Jean Marie Desbois, auteur/autrice sur GénéProvence https://www.geneprovence.com/author/jmdesbois/ 500 ans de faits divers en Provence Mon, 08 Jun 2026 07:22:30 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=6.9.4 https://www.geneprovence.com/wp-content/uploads/2024/04/cropped-434541497_912630390609581_141579584347965292_n-32x32.png Jean Marie Desbois, auteur/autrice sur GénéProvence https://www.geneprovence.com/author/jmdesbois/ 32 32 Prêter et emprunter en Provence : l’usure, le crédit et la dette de nos ancêtres https://www.geneprovence.com/preter-et-emprunter-en-provence-lusure-le-credit-et-la-dette-de-nos-ancetres/ https://www.geneprovence.com/preter-et-emprunter-en-provence-lusure-le-credit-et-la-dette-de-nos-ancetres/#respond Sun, 07 Jun 2026 08:23:31 +0000 https://www.geneprovence.com/?p=28426 Quand on parcourt les liasses poussiéreuses des fonds notariaux conservés aux Archives départementales des Bouches-du-Rhône ou du Var, une réalité s’impose très vite : derrière chaque contrat de mariage, chaque bail,…

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Quand on parcourt les liasses poussiéreuses des fonds notariaux conservés aux Archives départementales des Bouches-du-Rhône ou du Var, une réalité s’impose très vite : derrière chaque contrat de mariage, chaque bail, chaque succession, court un fil invisible mais obsédant, celui de la dette. Nos ancêtres provençaux vivaient dans une société où le manque d’argent liquide était chronique, où les mauvaises récoltes pouvaient précipiter une famille dans un abîme dont elle ne sortait parfois jamais, et où prêter ou emprunter relevait autant de la stratégie sociale que de la pure nécessité économique. L’histoire du crédit en Provence est l’histoire secrète de nos familles.

Une Provence structurellement à court d’argent

Pour comprendre pourquoi le crédit occupait une place si centrale dans la vie quotidienne de nos ancêtres, il faut d’abord saisir une réalité économique fondamentale : la Provence souffrait d’une pénurie chronique de monnaie circulante. Les historiens des finances l’ont bien documenté : l’argent qui affluait vers la Provence — par le commerce maritime de Marseille, par les transactions de la foire de Beaucaire ou par la vente des huiles et des savons — était constamment redistribué au loin et souvent exporté, laissant le commerce local se débattre avec une monnaie rare et dévaluée (Baehrel, cité dans la Carte monétaire de la France à la fin de l’Ancien Régime, Annales HSS). C’est dans ce cadre que s’inscrivent les grandes thèses d’histoire rurale provençale, notamment celle de René Baehrel, Une croissance : la Basse-Provence rurale (fin du XVIe siècle-1789), publiée à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, qui met en lumière les fragilités structurelles de l’économie rurale provençale sur trois siècles.
Dans ce contexte, les années difficiles — sécheresse, épizootie, mauvaise récolte d’olive ou d’amande — plongeaient brutalement des familles entières dans le besoin. Le paysan du Var ou de la Crau, le petit artisan d’Aix ou de Toulon, n’avait bien souvent d’autre recours que de frapper à la porte du notaire pour formaliser un emprunt, ou de tendre la main à un voisin plus fortuné. Cette dépendance au crédit n’était pas l’apanage des misérables : les historiens de l’Ancien Régime l’ont montré, l’endettement touchait tous les niveaux de la hiérarchie sociale, du paysan sans terre au noble dont la « maison » absorbait des rentes considérables pour maintenir son rang.

L’Église contre l’usure : une condamnation qui façonne les pratiques

Avant d’explorer les mécanismes concrets du crédit provençal, il est indispensable de comprendre le cadre moral et religieux dans lequel il s’exerçait. L’Église catholique, dominante en Provence comme partout en France, condamnait formellement le prêt à intérêt depuis le Moyen Âge. La position doctrinale reposait sur un argument attribué à saint Thomas d’Aquin, qui expliquait que l’argent, comme le pain, se consomme en étant utilisé, et qu’il serait donc injuste de « vendre séparément l’usage de l’argent et la substance même de l’argent ». Prêter de l’argent en réclamant plus que son dû, c’était vendre le temps lui-même — et le temps n’appartient qu’à Dieu.
Cette condamnation de l’usure, rappelée avec insistance par l’encyclique Vix pervenit de Benoît XIV en 1745, touchait directement la vie quotidienne de nos ancêtres. Le confesseur du village était supposé interroger les fidèles sur leurs pratiques de crédit, et les usuriers notoires pouvaient se voir refuser l’absolution ou une sépulture chrétienne. Mais la réalité sociale était, comme toujours, plus complexe que le discours moral.
Car si l’Église condamnait le prêt à intérêt, elle n’interdisait pas certaines formes juridiques qui permettaient de rémunérer discrètement le capital. Tout l’art des notaires et des juristes consistait précisément à trouver des habillages légaux à ce que l’on ne pouvait nommer.

Le rôle du notaire : au cœur du marché du crédit

En Provence, comme dans toute la France d’Ancien Régime, le notaire occupait une position absolument centrale dans la circulation du crédit. À une époque sans banque de détail, sans Crédit Agricole ni Caisse d’épargne, c’est lui qui « appariait », selon la belle expression de Montaigne, « des conditions qui s’entrecherchent » — celles de l’emprunteur désargenté et du prêteur qui cherche à faire fructifier ses capitaux. Les archives notariales des Bouches-du-Rhône et du Var sont ainsi de véritables mines d’or pour qui veut retracer l’histoire économique et sociale des familles provençales : on peut y découvrir promesses, obligations, constitutions de rentes ou saisies hypothécaires, qui permettent de reconstituer les réseaux d’endettement d’une communauté entière.
Les actes notariés de crédit prenaient essentiellement deux formes dans la Provence des XVIIe et XVIIIe siècles.
L’obligation était la forme la plus simple et la plus répandue : une reconnaissance de dette par laquelle l’emprunteur s’engageait à rembourser une somme déterminée à une date fixée, en engageant ses biens présents et futurs. L’intérêt y était souvent camouflé sous la forme d’une somme forfaitaire ou d’une légère majoration du capital. Ces obligations étaient généralement stipulées remboursables au bout d’un an ou deux, garanties par une ou deux cautions. Dans la pratique, elles étaient rarement remboursées dans les délais : on renégociait, on contractait de nouvelles obligations pour payer les anciennes, on accumulait les dettes comme on accumule les mauvaises récoltes. À titre de comparaison, une étude sur les obligations alsaciennes de 1751 (Vogler, 1980) a montré que plus de 40 % d’entre elles n’avaient probablement jamais été remboursées — un taux qui reflète une réalité sans doute analogue dans les campagnes provençales.
La constitution de rente était un instrument plus sophistiqué, précisément conçu pour contourner l’interdiction canonique de l’usure. Son mécanisme était ingénieux : au lieu de prêter de l’argent contre un intérêt (ce qui était usuraire), le prêteur « achetait » une rente annuelle, versée par l’emprunteur qui recevait en échange un capital. Ce dernier pouvait « racheter » cette rente quand il le voulait en remboursant le capital initial — mais sans que le prêteur ne puisse l’y contraindre. Juridiquement, il ne s’agissait pas d’un prêt mais d’un achat de revenu. En pratique, c’était exactement la même chose. Ce dispositif rendait la rente constituée incontournable dans les transactions de crédit de l’Ancien Régime, et les archives notariales provençales en conservent des milliers d’exemples.

Les usuriers de village : figures de la Provence rurale

Derrière la froide terminologie juridique, il y avait des visages, des personnages que les ancêtres de nos familles provençales connaissaient bien — et craignaient souvent. L’étude d’Yves Rinaudo sur le crédit et l’usure dans les campagnes du Var au XIXe siècle (Annales du Midi, 1980) met en lumière une réalité que les siècles précédents connaissaient sans doute à l’identique : au milieu du XIXe siècle, le manque de capitaux disponibles faisait de l’usure une réalité quotidienne dans les campagnes varoises. Les riches ruraux contrôlaient la distribution du crédit et tissaient ainsi des réseaux de dépendance qui structuraient tout le tissu social villageois.
Qui étaient ces prêteurs ? Rarement des professionnels explicitement affichés comme tels — cela eût été trop visible, trop condamnable. C’étaient le plus souvent des notables locaux, comme dans l’ensemble de la France rurale documentée par Laurence Fontaine : le propriétaire foncier aisé qui avançait de l’argent à ses fermiers et métayers, renforçant par là des liens de clientèle et d’obligation ; le marchand du bourg qui faisait crédit sur ses denrées et se transformait insensiblement en prêteur ; le bourgeois retraité qui plaçait ses économies en rentes ; parfois même la veuve aisée du village, qui vivait du prêt de proximité plutôt que du crédit d’État.
Ces pratiques de crédit local ne relevaient pas d’un pur marché impersonnel : elles s’inscrivaient dans des réseaux de relations sociales complexes, mêlant parenté, voisinage, clientélisme et domination. Emprunter à son voisin riche, c’était aussi s’engager dans une relation d’obligation diffuse qui pouvait s’exercer bien au-delà du simple remboursement monétaire — une journée de travail offerte, un vote favorable au conseil municipal, une discrétion observée sur les affaires du créancier.
Le problème est que ces usuriers cherchaient précisément à laisser le moins de traces possibles. Les actes notariaux ne montrent que la partie visible de l’iceberg : pour chaque obligation formalisée chez le notaire, combien d’arrangements verbaux, de billets à ordre griffonnés sur un coin de table, de « prêts d’honneur » assortis d’intérêts implicites ? La presse provençale du XIXe siècle, notamment dans les moments de crise comme la Révolution de 1848, foisonne de plaintes contre les usuriers ruraux — preuve que le phénomène était perçu comme un véritable fléau social.

