Un enterrement à crédit (Les Saintes-Maries-de-la-Mer, 10 août 1654)

La mort n’attend pas que l’on soit solvable. C’est ce que nous rappelle un acte de sépulture du 10 août 1654, tiré du registre paroissial des Saintes-Maries-de-la-Mer. Catherine Mistral s’éteint au cœur de l’été, une période où la chaleur en Camargue rend les inhumations urgentes. Pourtant, au moment de mettre la défunte en terre, sa famille n’a pas de quoi régler la cérémonie. Le curé, qu’il s’agisse d’Arnoux ou de l’un de ses vicaires, consigne l’acte mais ne peut s’empêcher de noter sa frustration comptable. Il inscrit noir sur blanc qu’il n’a « pas receu » les trois livres, le quartier de grain et la pignière de blé qui lui sont dus.

La solidarité ou la dette réglée

L’affaire ne s’arrête pas là. Le registre devient un carnet de comptes où la vie sociale transparaît sous la liturgie. Neuf jours plus tard, le 19 août, une certaine Marguerite — peut-être une parente, une voisine ou une patronne — se présente à la cure. Elle solde la dette de la défunte pour un montant de 4 livres et 10 sols, permettant au prêtre de raturer sa mention de non-paiement en marge. Cette anecdote montre la réalité matérielle de l’Église au XVIIe siècle : le salut de l’âme a un prix, et le curé, bien qu’homme de Dieu, doit aussi assurer sa subsistance par la perception de ces redevances en nature et en numéraire.

« Le 10 aoust dudict est morte catherine maistralle et on a payé pour le funerailles et funerailles trois livres ung cartroy et un pignie je nay pas receu. »

[Mention marginale :] « + payé le 19 aout par la marguerite 4# 10s pour linter… »

  • Archives départementales des Bouches-du-Rhône, Registre paroissial des Saintes-Maries-de-la-Mer, année 1654, acte de sépulture de Catherine Maistral, cote 203 E 277 bis.
Transcription en français moderne :

« Le 10 août dudit an [1654] est morte Catherine Mistral. Le prix fixé pour ses funérailles s’élève à trois livres, un quartier [de grain] et une pignière [de grain]. Je n’ai pas reçu le paiement. »

Cette traduction lève l’ambiguïté sur la mention comptable : la « Marguerite » n’a pas seulement payé un reliquat, elle a converti la part en nature (le grain) et la part en numéraire pour solder l’intégralité de la dette de la défunte. C’est un témoignage direct de la gestion de la pauvreté dans la paroisse.
L’orthographe « maistralle » avec deux « l » et le redoublement du mot « funerailles » sont caractéristiques des hésitations de plume que l’on retrouve souvent chez le prêtre Arnoux ou ses confrères de l’époque. La mention marginale vient corriger l’aveu d’impayé initial, transformant cet acte de décès en une véritable pièce comptable.

Une hécatombe estivale sous le soleil de Camargue

Ce mois d’août 1654 semble particulièrement meurtrier pour la communauté. En l’espace de quelques jours, le prêtre enregistre les décès de Catherine Maistral, d’Anthoine Robat, de Françoise Mollins et d’un anonyme « enfant de Cabane ». Cette concentration de morts en pleine canicule évoque les fièvres palustres ou les maladies intestinales qui frappaient régulièrement les populations des marais. La vie y était fragile, et la fin de l’année ne sera guère plus clémente, comme en témoigne la perte tragique des deux enfants de la famille Riquiquante à seulement vingt-quatre heures d’intervalle à la fin du mois de novembre.
  • Source : registre paroissial des Saintes-Maries-de-la-Mer, Archives départementales des Bouches-du-Rhône, cote 203 E 277 bis.

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