Une nuit de baccara chez Blanc Joseph (Reillanne, 20 septembre 1891)

Le dossier est conservé aux Archives départementales des Alpes-de-Haute-Provence sous la cote 3 U 2/305. Il porte le numéro 90 du registre de la brigade de gendarmerie de Céreste. Il s’ouvre sur une nuit de septembre 1891 et se referme avant le jugement. Entre les deux, une dizaine de pièces — procès-verbaux, lettres, témoignages, télégramme — qui reconstituent avec une précision rare la vie d’une maison de jeu clandestine dans un village des Basses-Alpes.

Minuit, quartier des Tours

Dans la nuit du 20 au 21 septembre 1891, le brigadier Reynaud Gabriel Joseph et le gendarme Fortoul Ferdinand Joseph, de la brigade de Céreste, sont en patrouille à Reillanne. Ils ne sont pas là par hasard. Le maire de la commune les a alertés « à plusieurs reprises » : une maison de jeu est ouverte au public, au domicile d’un certain Blanc Joseph, dit Sergent, cultivateur, demeurant au quartier des Tours.
« Le brigadier Reynaud et le gendarme Fortoul, de la brigade de Céreste, sont en patrouille à Reillanne… »
Les deux hommes trouvent la porte fermée. Les contrevents de la fenêtre donnant sur la rue sont tirés. Mais derrière cette façade close, ils entendent distinctement « le bruit des voix [et] le son de l’argent exposé sur une table ». Ils comptent un grand nombre d’individus à l’intérieur. Ne pouvant pénétrer dans une habitation privée sans mandat, et ne voulant pas se montrer, ils se cachent dans un angle proche de la maison et attendent.
Au bout d’un moment, la porte s’ouvre. Le maître de maison sort pour « explorer les alentours ». Les gendarmes se présentent à lui. L’homme décline son identité : Blanc Joseph, cultivateur, né le 10 mars 1849 à Vachères, domicilié à Reillanne, appartenant à la réserve de l’armée territoriale.
Questionné sur la présence d’un si grand nombre d’individus chez lui à cette heure avancée, il répond :
« Ce sont des amis qui sont venus régler un compte que nous avions ensemble, je ne fais pas jouer et je suis libre de recevoir chez moi qui bon me semble. »
Les gendarmes lui demandent alors de faire descendre dans la rue les personnes présentes, puisqu’il affirme ne pas faire jouer. Blanc remonte au premier étage — où est située la salle de jeu — et redescend accompagné de deux hommes seulement, les frères Peyron, en déclarant :
« Je n’ai que ces deux messieurs chez moi. »
Au même instant, un grand tapage se fait entendre à l’intérieur. Les joueurs restés dans la salle se cachent dans la maison.

Les frères Peyron parlent

Les gendarmes interrogent les deux hommes sur le trottoir. Peyron Célestin, 35 ans, cultivateur à Reillanne, déclare :
« Ce soir vers onze heures et demie je suis allé chez le sieur Blanc accompagné de mon frère pour y régler un compte ; je n’ai pas joué, mais on avait commencé la partie. Nous étions huit à dix. Je ne puis dire de combien était composé l’enjeu et ce que prenait à chaque partie le maître de la maison. Je ne connais pas ces joueurs. »
Son frère Maurice, 25 ans, est plus précis :
« Ce soir, vers onze heures et demie j’étais avec mon frère chez le sieur Blanc pour régler un compte. On y jouait au baccara à 05 et 10 centimes la partie depuis peu, lorsque le sieur Blanc est venu dire que la gendarmerie était devant sa porte. Je n’ai pu retirer aucune somme à ce dernier des enjeux, mais il est à ma connaissance qu’on lui donne habituellement une certaine somme à la fin. Elle varie suivant que l’on joue à grosse ou petite partie. Nous étions huit à dix et je ne connais pas les autres. Nous n’avons pas joué, ni moi, ni mon frère. »
Le brigadier Reynaud notifie à Blanc qu’il est en contravention à l’article 410 du Code pénal et qu’un procès-verbal sera dressé contre lui. Le dossier est transmis dès le lendemain au procureur de la République à Forcalquier.