Un cas particulier : les Juifs du Comtat Venaissin et le prêt à intérêt

La Provence offre un terrain d’observation particulièrement riche sur la question du crédit, en raison d’une singularité historique : la présence, dans le Comtat Venaissin (territoire pontifical comprenant Avignon, Carpentras, Cavaillon et l’Isle-sur-la-Sorgue), d’importantes communautés juives qui conservèrent un statut légal protégé bien plus longtemps que dans le reste de la France.
Ces « Juifs du Pape », étudiés en profondeur par l’historien René Moulinas dans son ouvrage de référence (Les Juifs du Pape en France, Privat, 1981), occupaient dans la société provençale une niche économique particulière. Parce l’interdiction canonique de l’usure ne s’appliquait qu’entre chrétiens, et parce que les lois et coutumes leur fermaient la plupart des métiers et professions, ils avaient longtemps pratiqué le prêt à intérêt comme activité principale. Les pratiques du crédit avaient ainsi acquis une réelle importance dans ces villes du Comtat dès le XIVe siècle, comme le montre Simone Balossino dans son étude sur Cavaillon au Moyen Âge (Éditions universitaires d’Avignon, 2021).
Leur rôle était ambivalent : nécessaire économiquement, il alimentait aussi ressentiments et préjugés. La figure du prêteur juif, dans l’imaginaire populaire provençal, cristallisait toutes les angoisses autour de l’argent — quand bien même les chrétiens pratiquaient les mêmes opérations sous d’autres formes. Après l’annexion du Comtat à la France en 1791, et l’émancipation des Juifs de France, cette niche économique particulière disparut progressivement.

La spirale de l’endettement : quand nos ancêtres perdaient tout

Pour beaucoup de familles provençales, l’endettement n’était pas un état transitoire mais une condition quasi permanente. On pressent l’universalité du phénomène, sa présence partout dans les dépôts d’archives, « comme la poussière », selon la formule de Pierre Goubert. La dette paysanne est difficile à saisir avec précision : elle n’a pas d’archives propres classées dans des dossiers qui s’ouvriraient tout seuls.
Et pourtant, les conséquences pouvaient être dévastatrices. La saisie sur biens mettait fin à l’exploitation familiale. La vente judiciaire du mobilier, des animaux, puis des terres elles-mêmes représentait une catastrophe sociale irréversible dans une société où la propriété foncière conditionnait le rang, l’honneur et l’avenir des enfants. Les archives des juridictions seigneuriales et royales de Provence — les vigueries, les sénéchaussées, la Cour des Comptes d’Aix — conservent des milliers de dossiers de saisies et de procédures contre des débiteurs insolvables.
Le généalogiste qui retrouve un ancêtre « laboureur » ou « ménager » dans un village provençal à la fin du XVIIIe siècle peut être certain que cet homme a, au moins une fois dans sa vie, eu recours au crédit ou été contraint par la dette. La différence entre celui qui s’en tire et celui qui sombre tenait souvent à peu de choses : la qualité d’une récolte, la mort prématurée d’un bœuf de labour, un mariage qui apporte une dot suffisante pour assainir les comptes.

Les premières institutions de crédit : vers une sortie de l’usure ?

Face à la toute-puissance de l’usure privée, le XVIIIe et surtout le XIXe siècle virent émerger des tentatives institutionnelles pour offrir aux plus pauvres un accès au crédit à des conditions moins ruineuses.
Le mont-de-piété, institution d’origine italienne, représentait la première réponse organisée à ce besoin. Son principe : le prêt sur gage, permettant à quiconque de déposer un objet de valeur (un vêtement, un outil, un bijou) en échange d’une avance en numéraire, à un taux d’intérêt limité par la loi. La Provence est précisément le berceau du mont-de-piété en France : c’est à Avignon, alors terre pontificale, que le premier établissement du genre fut légalisé en 1612 par l’approbation du pape Paul V. Marseille suivit en 1688, lorsque l’évêque de la ville approuva la création de son propre mont-de-piété, rendu possible grâce à un don considérable de Jean de Puget, membre d’une illustre famille provençale. Les livres de dépôts du mont-de-piété marseillais constituent aujourd’hui une source historique précieuse : ils révèlent, dans le détail, ce que les familles populaires de la ville possédaient et étaient prêtes à mettre en gage pour survivre le temps d’une mauvaise passe.
Plus tardivement, les caisses de crédit agricole et les premières formes de crédit mutuel tentèrent de répondre à la détresse des campagnes varoises et des Bouches-du-Rhône, où l’endettement paysan restait un problème structurel bien après la Révolution. Yves Rinaudo a montré dans ses travaux comment les coopératives agricoles varoises du début du XXe siècle s’inscrivirent en partie dans cette longue histoire d’une paysannerie cherchant à se libérer des griffes du crédit privé.

Comment retrouver ces actes dans les archives

Pour le généalogiste souhaitant reconstituer la situation économique de ses ancêtres provençaux, plusieurs types d’actes notariaux méritent une attention particulière :
Les obligations sont des actes courts, souvent groupés dans les registres des notaires ruraux. Elles indiquent le nom de l’emprunteur, celui du prêteur (souvent un habitant d’une ville voisine ou un notable du village), la somme empruntée, l’échéance et les cautions. Elles sont particulièrement fréquentes dans les périodes de disette (années 1709, 1740, fin du XVIIIe siècle).
Les quittances et mainlevées signalent qu’une dette a été remboursée — elles permettent de retrouver les obligations correspondantes dans les registres antérieurs.
Les constitutions de rente sont plus longues et plus formelles ; elles impliquent souvent des sommes plus importantes, concernant la bourgeoisie, les marchands et les propriétaires aisés.
Les saisies et procédures d’exécution sont conservées dans les archives judiciaires (séries B des Archives départementales) : elles montrent les familles acculées, contraintes de liquider leurs biens.
Les tables des fonds notariaux des AD 13 et AD 83, dont une grande partie est numérisée et consultable en ligne, constituent le point de départ idéal. Une recherche au nom de sa famille dans ces tables peut révéler des actes d’emprunt insoupçonnés, qui éclairent sous un jour nouveau la trajectoire économique de la lignée.

Conclusion

L’histoire du crédit en Provence est, en définitive, l’histoire d’une société qui cherchait à survivre avec les outils qu’elle avait. Nos ancêtres n’étaient pas des victimes passives de l’usure : ils utilisaient avec pragmatisme et ruse les instruments à leur disposition — l’obligation, la constitution de rente, la caution familiale, le réseau de solidarité villageoise — pour traverser les périodes de vache maigre sans perdre définitivement pied. La dette faisait partie intégrante de leur vie, comme la météo ou la maladie.
Retrouver, dans les liasses notariales, une obligation passée par un aïeul au XVIIIe siècle, c’est toucher quelque chose d’essentiellement humain : la lutte ordinaire de gens ordinaires pour assurer l’avenir de leurs enfants, dans un monde où l’argent était rare et le crédit, une arme à double tranchant.

