu’on put trouver, et sept hommes des meilleurs chasseurs se munirent chacun d’un fusil au cas que nous fussions attaquez par les loups, car le jour precedant le fils de la veuve de Nicolas Bonafous venant de sa maison, qui est vers Joutelle, y fut attaqué par un loup contre lequel il se deffendit quelques temps avec ses besaces qu’il portoit pleines de provisions, et enfin laissa les besaces et les provisions au loups qui s’y amusa pendant qu’il se sauva. Il auroit esté inutille de se munir de pel[l]es pour faire le chemin devant nous. Il y avoit plus de quatre pieds de neige, mais ceux qui etoient a la tete de notre procession qui marchoit de file un a un, avoient des raquettes aux pieds au moyen desquelles ils marchoient sur la neige sans enfoncer et marquoient la trace par ce moyen, que ceux qui suivoient agrandissoient ensuite. J’etois muny d’un grand baton ferré d’une toise de longe pour me soutenir, car en cas de chute ceux qui m’accompagnoient ne pouvoient me soutenir par les cotez, la trace etant trop etroite, mais seulement un par derriere et l’autre par devant. Je me tenois d’une main a l’habit du premier et le dernier me tenoit ou par dessous les aisselles ou dans les mauvais endroits par dessous les fesses.
C’estoient Joseph et Jacques Honnoré, frères, avec Champsaur, vallet de mon frere le juge. Malgré leur secours, je tombay deux ou trois fois et ma toise s’enfonca prés de 5 pieds dans la neige. Enfin nous arrivames et entrames dans la maison de Joutelle precisement a la nuit clause. J’ordonnay la benediction du St Sacrement a ceux qui lavoient accompagné et je les fis rettirer dans lescurie pendant le tems que je confessay ma malade, que je communiay et a qui je donnay tout de suite la ste Extremonction. Je fus edifié de voir tant de monde accompagner le St Sacrement dans une si mauvaise saison, dans un tems si affreux et par des chemins si difficilles. Je comptay et j’escrivis le nom de touts, qui se monta a quarante hommes. Ce fut un effet de la providence, car sans un si grand nombre de personnes assemblées a l’occasion de l’enterrement de Joseph Jacob, il auroit absolument esté impossible d’avoir pû penetrer jusques au domaine de Joutele administrer les sacrements a cette personne malade. Aussy, dez quelle les eut reçus, nous nous en revinmes en Caleyere a la lueur des lanternes que nous avions porté et de fagots de paille dont nous fimes provision au Jotele et que nous alumions pour nous eclairer. Nous revinmes avec peine, tant a cause de la nuit que de la neige qui, tombant toujours avec le vent, avoit demasqué la trace que nous avions fait en allant. Mais nous etions si consolez d’avoir pu secourir la malade que nous vinmes toujours en chantant le Tedeum, des pseaumes et des cantiques en actions de grace. Enfin j’arrivay au chateau de Caleyere sur les 10 a 11 heures du soir, ou je couchay. Le landemain dimanche, j’y dis la messe et confessay et communiay plusieurs malades et infirmes, et aussy plusieurs sains, par dévotion. »

  • Registre paroissial d’Embrun (Sainte-Cécile), 1724
  • Archives départementales des Hautes-Alpes