Blanc Joseph, dit Sergent

« Dans les premiers temps qu’il était ici arrivé à Reillanne c’était un bon travailleur, un bon citoyen et un honnête garçon… »
Qui est cet homme ? Les pièces du dossier en dressent un portrait cohérent, sinon flatteur.
Joseph Blanc a 43 ans en 1891. Natif de Vachères, il est arrivé à Reillanne depuis environ trois ans. Il est marié, sans enfant, et ne possède aucune propriété. Il travaille comme journalier, à 1,50 ou 2 francs par journée — quand il travaille, c’est-à-dire environ un quart de l’année. Le juge de paix suppléant Audibert, dans son rapport au procureur daté du 24 septembre, note avec une certaine bienveillance : « Dans les premiers temps qu’il était ici arrivé à Reillanne c’était un bon travailleur, un bon citoyen et un honnête garçon, c’est en fréquentant ces joueurs qu’il s’abrutit et il trouve le moyen de vivre mesquinement sans guère travailler. Sa femme serait plus travailleuse que lui. »
Le maire de Reillanne, le vicomte Sébastien de Salve, est moins indulgent. Dans sa lettre au procureur du même jour, il écrit que « son principal moyen d’existence consiste dans le jeu de boules et autres au moyen desquels il vit aux dépens des dupes qu’il exploite, et dans la tenue habituelle des jeux de hasard ». Il précise que Blanc fait l’objet de la surveillance de la mairie et de la gendarmerie depuis plus d’un an, et réclame une répression ferme : « Ce serait une œuvre de bien public que de fermer par une répression nécessaire cette maison clandestine de jeux. »
La fiche de renseignements établie par l’adjoint au maire Martin, le 15 octobre, confirme que Blanc « ne vit que du jeu » et que ses moyens d’existence sont : néant.

Le village témoigne

Le 25 septembre, le procureur de la République commande un supplément d’enquête. Il veut savoir : admettait-on des mineurs ? Jouait-on tous les soirs ? Combien de personnes ? Quels enjeux ? Quel bénéfice pour Blanc ?
Le 29 septembre, le brigadier Reynaud, accompagné de trois gendarmes, interroge treize habitants de Reillanne et Vachères. Les déclarations forment un tableau saisissant.
Bourgue Joseph, 48 ans, tuilier, reconnaît avoir joué au baccara chez Blanc « il y a environ un an ». L’enjeu habituel était de 50 centimes, et Blanc « prélevait un bénéfice de 50 centimes par partie ». Ils étaient sept ou huit, et « il n’y avait pas de mineur ».
Fayet Félix, 50 ans, beau-frère de Blanc, admet avoir joué chez lui « presque tous les dimanches pendant l’hiver dernier », avec des enjeux de 25 à 50 centimes. Il précise ne jamais avoir admis de joueurs de moins de 20 ans chez lui, et dit jouer chez lui aux « repas ou autres friandises, mais jamais de l’argent ».
Roux Adolphe, 40 ans, est d’une franchise désarmante : « Dans la soirée du 20 septembre courant, je me rendais chez Blanc, pour voir ce qui se passait et pour faire la partie au besoin. Ayant appris que la gendarmerie était dans le quartier, je fus me coucher. » Il confirme avoir joué au baccara chez Blanc, avec des enjeux de 50 centimes ou un franc, et un bénéfice variable prélevé par le tenancier — « parfois de 50 centimes, de 25 centimes et par moment, rien du tout. On ne joue dans cette maison que le dimanche », précise-t-il.
Jean Léon, 20 ans, est le témoin le plus éloquent. Il déclare avoir souvent joué au baccara chez Blanc, « une ou deux fois par semaine ». Les enjeux, dit-il, « varient de 10 centimes à 50 francs » — cette dernière somme se jouant rarement, « mais nous l’avons eu mise sur le jeu ». Il conclut avec un détail inoubliable : « Il n’y avait personne de plus jeune que moi dans cette maison où l’on me gagna même une fois le chapeau que j’avais sur la tête. »
Le jeune Landrin Émile, 17 ans, affirme n’avoir jamais joué mais être allé « deux fois voir ce qui se passait ». Il a observé des enjeux de 25 à 75 centimes, et un bénéfice de 50 centimes prélevé par Blanc à chaque partie.
Clément Philippe, 48 ans, venu de Vachères, reconnaît avoir été présent le soir du 20 septembre. Il jouait au Cinq-Cents avec les frères Peyron et Jean Eugène, à un franc la partie — « et Blanc n’a prélevé aucun bénéfice à ma table ». Il signale néanmoins avoir joué au baccara chez Blanc « il y a environ deux ans », avec un prélèvement de 25 centimes par partie.
Le seul témoin à évoquer une précédente affaire est Abaccus Hippolyte, 50 ans : « Depuis environ trois ans que nous jouions à Reillanne chez le sieur Fassati Joseph et que nous fûmes pris par la gendarmerie, je n’ai jamais plus joué ni fréquenté les joueurs. » Une autre maison de jeu, donc, avait déjà été démantelée à Reillanne quelques années plus tôt.
Face à l’accumulation des témoignages, Blanc est interrogé à nouveau. Il maintient sa version : « Très souvent après la fermeture des établissements publics de Reillanne, il recevait des amis chez lui avec lesquels il jouait des châtaignes, biscuits et diverses consommations, et non de l’argent. »
Les gendarmes concluent sèchement dans leur rapport : « Il résulte des renseignements recueillis que le susdit Blanc n’a pas de ressources, qu’il travaille très rarement et qu’il vit presque uniquement du produit de la tenue des jeux de hasard. »