Sources et bibliographie

Sources primaires (accessibles en ligne ou en salle de lecture) :
• Archives départementales des Bouches-du-Rhône (AD 13), série IIE : fonds notariaux, tables et répertoires alphabétiques numérisés. www.archives13.fr
• Archives départementales du Var (AD 83), série IIE : fonds notariaux, XVIeXIXe siècles.
• Archives départementales de Vaucluse (AD 84), fonds des communautés du Comtat Venaissin.
Sources secondaires :
• Rinaudo, Yves. « Usure et crédit dans les campagnes du Var au XIXe siècle », Annales du Midi : revue archéologique, historique et philologique de la France méridionale, tome 92, n° 149, 1980, p. 431-452. Consulter en ligne
• Baehrel, René. Une croissance : la Basse-Provence rurale (fin du XVIe siècle-1789), Paris, S.E.V.P.E.N., 1961 ; réédition EHESS, 1988.
• Fontaine, Laurence, L’économie morale. Pauvreté, crédit et confiance dans l’Europe préindustrielle, Paris, Gallimard, 2008.
• Balossino, Simone, Cavaillon au Moyen Âge, Éditions universitaires d’Avignon, 2021.
• Moulinas, René, Les Juifs du Pape en France : les communautés d’Avignon et du Comtat Venaissin aux XVIIe et XVIIIe siècles, Paris, Privat, 1981.
• Gueslin, André, « Usure et usuriers dans les campagnes françaises du XIXe siècle ». Cahier des Annales de Normandie, n° 24, 1992, p. 135-144. Consulter en ligne
• Béguin, Katia, « La circulation des rentes constituées dans la France du XVIIe siècle ». Annales HSS, 2005.
• « Pouvoir, relations sociales et crédit sous l’Ancien Régime ». Revue française de socio-économie, 2012/1. Consulter en ligne
• Crédit Municipal de Marseille. « Histoire ». Consulter en ligne
• Postel-Vinay, Gilles, La Terre et l’Argent. L’agriculture et le crédit en France du XVIIIe au début du XXe siècle. Paris, Albin Michel, 1998.

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Le mystérieux Italien de la gare (La Seyne-sur-Mer, 29 mai 1895) https://www.geneprovence.com/le-mysterieux-italien-de-la-gare-la-seyne-sur-mer-29-mai-1895/ https://www.geneprovence.com/le-mysterieux-italien-de-la-gare-la-seyne-sur-mer-29-mai-1895/#respond Thu, 04 Jun 2026 12:33:10 +0000 https://www.geneprovence.com/?p=28416 Ce matin du 29 mai 1895, à 6 h 59, un train venu de Nice entra en gare de La Seyne. Parmi les voyageurs se trouvait un homme dont l’attitude…

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Ce matin du 29 mai 1895, à 6 h 59, un train venu de Nice entra en gare de La Seyne. Parmi les voyageurs se trouvait un homme dont l’attitude attira vite l’attention. Avant même que le train ne s’immobilisât, il sauta hors de son compartiment de troisième classe.
Sans attendre, il franchit les barrières qui bordaient la voie ferrée et s’enfuit à travers les abords de la gare. Quelques instants plus tard, il se glissa dans une propriété voisine et se cacha derrière des tas de bois.
La fuite fut de courte durée. Les gendarmes l’aperçurent et l’appréhendèrent aussitôt. L’individu ne tenta aucune résistance. Il se laissa conduire tranquillement jusqu’à la caserne de gendarmerie de La Seyne où on l’enferma provisoirement dans la salle de police, le temps de décider de son sort.
La pièce était étroite et austère. L’homme y resta quelques heures seulement, mais cela lui sembla sans doute interminable. Vers 11 h 30, la patience lui manqua. Il remarqua alors une ouverture qui donnait sur l’endroit où l’on entreposait les bûchers. Cette ouverture se trouvait à environ deux mètres du sol. Il s’en approcha, s’y hissa péniblement et tenta de passer.
Mais l’opération tourna mal. Arrivé à hauteur de l’ouverture, il perdit l’équilibre. Il dut s’agripper un instant, puis dégringola brutalement dans la cave située en contrebas. La chute fut violente. Il se blessa profondément à la tête et une hémorragie abondante se déclara au-dessus de la tempe droite. À côté de lui se trouvait un petit plat en terre qu’il avait probablement heurté du front en tombant, l’écrasant au passage.
Le fracas alerta aussitôt les personnes présentes. On accourut vers la cave et l’on trouva l’homme étendu, blessé. Les gendarmes tentèrent de l’interroger afin de comprendre ce qui s’était passé. Mais ils n’obtinrent aucune réponse claire. De sa bouche ne sortaient que des paroles incohérentes, des mots sans suite. Impossible de tirer de lui la moindre explication.
Les seuls renseignements vinrent des papiers trouvés dans ses vêtements. Ils révélèrent l’identité de cet étrange personnage : il s’agissait d’un Italien nommé Benso-Gio-Balla, âgé de quarante ans.
On manda aussitôt le docteur Loro, appelé en toute hâte. Le médecin examina le blessé avec attention. Malgré l’importance de la plaie et l’hémorragie qui avait suivi la chute, il jugea que les blessures n’étaient pas très graves. Toutefois, par prudence, il ordonna son transport immédiat à l’hospice. Deux gendarmes furent chargés de l’y conduire. Ils prirent la route de Toulon dans une voiture réquisitionnée pour la circonstance. Le blessé arriva à destination vers 4 heures de l’après-midi.
L’affaire n’en resta pas moins étrange. Lorsqu’on fouilla l’homme, on trouva sur lui une somme de 200 francs, composée d’or et de billets italiens. Interrogé sur la provenance de cet argent, il refusa catégoriquement de répondre. Pour mettre fin aux questions, il se déclara fou.
Ce comportement intrigua les autorités. Car, observait-on alors, les véritables aliénés s’efforçaient bien souvent de nier leur folie. Pourquoi cet homme la revendiquait-il avec tant d’insistance ? Était-il réellement dérangé, ou cherchait-il simplement à détourner les soupçons ? Si ses divagations n’étaient qu’un jeu, il était permis de penser que l’on se trouvait en présence d’un individu qui redoutait les investigations de la justice. Une enquête fut ouverte même si nous n’en connaissons pas l’issue.
  • Source : La République du Var, 30 mai 1895, p. 2.

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La mort du musicien (Saint-Martin-de-Crau, 29 juin 1672) https://www.geneprovence.com/la-mort-du-musicien-saint-martin-de-crau-29-juin-1672/ https://www.geneprovence.com/la-mort-du-musicien-saint-martin-de-crau-29-juin-1672/#respond Fri, 29 May 2026 19:45:29 +0000 https://www.geneprovence.com/?p=28389 L’apparition de François Ilon, musicien originaire de Dole en Franche-Comté, au cœur de la Crau en 1672, illustre les circuits de migration professionnelle sous Louis XIV. Ces artistes itinérants parcouraient…

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L’apparition de François Ilon, musicien originaire de Dole en Franche-Comté, au cœur de la Crau en 1672, illustre les circuits de migration professionnelle sous Louis XIV. Ces artistes itinérants parcouraient les provinces pour répondre aux besoins des fêtes seigneuriales, des confréries ou des festivités paroissiales. Le climat aride de la Crau en plein mois de juin présente des risques majeurs d’insolation ou de déshydratation aiguë lors des déplacements à pied. Son décès prématuré à trente-cinq ans loin de sa patrie n’empêche pas une prise en charge digne, marquée par la présence d’un bourgeois et d’un ménager locaux lors de l’inhumation.

« L’an que dessus [1672] et le vingt-neuvième juin, dans le cimetière de l’église de Saint-Martin-de-la-Palud, a été enterré François Ilon, musicien natif de Dole, âgé d’environ trente-cinq ans, présent Annibal Louys, bourgeois, et Pierre Martin, ménager. »
[Loys, Avignon, Reynier, curé]
  • Source : Registre paroissial de Saint-Martin-la-Palud, Archives départementales des Bouches-du-Rhône, 203 E 151.

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L’accident fatal du pont du Turrelet (Gap, 26 décembre 1865) https://www.geneprovence.com/laccident-fatal-du-pont-du-turrelet-gap-26-decembre-1865/ https://www.geneprovence.com/laccident-fatal-du-pont-du-turrelet-gap-26-decembre-1865/#respond Mon, 25 May 2026 21:06:08 +0000 https://www.geneprovence.com/?p=28357 En ce funeste mardi 26 décembre 1865, le froid engourdissait encore les voyageurs tandis que la mort rôdait aux portes de Gap (Hautes-Alpes). La lourde voiture des messageries, qui assurait…

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En ce funeste mardi 26 décembre 1865, le froid engourdissait encore les voyageurs tandis que la mort rôdait aux portes de Gap (Hautes-Alpes). La lourde voiture des messageries, qui assurait la longue et harassante liaison depuis Marseille, achevait son périple et s’apprêtait à entrer dans la ville. L’aube poignait à peine dans le ciel bas, puisqu’il n’était que six heures du matin. Soudain, alors que l’équipage passait face à l’usine à gaz, un événement inattendu vint rompre la monotonie de la fin du voyage.
Le cheval placé au milieu de l’attelage s’empêtra maladroitement les jambes dans le brancard1. Effrayés par les secousses brutales et les efforts désespérés de leur compagnon pour se libérer de son entrave, les autres chevaux s’emportèrent.
La diligence, devenue incontrôlable sous la traction folle des bêtes, fut entraînée à vive allure vers le pont du Turrelet. Sur le siège de devant, le conducteur mesura d’un regard l’imminence du péril. Cet homme d’expérience se nommait Jean-Baptiste Oglia. Âgé de cinquante ans, ce courageux conducteur de messageries, natif de Villars de Luzerne2 dans le Piémont, fils de feu Étienne et de défunte Marie-Dominique Antoinette, résidait à Marseille avec son épouse Thérèse Borel. Voyant le désastre inévitable se profiler, il tenta de descendre de la voiture en marche pour sauver sa vie.

