Le chasseur et lou muoù (Aix-en-Provence, janvier 1893)

paysan-mulet

Le sieur T. a chassé avec un permis mais en temps de neige. C’est un brave homme, peu familiarisé avec la langue française.
« Vous savez qu’il est défendu de chasser en temps de neige ? lui dit-on.
— Oui, mais il y en avait tant si peu, de neige, que j’ai cru pouvoir tirer trois coups de fusil… Il n’y en avait pas un pan… Non ! n’ivié p’an pan ! p’an pan !
— L’excuse est mauvaise…
— Et puis, elle était si sale, cette neige, si boueuse… Sémblavo dé sujo1… Je croyais que le garde il la considèrerait pas comme la neige qu’il est inscrite dans le code pénal…
— Enfin, vous reconnaissez le fait ?
Espérez2 !… D’abord, il n’y avait pas de neige, là mounté cassavi3… J’ai choisi un endroit où que le vent avait tout escoubé4… Le garde devié pas fairé lou barbaoù5
— Mais pourquoi choisissez-vous précisément un jour de neige pour chasser… Vous vouliez profiter…
— Ah pas maï !… J’étais sorti pour ana cerca lou muoù6 qu’il était à Saint-Eutrope7… J’en avais besoin doù muoù8… Il attestera lui-même que je venais pour lui seul et pas pour le garde champêtre… C’est une si bonne bête ! (parli doù muoù9) ; une bèsti qué i’avèn élévado coumo nouèstro fillo10 !… En sortant, je me dis : « Prends ton fusil, tu casseras11 un brin, tout en menant le muoù… »
Le tribunal interrompt cette histoire palpitante d’intérêt et condamne T. au minimum de la peine : 16 francs d’amende.
En sortant, le prévenu s’attendrit :
« Es la proumièro fé qué la besti m’atiro un bassèou. Es un anji, Moussu, un anji12… »

Notes

1 « On aurait dit de la suie. »
2 « Attendez ! »
3 « où je chassais. »
4 « balayé. »
5 « ne devait pas faire le barbeau »
6 « aller chercher le mulet »
7 Quartier rural situé au nord d’Aix-en-Provence.
8 « du mulet »
9 « (il parlait du mulet) »
10 « une bête que j’avais élevée comme notre fille »
11 « chasseras »
12 « C’est la première fois que la bête m’attire des ennuis. C’est un ange, monsieur, un ange… »

  • Source : Le Mémorial d’Aix, 29 janvier 1893