Le procès d’Étienne Lacanaud d’Eyragues (5 août 1845) – partie 2

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Les exactions d’Étienne

Bien que, dès avril 1845, Étienne Lacanaud ne vive plus chez son père, dans la Rue grande, à Eyragues, mais chez son beau-frère Bayol, il continue de lui mener la vie dure et fait régner la terreur dès qu’il apparaît. Ce mois de mai 1845 est d’ailleurs horrible pour le père, Honoré-Grégoire Lacanaud, qui a alors près de soixante ans.
Vieil homme

Un vieil homme qui pourrait tout à fait ressembler au père d’Étienne. Artsy Bee/Pixabay.

Le 3 mai, par exemple, des habitants du village voient le père poursuivi par son fils qui souhaite lui faire un mauvais sort. Craignant pour la vie du vieil homme, ils préviennent les gardes champêtres d’Eyragues. Ceux-ci arrivent dans la maison, constatent les agressions que fait subir le fils à son père, mais n’agissent pas pour le faire cesser. Cette inertie sera d’ailleurs constatée et relevée au procès.
D’autres actes odieux sont mis aussi sur le compte d’Étienne. Des témoins attestent que le fils a, tantôt mis son père en joue avec un fusil, tantôt l’a menacé du poignard, ou encore l’a provoqué en duel (courageux fils à la constitution robuste face à un vieillard !). Une fois, on assure même qu’il a chassé son père de sa propre maison.

Les lettres de la haine

Rapidement, Étienne adopte avec son père l’attitude d’une victime. Pour lui, son père en veut à sa vie et il ne fait que se défendre en étant odieux avec lui.
Il lui envoie même, en ce début du mois de mai deux lettres « anonymes » dans lesquelles on note la haine qu’il manifeste à son père. Voici comment est formulée la première :
« Ma franchise a fait naître en vous l’intention de me tuer que vous nourrissez depuis deux mois, vous me l’avez dit et ne pouvez le nier. Du reste, il y a huit jours, lorsque je suis entré chez vous, vous m’avez provoqué en me disant que vous n’aviez peur de personne et que vous saviez que j’avais peur de vous. Cela joint à tous les actes de barbarie que vous avez commis à mon égard a engendré chez moi la même intention que vous aviez à mon égard. Or, ne tenant plus à l’existence depuis ce qui s’est passé entre nous deux, et ne voulant pas agir en traître, je viens vous prévenir. Vous pouvez vous tenir sur vos gardes, parce que la première rencontre que j’aurai avec vous sera celle où nous aurons cette explication. Si vous étiez assez brave pour accepter un duel, je vous l’aurais proposé mais je sais que vous êtes trop lâche et le refuseriez. Votre conduite à mon égard le prouve trop, car il faut l’être pour se laisser influencer par une putain, pour renoncer à son enfant. Du reste, vous m’avez souvent dit que j’étais un bâtard, et je le crois. C’est pourquoi vous aurez lieu de croire que je n’aurai pas de répugnance à me laver les mains de votre sang que vous avez souillé en vous mariant avec une salope comme vous en avez une. Vous savez qui vous écrit. À revoir. »
Quelques jours plus tard, une nouvelle lettre arrive chez Honoré-Grégoire Lacanaud, tout aussi menaçante. Il y lit les mots suivants :
« Vous êtes venu, il y a deux ou trois jours, demander après moi au Lion d’Or, pour me provoquer en duel. J’en suis charmé. Trouvez-vous à votre jardin ce soir à cinq heures de l’après-midi. J’y serai. Nous verrons lequel des deux a tété le meilleur lait. Vous avez dit à qui a voulu l’entendre que j’étais un lâche. Nous le verrons. Apportez des armes, j’en aurai. Et surtout pas de témoins, parce que si vous en avez et que vous en parliez à quelqu’un, c’est parce que vous n’avez pas envie de vous battre. J’ai soif de votre sang. Du silence ! Vous m’en voulez, je vous en veux. »
Hôtel du Lion d'Or à Eyragues

L’hôtel du Lion d’or, à Eyragues. DR.

Une tentative d’arrangement

Dans ces conditions, le pire peut arriver à tout moment et, sentant la menace d’un accident mortel, le père n’a d’autres choix que de demander de l’aide à la justice. Le 3 mai, il écrit au procureur de la République de Tarascon les mots suivants :
« Ma vie, celle de mon épouse et de mes enfants sont en grand danger. Je viens supplier votre autorité pour obtenir une punition exemplaire et mettre sous la protection de la justice un père de famille, sa famille même, et éviter de grands malheurs que l’importunité pourrait entraîner. Il y a urgence, vous le voyez, je suis contraint, malgré mon cœur paternel, à vous signaler ce qui m’arrive. »
Lacanaud fils est alors convoqué par la justice qui le menace d’un procès et lui intime l’ordre, pour éviter ces poursuites, de quitter Eyragues. Dans le même temps, son père consent même à acheter à Étienne ses droits dans la succession de son aïeule, contre une somme de 800 francs. Étienne exige un versement comptant de la somme, prétextant son engagement imminent dans la garde municipale à Paris.
Certes, Étienne quitte Eyragues mais ce n’est pas pour longtemps. Bientôt il revient clandestinement dans son village natal.
Une nuit, il s’introduit dans la maison de son père. Les raisons n’en sont pas connues. Lui seul le sait, sans doute. Veut-il s’en prendre, une fois de plus, au vieil homme ? À la jolie Mélinde, qui dort sous le même toit ?
Quelque temps plus tard, il demande à son père, qui lui avait précédemment remis les 800 francs, d’y ajouter 400 francs. Il est vrai que l’acte de cession qu’avaient conclu les deux hommes portait à 1200 francs le prix de ses droits sur l’hoirie de son aïeule, mais, verbalement, tous deux avaient convenu que ce prix était fictif et que, à 800 francs, Lacanaud père ne devait plus rien à son fils. Dès lors, de nouvelles tractations sont menées, à l’issue de laquelle le père fait une offre à son fils, offre que celui-ci n’acceptera que le 17 mai, veille du drame dont nous allons parler maintenant.

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