Un destin fracassé contre un peuplier

Mais le destin se montra impitoyable et ne lui laissa aucune chance. À l’instant précis où il amorçait son geste de fuite, la voiture, violemment chassée par le garde-fou du pont, fut projetée sans ménagement contre un énorme peuplier qui bordait l’ouvrage. Le malheureux Jean-Baptiste Oglia se retrouva écrasé entre la carcasse de bois de la malle-poste et le tronc majestueux de l’arbre. La mort le faucha de manière instantanée, brisant net le fil de son existence à des kilomètres de son foyer phocéen.
Le chaos de l’impact fit d’autres victimes parmi l’équipage et les passagers. Le postillon, qui l’accompagnait dans sa tâche, fut rudement éjecté de son siège et chuta lourdement au sol, écopant de blessures assez graves. Fort heureusement, les voyageurs enfermés dans l’habitacle furent épargnés par le pire du choc ; seule une religieuse, chahutée par l’embardée, s’en tira avec quelques douloureuses contusions. C’est ainsi que quelques heures plus tard, à neuf heures du matin, le maire Alfred Allier coucha le nom du brave conducteur dans les registres de l’état civil, figeant à jamais dans les archives le souvenir de ce tragique accident.
  • Sources : L’Annonciateur, 30 décembre 1865, p. 1.
  • Registre d’état civil de Gap, année 1865, acte no 295, Archives départementales des Hautes-Alpes, 2 E 65/57/1.
  • 1. Le brancard désigne l’une des deux longues pièces rigides, généralement en bois ou en métal, qui s’avancent à l’avant du véhicule.
  • 2. Aujourd’hui Villar Pellice, métropole de Turin.

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Un baptême sous tension (Saint-Maximin-la-Sainte-Baume, 30 août 1698) https://www.geneprovence.com/bapteme-sous-tension-saint-maximin-la-sainte-baume-30-aout-1698/ https://www.geneprovence.com/bapteme-sous-tension-saint-maximin-la-sainte-baume-30-aout-1698/#respond Mon, 25 May 2026 08:53:41 +0000 https://www.geneprovence.com/?p=28349 Ce refus initial de baptême à Saint-Maximin-la-Sainte-Baume en 1698 illustre les strictes frontières des circonscriptions paroissiales sous l’Ancien Régime. Le terroir de Roquefeuille, bien que dépourvu de fonds baptismaux, relevait…

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Ce refus initial de baptême à Saint-Maximin-la-Sainte-Baume en 1698 illustre les strictes frontières des circonscriptions paroissiales sous l’Ancien Régime. Le terroir de Roquefeuille, bien que dépourvu de fonds baptismaux, relevait d’une autre juridiction ecclésiastique, obligeant normalement les fidèles à s’y rendre pour les sacrements. La résistance du père, invoquant un droit d’usage, cède ici devant l’urgence médicale. Face au « danger de mort » signalé par la sage-femme, le curé applique le principe du baptême de nécessité, une obligation théologique absolue pour sauver l’âme du nouveau-né avant toute considération administrative ou de rivalité territoriale.

« L’an et jour que dessus [31 août 1698] a été baptisée Madelène, fille d’Antoine Barthélemy et de Marguerite Taxi, née le jour d’hier sur le midi, à la bastide dite des Puits terroir de Roquefeuille1,
Laquelle avions refusé de baptiser, n’étant point de notre paroisse, quoique le père de la fille, et autres, nous ayant assuré qu’ils avaient la liberté de faire baptiser leur enfant où bon leur semble, en ayant la possession, et n’ayant point dans leur terroir des fonds baptismaux,
Pourtant la sage-femme étant revenue nous a protesté qu’il y avait danger de mort à cette petite à cause de quelques accidents qui lui étaient survenus, ce que nous lui avons fait déclarer,
Aux présences du révérend père Pierre Rogier, notre […], frère Étienne Roux, Jacques Maurel, maître tailleur d’habits, et Jean Baptiste Marguerit, de la ville d’Aix, lesquels, comme témoins, ont signé avec nous.
Le parrain de la baptisée a été Joseph Barthélemy, la marraine Rose Reveste, lesquels ont dit ne savoir écrire, aussi bien que le père de la fille. »
[f. É Roux, f. J. Lande, curé, f. P. Rogier, J. Maurel, J. B. Marguery]

Note

1. Actuellement sur la commune de Pourrières (Var).

  • Source : Registre paroissial de Saint-Maximin-la-Sainte-Baume, Archives départementales du Var, 2 MI EC2810R1.

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Une nuit de baccara chez Blanc Joseph (Reillanne, 20 septembre 1891) https://www.geneprovence.com/une-nuit-de-baccara-chez-blanc-joseph-reillanne-20-septembre-1891/ https://www.geneprovence.com/une-nuit-de-baccara-chez-blanc-joseph-reillanne-20-septembre-1891/#respond Wed, 20 May 2026 21:49:01 +0000 https://www.geneprovence.com/?p=28300 Le dossier est conservé aux Archives départementales des Alpes-de-Haute-Provence sous la cote 3 U 2/305. Il porte le numéro 90 du registre de la brigade de gendarmerie de Céreste. Il…

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Le dossier est conservé aux Archives départementales des Alpes-de-Haute-Provence sous la cote 3 U 2/305. Il porte le numéro 90 du registre de la brigade de gendarmerie de Céreste. Il s’ouvre sur une nuit de septembre 1891 et se referme avant le jugement. Entre les deux, une dizaine de pièces — procès-verbaux, lettres, témoignages, télégramme — qui reconstituent avec une précision rare la vie d’une maison de jeu clandestine dans un village des Basses-Alpes.

Minuit, quartier des Tours

Dans la nuit du 20 au 21 septembre 1891, le brigadier Reynaud Gabriel Joseph et le gendarme Fortoul Ferdinand Joseph, de la brigade de Céreste, sont en patrouille à Reillanne. Ils ne sont pas là par hasard. Le maire de la commune les a alertés « à plusieurs reprises » : une maison de jeu est ouverte au public, au domicile d’un certain Blanc Joseph, dit Sergent, cultivateur, demeurant au quartier des Tours.
« Le brigadier Reynaud et le gendarme Fortoul, de la brigade de Céreste, sont en patrouille à Reillanne… »
Les deux hommes trouvent la porte fermée. Les contrevents de la fenêtre donnant sur la rue sont tirés. Mais derrière cette façade close, ils entendent distinctement « le bruit des voix [et] le son de l’argent exposé sur une table ». Ils comptent un grand nombre d’individus à l’intérieur. Ne pouvant pénétrer dans une habitation privée sans mandat, et ne voulant pas se montrer, ils se cachent dans un angle proche de la maison et attendent.
Au bout d’un moment, la porte s’ouvre. Le maître de maison sort pour « explorer les alentours ». Les gendarmes se présentent à lui. L’homme décline son identité : Blanc Joseph, cultivateur, né le 10 mars 1849 à Vachères, domicilié à Reillanne, appartenant à la réserve de l’armée territoriale.
Questionné sur la présence d’un si grand nombre d’individus chez lui à cette heure avancée, il répond :
« Ce sont des amis qui sont venus régler un compte que nous avions ensemble, je ne fais pas jouer et je suis libre de recevoir chez moi qui bon me semble. »
Les gendarmes lui demandent alors de faire descendre dans la rue les personnes présentes, puisqu’il affirme ne pas faire jouer. Blanc remonte au premier étage — où est située la salle de jeu — et redescend accompagné de deux hommes seulement, les frères Peyron, en déclarant :
« Je n’ai que ces deux messieurs chez moi. »
Au même instant, un grand tapage se fait entendre à l’intérieur. Les joueurs restés dans la salle se cachent dans la maison.