La mécanique judiciaire

Le 30 septembre, le procureur Benjamin S. transmet au juge de paix de Reillanne une assignation à prévenu et des invitations à témoins, avec une instruction précise : si Blanc consent à renoncer aux délais légaux, les témoins seront convoqués pour le 3 octobre. Dans le cas contraire, tout sera retourné au parquet pour une procédure dans les formes.
En droit correctionnel de l’époque, tout prévenu avait droit à un délai minimum de trois jours francs entre la signification de la citation et l’audience. Renoncer à ce délai permettait d’accélérer la procédure. L’huissier Denis Arniaud se rend à Reillanne le 1er octobre. Blanc accepte. Le télégramme du juge de paix au procureur, expédié le même jour à 11h45, est laconique : « Blanc a renoncé aux délais, informe par suite brigadier de gendarmerie et ferai assigner les témoins pour trois octobre. »

L’assignation formelle inculpe Blanc d’avoir « à Reillanne, dans la nuit du vingt septembre 1891, tenu une maison de jeux de hasard, et d’y avoir admis le public soit librement soit sur la présentation des intéressés » — délit prévu et puni par l’article 410 du Code pénal.

La peine encourue

L’article 410 du Code pénal de 1810, toujours en vigueur en 1891, punissait le tenancier d’une maison de jeux de hasard ouverte au public de six jours à six mois d’emprisonnement, d’une amende de 16 à 300 francs, et de la confiscation des fonds et instruments de jeu saisis. Seul le tenancier était visé : les simples joueurs ne commettaient aucun délit en participant, ce qui explique la relative franchise de plusieurs témoins.
Dans le cas de Blanc, les éléments à charge sont lourds : activité habituelle et non occasionnelle, prélèvement systématique sur les parties, clientèle nombreuse, notoriété publique établie depuis plus d’un an. Seule la récidive formelle n’est pas documentée — les antécédents demandés à la mairie de Vachères n’ont jamais été fournis à temps.
En pratique, les tribunaux correctionnels de province prononçaient dans ce type d’affaire des peines situées entre quinze jours et deux mois d’emprisonnement, assorties d’une amende de 50 à 100 francs. Pour Blanc, dont les moyens d’existence sont qualifiés de « néant » par l’adjoint au maire, une amende de cet ordre représentait l’équivalent de vingt-cinq à cinquante journées de travail — une somme considérable. La loi Bérenger sur le sursis, votée en 1891, aurait pu théoriquement s’appliquer, mais son usage était encore très hésitant dans les premières années suivant son adoption.
Quant aux joueurs entendus comme témoins — Fayet Félix, explicitement blanchi faute de preuves par le brigadier Reynaud, ne sera pas poursuivi. Aucun des autres habitués ne risquait de poursuites pénales.

Ce que le dossier ne dit pas

Le dossier 3 U 2/305 s’arrête là. Le jugement du 3 octobre 1891 n’y figure pas. On ne sait pas si Blanc Joseph, dit Sergent, a été condamné à l’emprisonnement ou si le tribunal a fait preuve d’indulgence. On ne sait pas davantage ce qu’il est advenu de lui après cette affaire — s’il a cessé de tenir maison, s’il a quitté Reillanne, ou s’il a continué, comme avant, à recevoir des amis le dimanche soir au premier étage du quartier des Tours, pour jouer des châtaignes et des biscuits.
Le jugement, s’il a été conservé, se trouverait dans les registres correctionnels du tribunal de Forcalquier, aux Archives départementales des Alpes-de-Haute-Provence.
  • Archives départementales des Alpes-de-Haute-Provence, cote 3 U 2/305.

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