Les frères Peyron parlent

Les gendarmes interrogent les deux hommes sur le trottoir. Peyron Célestin, 35 ans, cultivateur à Reillanne, déclare :
« Ce soir vers onze heures et demie je suis allé chez le sieur Blanc accompagné de mon frère pour y régler un compte ; je n’ai pas joué, mais on avait commencé la partie. Nous étions huit à dix. Je ne puis dire de combien était composé l’enjeu et ce que prenait à chaque partie le maître de la maison. Je ne connais pas ces joueurs. »
Son frère Maurice, 25 ans, est plus précis :
« Ce soir, vers onze heures et demie j’étais avec mon frère chez le sieur Blanc pour régler un compte. On y jouait au baccara à 05 et 10 centimes la partie depuis peu, lorsque le sieur Blanc est venu dire que la gendarmerie était devant sa porte. Je n’ai pu retirer aucune somme à ce dernier des enjeux, mais il est à ma connaissance qu’on lui donne habituellement une certaine somme à la fin. Elle varie suivant que l’on joue à grosse ou petite partie. Nous étions huit à dix et je ne connais pas les autres. Nous n’avons pas joué, ni moi, ni mon frère. »
Le brigadier Reynaud notifie à Blanc qu’il est en contravention à l’article 410 du Code pénal et qu’un procès-verbal sera dressé contre lui. Le dossier est transmis dès le lendemain au procureur de la République à Forcalquier.

Blanc Joseph, dit Sergent

« Dans les premiers temps qu’il était ici arrivé à Reillanne c’était un bon travailleur, un bon citoyen et un honnête garçon… »
Qui est cet homme ? Les pièces du dossier en dressent un portrait cohérent, sinon flatteur.
Joseph Blanc a 43 ans en 1891. Natif de Vachères, il est arrivé à Reillanne depuis environ trois ans. Il est marié, sans enfant, et ne possède aucune propriété. Il travaille comme journalier, à 1,50 ou 2 francs par journée — quand il travaille, c’est-à-dire environ un quart de l’année. Le juge de paix suppléant Audibert, dans son rapport au procureur daté du 24 septembre, note avec une certaine bienveillance : « Dans les premiers temps qu’il était ici arrivé à Reillanne c’était un bon travailleur, un bon citoyen et un honnête garçon, c’est en fréquentant ces joueurs qu’il s’abrutit et il trouve le moyen de vivre mesquinement sans guère travailler. Sa femme serait plus travailleuse que lui. »
Le maire de Reillanne, le vicomte Sébastien de Salve, est moins indulgent. Dans sa lettre au procureur du même jour, il écrit que « son principal moyen d’existence consiste dans le jeu de boules et autres au moyen desquels il vit aux dépens des dupes qu’il exploite, et dans la tenue habituelle des jeux de hasard ». Il précise que Blanc fait l’objet de la surveillance de la mairie et de la gendarmerie depuis plus d’un an, et réclame une répression ferme : « Ce serait une œuvre de bien public que de fermer par une répression nécessaire cette maison clandestine de jeux. »
La fiche de renseignements établie par l’adjoint au maire Martin, le 15 octobre, confirme que Blanc « ne vit que du jeu » et que ses moyens d’existence sont : néant.

Le village témoigne

Le 25 septembre, le procureur de la République commande un supplément d’enquête. Il veut savoir : admettait-on des mineurs ? Jouait-on tous les soirs ? Combien de personnes ? Quels enjeux ? Quel bénéfice pour Blanc ?
Le 29 septembre, le brigadier Reynaud, accompagné de trois gendarmes, interroge treize habitants de Reillanne et Vachères. Les déclarations forment un tableau saisissant.
Bourgue Joseph, 48 ans, tuilier, reconnaît avoir joué au baccara chez Blanc « il y a environ un an ». L’enjeu habituel était de 50 centimes, et Blanc « prélevait un bénéfice de 50 centimes par partie ». Ils étaient sept ou huit, et « il n’y avait pas de mineur ».
Fayet Félix, 50 ans, beau-frère de Blanc, admet avoir joué chez lui « presque tous les dimanches pendant l’hiver dernier », avec des enjeux de 25 à 50 centimes. Il précise ne jamais avoir admis de joueurs de moins de 20 ans chez lui, et dit jouer chez lui aux « repas ou autres friandises, mais jamais de l’argent ».
Roux Adolphe, 40 ans, est d’une franchise désarmante : « Dans la soirée du 20 septembre courant, je me rendais chez Blanc, pour voir ce qui se passait et pour faire la partie au besoin. Ayant appris que la gendarmerie était dans le quartier, je fus me coucher. » Il confirme avoir joué au baccara chez Blanc, avec des enjeux de 50 centimes ou un franc, et un bénéfice variable prélevé par le tenancier — « parfois de 50 centimes, de 25 centimes et par moment, rien du tout. On ne joue dans cette maison que le dimanche », précise-t-il.
Jean Léon, 20 ans, est le témoin le plus éloquent. Il déclare avoir souvent joué au baccara chez Blanc, « une ou deux fois par semaine ». Les enjeux, dit-il, « varient de 10 centimes à 50 francs » — cette dernière somme se jouant rarement, « mais nous l’avons eu mise sur le jeu ». Il conclut avec un détail inoubliable : « Il n’y avait personne de plus jeune que moi dans cette maison où l’on me gagna même une fois le chapeau que j’avais sur la tête. »
Le jeune Landrin Émile, 17 ans, affirme n’avoir jamais joué mais être allé « deux fois voir ce qui se passait ». Il a observé des enjeux de 25 à 75 centimes, et un bénéfice de 50 centimes prélevé par Blanc à chaque partie.
Clément Philippe, 48 ans, venu de Vachères, reconnaît avoir été présent le soir du 20 septembre. Il jouait au Cinq-Cents avec les frères Peyron et Jean Eugène, à un franc la partie — « et Blanc n’a prélevé aucun bénéfice à ma table ». Il signale néanmoins avoir joué au baccara chez Blanc « il y a environ deux ans », avec un prélèvement de 25 centimes par partie.
Le seul témoin à évoquer une précédente affaire est Abaccus Hippolyte, 50 ans : « Depuis environ trois ans que nous jouions à Reillanne chez le sieur Fassati Joseph et que nous fûmes pris par la gendarmerie, je n’ai jamais plus joué ni fréquenté les joueurs. » Une autre maison de jeu, donc, avait déjà été démantelée à Reillanne quelques années plus tôt.
Face à l’accumulation des témoignages, Blanc est interrogé à nouveau. Il maintient sa version : « Très souvent après la fermeture des établissements publics de Reillanne, il recevait des amis chez lui avec lesquels il jouait des châtaignes, biscuits et diverses consommations, et non de l’argent. »
Les gendarmes concluent sèchement dans leur rapport : « Il résulte des renseignements recueillis que le susdit Blanc n’a pas de ressources, qu’il travaille très rarement et qu’il vit presque uniquement du produit de la tenue des jeux de hasard. »

La mécanique judiciaire

Le 30 septembre, le procureur Benjamin S. transmet au juge de paix de Reillanne une assignation à prévenu et des invitations à témoins, avec une instruction précise : si Blanc consent à renoncer aux délais légaux, les témoins seront convoqués pour le 3 octobre. Dans le cas contraire, tout sera retourné au parquet pour une procédure dans les formes.
En droit correctionnel de l’époque, tout prévenu avait droit à un délai minimum de trois jours francs entre la signification de la citation et l’audience. Renoncer à ce délai permettait d’accélérer la procédure. L’huissier Denis Arniaud se rend à Reillanne le 1er octobre. Blanc accepte. Le télégramme du juge de paix au procureur, expédié le même jour à 11h45, est laconique : « Blanc a renoncé aux délais, informe par suite brigadier de gendarmerie et ferai assigner les témoins pour trois octobre. »

L’assignation formelle inculpe Blanc d’avoir « à Reillanne, dans la nuit du vingt septembre 1891, tenu une maison de jeux de hasard, et d’y avoir admis le public soit librement soit sur la présentation des intéressés » — délit prévu et puni par l’article 410 du Code pénal.

La peine encourue

L’article 410 du Code pénal de 1810, toujours en vigueur en 1891, punissait le tenancier d’une maison de jeux de hasard ouverte au public de six jours à six mois d’emprisonnement, d’une amende de 16 à 300 francs, et de la confiscation des fonds et instruments de jeu saisis. Seul le tenancier était visé : les simples joueurs ne commettaient aucun délit en participant, ce qui explique la relative franchise de plusieurs témoins.
Dans le cas de Blanc, les éléments à charge sont lourds : activité habituelle et non occasionnelle, prélèvement systématique sur les parties, clientèle nombreuse, notoriété publique établie depuis plus d’un an. Seule la récidive formelle n’est pas documentée — les antécédents demandés à la mairie de Vachères n’ont jamais été fournis à temps.
En pratique, les tribunaux correctionnels de province prononçaient dans ce type d’affaire des peines situées entre quinze jours et deux mois d’emprisonnement, assorties d’une amende de 50 à 100 francs. Pour Blanc, dont les moyens d’existence sont qualifiés de « néant » par l’adjoint au maire, une amende de cet ordre représentait l’équivalent de vingt-cinq à cinquante journées de travail — une somme considérable. La loi Bérenger sur le sursis, votée en 1891, aurait pu théoriquement s’appliquer, mais son usage était encore très hésitant dans les premières années suivant son adoption.
Quant aux joueurs entendus comme témoins — Fayet Félix, explicitement blanchi faute de preuves par le brigadier Reynaud, ne sera pas poursuivi. Aucun des autres habitués ne risquait de poursuites pénales.

Ce que le dossier ne dit pas

Le dossier 3 U 2/305 s’arrête là. Le jugement du 3 octobre 1891 n’y figure pas. On ne sait pas si Blanc Joseph, dit Sergent, a été condamné à l’emprisonnement ou si le tribunal a fait preuve d’indulgence. On ne sait pas davantage ce qu’il est advenu de lui après cette affaire — s’il a cessé de tenir maison, s’il a quitté Reillanne, ou s’il a continué, comme avant, à recevoir des amis le dimanche soir au premier étage du quartier des Tours, pour jouer des châtaignes et des biscuits.
Le jugement, s’il a été conservé, se trouverait dans les registres correctionnels du tribunal de Forcalquier, aux Archives départementales des Alpes-de-Haute-Provence.
  • Archives départementales des Alpes-de-Haute-Provence, cote 3 U 2/305.

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Pipe fatale (Pertuis, 4 juillet 1841) https://www.geneprovence.com/pipe-fatale-pertuis-4-juillet-1841/ https://www.geneprovence.com/pipe-fatale-pertuis-4-juillet-1841/#respond Tue, 19 May 2026 17:59:37 +0000 https://www.geneprovence.com/?p=28286 Dans le silence de la nuit du 4 au 5 août 1841, alors que la plaine du terroir de Pertuis reposait sous la chaleur lourde de l’été provençal, un geste…

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Dans le silence de la nuit du 4 au 5 août 1841, alors que la plaine du terroir de Pertuis reposait sous la chaleur lourde de l’été provençal, un geste insignifiant fit basculer le destin d’une récolte. Un berger, dont l’identité devait rester dans l’ombre du récit officiel, s’assit sur une gerbe de blé pour s’accorder un instant de repos. En battant son briquet pour allumer sa pipe, une parcelle d’amadou enflammée s’échappa et s’engouffra dans la paille sèche. Ce qui n’était qu’une étincelle devint en quelques minutes un brasier incontrôlable qui dévora la gerbière de froment appartenant au sieur Bruno Croux, fermier de M. Dallen.

Le poids d’une récolte perdue

L’incendie ne détruisit pas seulement des céréales, il anéantit le fruit d’une année de labeur et d’investissement. Pour un fermier comme Bruno Croux, la gerbière représentait le capital nécessaire pour payer le bail à son propriétaire et assurer la subsistance de la métairie. Dans l’économie rurale du XIXe siècle, le froment était la culture noble par excellence, celle qui se vendait au marché et permettait d’acquitter les dettes. La perte fut totale car, malgré les efforts probables du voisinage, le feu progressa avec une rapidité foudroyante, alimenté par le vent et la siccité extrême des végétaux en cette période de moissons.

L’aveu et la responsabilité sociale

La dimension humaine du drame se cristallisa dans la réaction du berger. Ce dernier garda d’abord le silence, sans doute écrasé par la gravité de sa maladresse et la peur des conséquences juridiques ou financières. Ce ne fut que lorsque les soupçons de la communauté se portèrent sur lui qu’il choisit de confesser sa faute. Cet aveu tardif souligne la pression sociale exercée au sein du terroir de Pertuis, où chacun se surveillait. Dans une société où le risque d’incendie criminel était une hantise permanente, prouver l’imprudence plutôt que la malveillance était, pour le berger, une manière de limiter l’opprobre, même si sa négligence condamnait son employeur à une perte sèche.

La Provence et le fléau du feu estival

Cet événement s’inscrit dans une problématique structurelle de la Provence méditerranéenne. Au XIXe siècle, les autorités préfectorales multipliaient les arrêtés pour réglementer l’usage du feu, interdisant de fumer à proximité des granges ou de brûler des chaumes durant les mois critiques. La vulnérabilité des gerbières, souvent stockées en plein air avant le dépiquage, transformait la moindre pipe mal éteinte en une catastrophe économique. Le cas de Pertuis illustre parfaitement cette fragilité d’une agriculture de subsistance face aux éléments et à la fragilité des comportements individuels, rappelant que l’histoire de la région est autant faite de grandes dates que de ces drames minuscules et dévastateurs.
  • Source : Le Mercure aptésien, 11 juillet 1841, p. 1.

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Jean Augustin de Foresta (1501-1564) : un grand magistrat face aux tourmentes de la Renaissance https://www.geneprovence.com/jean-augustin-de-foresta-1501-1564-un-grand-magistrat-face-aux-tourmentes-de-la-renaissance/ https://www.geneprovence.com/jean-augustin-de-foresta-1501-1564-un-grand-magistrat-face-aux-tourmentes-de-la-renaissance/#respond Thu, 14 May 2026 18:50:35 +0000 https://www.geneprovence.com/?p=28240 Le XVIe siècle provençal est une période de contrastes violents, où l’éclat de la Renaissance se heurte à la montée des tensions confessionnelles. Au cœur de ce tumulte, la figure…

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Le XVIe siècle provençal est une période de contrastes violents, où l’éclat de la Renaissance se heurte à la montée des tensions confessionnelles. Au cœur de ce tumulte, la figure de Jean Augustin de Foresta s’impose comme celle d’un serviteur de l’État d’une intégrité rare. Premier président au Parlement de Provence de 1558 à 1564, il fut l’un des piliers de l’ordre judiciaire dans une région alors au bord de la rupture.

Une ascension au sein de la « noblesse de robe »

Jean Augustin de Foresta est né à Aix-en-Provence aux alentours de 1501. Issu d’une famille dont l’ascension sociale illustre parfaitement la fusion entre le négoce et la magistrature, il est le fils de Christophe de Foresta, lui-même conseiller au Parlement. Cette lignée, qui s’ancrera profondément dans la terre de Trets, représente cette aristocratie de fonctions qui, par le savoir et le droit, devient le véritable relais du pouvoir royal en province.
Reçu conseiller au Parlement de Provence en 1522, Jean Augustin y forge sa réputation. Sa connaissance du droit et sa sagesse lui permettent de gravir les échelons de l’institution aixoise. En 1554, il est nommé président à mortier, avant d’atteindre le sommet de sa carrière le 19 juillet 1558, date à laquelle il est installé dans la charge de Premier président, succédant à Jean Maynier d’Oppède.

Un mandat sous le signe du compromis et de la fermeté

Le mandat de Foresta (1558-1564) coïncide avec les prémices des Guerres de Religion. En tant que chef de la justice, il doit faire face à l’émergence du calvinisme dans les grandes cités comme Aix et Marseille, mais aussi dans les campagnes.
Sa mission est double : maintenir l’autorité de la Couronne et préserver la paix civile. Foresta se distingue par une approche que l’on pourrait qualifier de modérée pour l’époque. S’il reste un catholique convaincu, il cherche avant tout à faire appliquer les édits de pacification envoyés par la régente Catherine de Médicis. Il doit notamment gérer l’épineuse application de l’Édit de Janvier (1562), qui accordait une liberté de culte restreinte aux protestants.
Cette position n’est pas sans risque. Le Parlement de Provence est alors traversé par des courants ultra-catholiques radicaux. Foresta, par son autorité, tente de contenir les débordements et d’éviter que la justice ne devienne un simple instrument de vengeance religieuse. Son passage à la tête de la cour est marqué par une volonté de « tempérer les passions par la règle », un crédo qui lui vaudra le respect, bien que posthume, des historiens de la magistrature.

L’enracinement seigneurial : la baronnie de Trets

Comme tout grand magistrat aixois, Jean Augustin de Foresta transforme sa puissance judiciaire en puissance foncière. En 1553, il acquiert la baronnie de Trets. Ce domaine devient le fief de la famille, marquant son passage définitif de la bourgeoisie parlementaire à la noblesse de terre.
Il y fait régner une administration rigoureuse, s’attachant à restaurer les droits seigneuriaux tout en protégeant les populations locales des exactions des bandes armées qui commencent à infester la région. Cette double identité, entre le palais de justice aixois et les terres du haut de l’Arc, définit l’équilibre de sa fin de vie.

Mort et postérité d’un homme « de grand savoir »

Jean Augustin de Foresta s’éteint en fonction le 24 août 1564. Il meurt à un moment charnière, juste avant que la Provence ne sombre dans les décennies les plus sombres des conflits religieux.
L’historiographie provençale a gardé de lui l’image d’un magistrat d’une droiture absolue. Pitton, dans ses chroniques, souligne son « éloquence naturelle et sa grande connaissance des lois ». Il laisse derrière lui une lignée qui continuera de servir la Provence et la France pendant plusieurs siècles.

Sources et bibliographie pour approfondir

  • Jean-Scholastique Pitton, Histoire de la ville d’Aix, capitale de la Provence, Aix, 1666. (Source primaire essentielle pour la vie des présidents).
  • Balthasar de Clapiers-Collongues, Chronologie des officiers des Cours souveraines de Provence, Édition de la Société d’Études Provençales, 1904.
  • Archives Départementales des Bouches-du-Rhône (Série B) : Registres des délibérations du Parlement de Provence pour la période 1558-1564.
  • Prosper Cabasse, Essais historiques sur le Parlement de Provence, depuis son origine jusqu’à sa suppression, Paris, 1826.

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Réception d’une sage-femme (Paradou, 10 février 1745) https://www.geneprovence.com/reception-dune-sage-femme-paradou-10-fevrier-1745/ https://www.geneprovence.com/reception-dune-sage-femme-paradou-10-fevrier-1745/#respond Tue, 12 May 2026 09:56:14 +0000 https://www.geneprovence.com/?p=28220 La réception de Catherine Quenin en 1745 témoigne du contrôle rigoureux exercé par l’Église et la médecine sur les naissances en Provence. À cette époque, la sage-femme occupe une fonction…

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La réception de Catherine Quenin en 1745 témoigne du contrôle rigoureux exercé par l’Église et la médecine sur les naissances en Provence. À cette époque, la sage-femme occupe une fonction charnière, validée par un docteur de Montpellier pour sa compétence technique et par le curé pour sa moralité. Sa capacité à administrer le baptême d’urgence est cruciale afin d’éviter que l’enfant ne meure sans sacrement, ce qui le condamnerait aux limbes. L’interdiction de faire dormir le nourrisson dans le lit parental vise spécifiquement à prévenir les cas fréquents d’étouffement accidentel durant le sommeil.

« L’an mil sept cent quarante-cinq et le dixième jour du mois de février.
Vu le certificat de Me Manson, docteur en médecine de la faculté de Montpellier du susdit jour, par lequel il constate que Catherine Quenin, veuve de Jacques Arnaud, native et habitante de cette paroisse, âgée d’environ cinquante ans, peut sans aucun risque exercer le ministère de sage-femme, l’ayant trouvée capable tant par sa théorie que par sa grande expérience depuis plus de trente ans.
Nous, soussigné, bachelier en théologie, curé perpétuel de la paroisse de Saint-Martin-de-Castillon, terroir des Baux, diocèse d’Arles, bien assuré de la religion, vie irréprochable et bonnes mœurs de ladite Catherine Quenin, après l’avoir examinée sur la manière de bien administrer le baptême, dont nous l’avons trouvée parfaitement instruite, et lui avoir fait prêter le serment requis, lui avons permis et permettons d’exercer le ministère de sage-femme dans toute l’étendue de cette paroisse, lui recommandant très expressément de ne baptiser les enfants que dans une pressante nécessité, et toujours, s’il se peut, en présence de deux personnes ; d’avertir les parents de faire recevoir le sacrement de baptême à leurs enfants dans les trois jours après leur naissance pour le plus tard ; de ne point les mettre dans leur lit avant qu’ils aient un an accompli, et de s’acquitter elle-même de sa charge avec toute la fidélité, la diligence et la prudence possibles, ce qu’elle nous a juré et promis.
Moyennant quoi, nous lui avons signé et expédié les présentes après les avoir couchées sur les registres de cette paroisse, à Saint-Martin, l’an et jour que dessus. »
[Laugier, curé]
  • Sources : Registre paroissial de Saint-Martin-de-Castillon, Archives départementales des Bouches-du-Rhône, 203 E 217.

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Le curé de village en Provence au XVIIIe siècle (1/2) : formation, revenus et registres https://www.geneprovence.com/le-cure-de-village-en-provence-au-xviiie-siecle-1-2-formation-revenus-et-registres/ https://www.geneprovence.com/le-cure-de-village-en-provence-au-xviiie-siecle-1-2-formation-revenus-et-registres/#respond Sun, 10 May 2026 11:50:14 +0000 https://www.geneprovence.com/?p=28175 Il est là à chaque instant de la vie. Il baptise le nouveau-né quelques heures après sa naissance, parfois en urgence au domicile familial. Il unit les couples, confesse les…

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Il est là à chaque instant de la vie. Il baptise le nouveau-né quelques heures après sa naissance, parfois en urgence au domicile familial. Il unit les couples, confesse les pécheurs, administre les derniers sacrements aux mourants et les enterre. Il note tout dans les registres paroissiaux qui sont aujourd’hui nos précieuses sources généalogiques. En Provence comme partout en France, le curé de village est au XVIIIe siècle la figure la plus constante, la plus intime de la communauté rurale. Et pourtant, derrière cette présence familière se cache une condition souvent précaire, une autorité fragile, et une vie faite de tensions autant que de dévouement.
Qui était-il vraiment ? D’où venait-il, comment avait-il été formé, de quoi vivait-il ? C’est à ces questions que ce premier article tente de répondre, en nous appuyant sur les registres paroissiaux de Provence et sur les travaux des historiens qui ont étudié les diocèses voisins du nôtre.

Devenir curé : le long chemin vers la paroisse

Au XVIIIe siècle, on ne devient pas curé par hasard. Depuis le concile de Trente (1545-1563), l’Église avait décidé de mettre fin aux temps où des prêtres à peine instruits officiaient dans les campagnes, en imposant une formation obligatoire en séminaire. Mais la réforme fut lente à s’imposer : selon l’historien Philippe Martin, le triptyque de formation — séminaire, visites épiscopales, synodes et conférences ecclésiastiques — ne s’impose véritablement dans les campagnes françaises qu’à partir de 1670-1680, et n’atteint sa pleine efficacité qu’après 17201. Un curé ordonné en 1730 est donc le premier produit cohérent de ce système ; celui ordonné en 1680, comme Messire Esprit Guigue à Aspres-sur-Buëch, était encore un homme d’une génération de transition — ce qui rend d’autant plus remarquable la qualité et l’humanité de ses actes.
La question du recrutement a été étudiée de près dans les diocèses voisins de notre territoire. Pour le diocèse de Gap — limitrophe de Sisteron, couvrant le Champsaur et le Gapençais — l’historien américain Timothy Tackett a établi une prosopographie rigoureuse du clergé séculier dans la seconde moitié du XVIIIe siècle : origines sociales, formation, revenus, relations avec les paysans2. Pour le diocèse de Vence, aux confins de la Basse-Provence orientale, une étude conservée aux archives départementales des Alpes-Maritimes apporte des données précieuses sur le profil des curés3. Dans les deux cas, le tableau est celui d’un clergé rural majoritairement issu des milieux artisans ou laboureurs aisés de la région, rarement noble, souvent fils cadet d’une maison qui ne pouvait hériter.
Mais la formation séminaire créait aussi un paradoxe que les autorités diocésaines de Vence formulèrent sans détour : « L’éducation dans les grands séminaires des villes, loin de préparer aux diocèses de la montagne de bons sujets pour le service des églises, est le moyen le plus sûr d’en être privé »3. Les séminaristes formés en ville rechignaient à repartir dans les paroisses isolées de montagne. À Vence, la conséquence en était visible : l’âge moyen des curés en exercice passa de 49 ans en 1762 à 55 ans en 1790, signe d’un vieillissement du clergé rural faute de remplaçants3. Il est raisonnable de penser que les diocèses de Sisteron et de Riez, aux paroisses tout aussi dispersées dans les terres de Haute-Provence, connurent des difficultés analogues.
La nomination d’un curé résultait par ailleurs d’un jeu complexe d’influences. Dans certaines paroisses, c’est l’évêque qui désignait librement son homme. Dans d’autres, ce droit appartenait à un patron laïc — le seigneur local — ou ecclésiastique — une abbaye, un chapitre. Il arrivait même que le prieur d’une paroisse cumule sa charge avec des fonctions diocésaines de haut rang : à Ongles, en 1718, l’acte de mariage d’Étienne Canard et Marguerite Morard est signé « par-devant nous soussigné prieur d’Ongles et vicaire général de Monseigneur l’Évêque de Sisteron » — un seul homme portant ainsi deux autorités, paroissiale et épiscopale, dans un même acte4.

Une condition matérielle souvent précaire

M. Rolland (1745-1810), curé archiprêtre du Caire, député de Forcalquier, 1789-1791. Bibliothèque nationale de France, département Estampes et photographie, 4-NA-43 (A).
Une fois installé dans sa paroisse, le curé découvrait souvent une réalité financière bien éloignée de l’image d’une Église opulente. Il faut distinguer deux situations radicalement différentes.
Le curé bénéficiaire est propriétaire de son bénéfice : il perçoit directement les dîmes prélevées sur les récoltes de ses paroissiens, environ un dixième de la production agricole. Sa situation peut être confortable. Mais le curé à portion congrue n’est qu’un desservant : les dîmes de sa paroisse sont accaparées par un « gros décimateur » — une abbaye, un évêque, un chapitre — qui lui reverse en échange une pension fixe. Fixée à 300 livres en 1629, cette portion congrue fut portée à 500 livres en 1768, puis à 700 livres en 1786 par édit royal — sans jamais compenser la hausse du coût de la vie5. On comprend mieux pourquoi l’expression, qui signifiait initialement « part convenable », a fini par désigner dans notre langue tout ce qui est notoirement insuffisant.
Pour compléter ces maigres revenus, le curé percevait le casuel : les sommes versées acte par acte pour les baptêmes, mariages et sépultures, selon un tarif fixé par le diocèse. Dans une paroisse rurale de Haute-Provence, où les familles sont peu fortunées et dispersées sur un vaste territoire, ce casuel restait aléatoire. Certains curés de montagne vivaient dans une misère que leurs supérieurs hiérarchiques ne se donnaient guère la peine de soulager, trop occupés à gérer les revenus épiscopaux depuis Sisteron ou Riez.
Caricature anonyme. « Prenez, prenez encore cette fois-ci, Monsieur le Curé, mais ne vous y accoutumez pas. » — BnF, Gallica, cote G 161730. Domaine public.

La dîme, vue d’en bas

Si la dîme était pour le curé bénéficiaire une source de revenus, elle était pour le paysan une contrainte pesante et souvent mal vécue. Prélevée en nature sur les récoltes — un dixième des grains, parfois moins pour le vin ou les légumes selon les usages locaux —, elle s’ajoutait aux redevances seigneuriales et aux impôts royaux dans un système fiscal qui écrasait les campagnes. Le curé qui venait percevoir sa dîme au moment des moissons n’était pas toujours accueilli avec bienveillance, surtout dans les années de mauvaise récolte.
La suppression de la dîme, votée dans la nuit du 4 au 11 août 1789, fut l’une des mesures les plus populaires de la Révolution. Une caricature de l’époque, conservée à la Bibliothèque nationale de France, résume en une image la saveur de ce moment : un paysan en veste rouge tend une dernière bourse à un curé en soutane noire, avec ces mots gravés en légende : « Prenez, prenez encore cette fois-ci, Monsieur le Curé, mais ne vous y accoutumez pas. » Le ton dit tout — le soulagement, la revanche contenue, et la conscience que quelque chose vient de basculer définitivement.

Gardien des mémoires : les registres paroissiaux

Au-delà de ses fonctions spirituelles, le curé exerçait une mission dont nous héritons encore aujourd’hui : tenir le registre de la paroisse. Baptêmes, mariages, sépultures — chaque événement devait être consigné, signé, contresigné. L’ordonnance royale de 1667 avait renforcé cette obligation en imposant la tenue de doubles exemplaires, l’un conservé à la paroisse, l’autre déposé au greffe du tribunal.
La qualité de ces registres variait considérablement d’un curé à l’autre. Certains rédigeaient des actes d’une précision et d’une humanité remarquables. À Aspres-sur-Buëch, le 14 décembre 1661, Messire Esprit Guigue, prêtre et curé de la paroisse, rédige un acte de sépulture qui dépasse de loin toute obligation légale. Il y décrit les derniers moments d’un jeune mourant de 30 ans, Giraud Didier, emporté par un bubon : ses mots à sa mère — « Ah ! ma mère, on m’appelle à Dieu » —, sa chute douce à terre, la course du curé accouru « promptement » pour lui administrer l’onction des saintes huiles. Il justifie même sa décision de l’enterrer selon les rites catholiques malgré la mort suspecte : « C’était un jeune homme qui m’était connu personnellement et je puis répondre de la probité de sa mère »6. Ce curé-là se sent comptable de ses actes devant la postérité — et c’est pour cela que trois siècles et demi plus tard, nous pouvons encore lire les derniers mots de Giraud Didier.
D’autres, à l’inverse, expédient leurs actes en quelques mots hâtifs, surtout en période de crise — épidémie, famine, passage de troupes. Ces lacunes et ces bâclages sont eux aussi des témoins historiques : ils disent la saturation, l’épuisement, parfois la mort du curé lui-même.
La Servante du curé, Jean-Jacques Lequeu (1757-1826). Bibliothèque nationale de France, EST RESERVE HA-80 (B, 7).

La servante du curé

Le curé de village ne vivait pas seul. Presque partout, une femme tenait son presbytère, cuisinait, entretenait l’église, recevait les paroissiens. L’Église avait des règles strictes sur ce point : la servante devait être âgée et de réputation irréprochable, afin d’éviter tout soupçon. Les registres paroissiaux provençaux confirment que cette prescription était généralement respectée. À Fuveau, le 2 janvier 1729, on enterre Elizabeth Arnaud, originaire de Quinson, « servante du curé », âgée de 70 ans. À Saint-Rémy-de-Provence, le 4 décembre 1742, c’est Marthe Ridelle qui décède à 83 ans, « servante de Mr le chanoine Teissier »7. À Arles, le 24 août 1732, Marie Babete, « servante de Mr Lange, doyen du chapitre de La Major », s’éteint au couvent des Minimes — accueillie pour mourir dans une maison religieuse, signe de son intégration durable dans le monde ecclésiastique8. Ces femmes âgées, souvent sans nom de famille complet dans les actes, ont pourtant partagé des décennies de la vie d’un prêtre, témoins silencieuses de tout ce qui se passait au presbytère9.

Dans le prochain article : le curé au cœur de la vie de sa communauté — les urgences, la contagion, la surveillance des mœurs, les conflits avec les paroissiens, et le destin brutal de certains lors de la Révolution.

Sources

1. Philippe Martin, « La lecture des curés français (fin du XVIe-fin du XVIIIe siècle) : de l’idéal à la réalité », Revue d’Histoire de l’Église de France, tome 105, n° 255, 2019, p. 301-319. Consultable sur Persée.
2. Timothy Tackett, Priest and Parish in Eighteenth-Century France. A Social and Political Study of the Curés in a Diocese of Dauphiné, 1750-1791, Princeton University Press, 1977. Le diocèse étudié est celui de Gap, limitrophe de Sisteron.
3. C. Plessis, Le clergé du diocèse de Vence au XVIIIe siècle, Recherches régionales, Archives départementales des Alpes-Maritimes, 1989, n° 107. Cité et analysé dans : Le Clergé rural dans l’Europe médiévale et moderne, Presses universitaires du Midi, article « Curés de campagne d’Ancien Régime », consultable sur OpenEdition Books.
4. Registre paroissial d’Ongles (Alpes-de-Haute-Provence), acte de mariage du 15 mars 1718. GénéProvence : Le mariage du prisonnier.
5. Édit royal de 1629 (300 livres), édit de mai 1768 (500 livres), édit de septembre 1786 (700 livres). Cahiers de doléances, 1789 (revendication de 1 200 livres). Sources consultables via Persée, Revue d’Histoire de l’Église de France, vol. 7, 1921, p. 38-52.
6. Registre paroissial d’Aspres-sur-Buëch (Hautes-Alpes), acte de sépulture du 14 décembre 1661, sous la plume de Messire Esprit Guigue. AD Hautes-Alpes, 5 MI 468. GénéProvence : Il se laissa choir tout doucement à terre.
7. Relevé sur le site généalogique actes.geneprovence.com.
8. Relevé sur le site généalogique actes.geneprovence.com.
9. Registre paroissial de Fuveau (Bouches-du-Rhône), acte de sépulture du 2 janvier 1729 (Elizabeth Arnaud, 70 ans, « servante du curé », originaire de Quinson). Registre paroissial de Saint-Rémy-de-Provence (Bouches-du-Rhône), acte de sépulture du 4 décembre 1742 (Marthe Ridelle, 83 ans, « servante de Mr le chanoine Teissier »). Registre paroissial d’Arles (Bouches-du-Rhône), acte de sépulture du 24 août 1732 (Marie Babete, « servante de Mr Lange, doyen du chapitre de La Major », décédée au couvent des Minimes).

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