La légende provençale (formation du legendarium provençal)

La légende est un élément incontournable de la tradition provençale. On la porte aujourd’hui comme un étendard de la culture occitane. Les contes de Daudet sont toujours étudiés dans les écoles et les saints régionaux toujours honorés dans les villages. Il faut bien reconnaître que le fonds légendaire provençal est d’une richesse impressionnante.
Ce n’est qu’au bas Moyen Âge que la légende a acquis ses lettres de noblesse. Jusqu’au XIIe siècle, la légende (latin legenda,« ce qui doit être lu ») était le récit de la vie d’un saint lu à l’office de mâtines. Ces hommes du passé – au nombre desquels figuraient les saints de Haute-Provence, Mari et Donat – avaient mené une vie si exemplaire que le récit de leur existence apportait à l’auditeur ou au lecteur une référence dans l’exercice du bien. Cette idée d’instruction résultant de la lecture est très présente dans la pensée religieuse médiévale.gens

Saints et culte des eaux

On associait souvent les saints aux phénomènes atmosphériques qui, globalement, restaient alors peu expliqués : c’est Dieu qui fait pleuvoir et ses saints intercèdent auprès de lui. C’est pour cette raison que les sources et les fontaines – et cette notion se retrouve dès l’Antiquité – sont l’objet d’une dévotion particulière. Gens Bournareau (ou Bournarel), né à Monteux (Vaucluse) en 1104, incarne l’homme qui, rejeté de son temps, deviendrait le saint provençal intercédant pour la pluie. Alors qu’il n’était qu’un enfant, il s’indigna un jour du culte rendu à saint Raphaël par le moyen d’une statue de plâtre. S’emparant de l’objet, il le brisa sous les yeux médusés des habitants du village. Il se retira dès lors dans les collines du Beaucet et mena une vie d’ermite, faite de travail et de pénitence. Il mourut dans son vallon le 16 mai 1127, à l’âge de vingt-trois ans et son corps fut déposé dans un rocher, près duquel fut édifiée une chapelle romane. Son tombeau s’y trouve toujours : les reliques de Gens, transportées au XVIIe siècle dans l’église du Beaucet, retrouvèrent la quiétude de l’église de son ermitage en 1972. Même si sa vie est romancée, elle n’en demeure pas moins révélatrice de la volonté de se fixer des références, des exemples à imiter, voire des héros à diviniser. C’est le principe de la légende qui ajoute le fantastique et le surnaturel à la vie exemplaire des hommes. Aujourd’hui, l’existence d’une source,connue sous le nom de fontaine de Saint-Gens, semble confirmer un culte des eaux associé à un dieu, païen à l’origine – car, comme nous l’avons vu, le thème n’est pas nouveau – incarné ensuite par un homme, d’abord saint Raphaël, puis saint Gens. Si l’on en croit la légende, c’est lorsque sa mère vint un jour le rejoindre dans les collines du Beaucet, épuisée et assoiffée,qu’il perça la roche de son doigt et l’eau en jaillit. L’homme, béatifié par la seule foi populaire, est devenu l’objet d’un culte approuvé par l’Église et que l’on prie aujourd’hui encore pour faire venir la pluie en période de sécheresse.
Saint Donat vécut plus d’un demi-millénaire avant saint Gens. Pourtant, des éléments communs caractérisent les deux hommes. Donat vécut dans une grotte (comme Gens), en un endroit où le terrain s’était effondré, et c’est sur ce lieu qu’un prieuré fut bâti. Comme pour saint Gens, la chapelle se situe près d’une source, où saint Donat aimait à se recueillir. Le 15 août et le 8 septembre (le 16 mai pour saint Gens), un pèlerinage a traditionnellement lieu à l’ermitage pour demander la venue de la pluie. Preuve évidemment que saint Gens est l’équivalent vauclusien de saint Donat, le Bas-Alpin.

Peurs en Provence

tarasque-statueLe surnaturel abonde dans les légendes provençales. Il faut reconnaître que la région a connu bien des malheurs : invasions, pillages, razzias… Quand ce n’est pas l’homme qui causait le mal, la nature se mêlait de la partie : combien de fois les archives ne mentionnent-elles pas les disettes provoquées par la sécheresse et les mauvaises récoltes, les crues d’un Rhône alors totalement libre de ses mouvements, le mistral, vent du nord soufflant parfois « avec la fureur d’un animal ». Toutes ces raisons expliquent peut-être pourquoi tant de monstres peuplent l’imaginaire provençal : à Arles, saint Trophime chassant les démons de Malcrozet, à proximité des Alyscamps ; à Tarascon, la fameuse tarasque dévorant tout ce qu’elle rencontre, hommes et bêtes ; à Aix, à Beaucaire, à Draguignan, le dragon se nomme le Drac.
L’influence de l’Église se fait sentir dans ces légendes, puisque c’est souvent un saint qui parvient à maîtriser le monstre, ainsi sainte Marthe qui, en exhibant une croix, met la tarasque en déroute. « L’élan monstrueux de la bête se brisa […]. La tarasque s’arrêta en tressaillant, clouée au sol. Sainte Marthe leva encore la main et lui jeta de l’eau bénite. » Au haut Moyen Âge, sainte Marguerite d’Antioche, poursuivie des assiduités d’un certain Olybrius, fut jetée en prison où un dragon l’avala. Le contexte ne semble guère faire de doute: c’ est le diable qui est sous-jacent. C’est lui qui influe sur les terreurs humaines, attisées par la croyance en l’enfer que toutes les Églises enseignent alors. Au point de le représenter fréquemment au fronton des édifices religieux. Sur le portail occidental de la cathédrale Saint-Trophime d’Arles, on remarque diverses sculptures animalières, un aigle, un lion, un taureau et un éon, au symbolisme chrétien. Plus curieuse est la présence d’un bouc, symbole du péché et, partant, du diable (Lévitique XVI, 10). Au Moyen Âge, le bouc est une réminiscence du culte du dieu gaulois Cernunnos, au corps d’homme et à tête de bouc.

La chèvre provençale

baux2Animal provençal par excellence, la chèvre est héroïne de nombreux contes et légendes provençaux. En provençal, faire veni cabro, que l’on traduit littéralement par rendre chèvre, signifie faire sortir quelqu’un de ses gonds. La chèvre, animal emblématique de l’élevage méditerranéen et que l’on s’attendrait à voir couvert de louanges, est associée à des expressions fort peu sympathiques. On déconseille par exemple aux parents d’élever leurs enfants au lait de chèvre, car ils risquent de devenir stupides et de sauter sans cesse. On craint aussi de croiser une chèvre noire sur le côté gauche de la route. Quant aux yeux de merlan frit, ils ont en Provence leur équivalent : on parle des yeux de chèvre morte. En somme, l’animal est peu estimé car jugé trop capricieux (souvenez-vous de la chèvre de M. Seguin).
C’est au pays de Fontvieille (Bouches-du-Rhône) que s’est répandue la légende de la fameuse chèvre d’or. On dit qu’au temps où les Maures se battaient contre les Provençaux, l’un d’eux, Abd al-Rahman, dut fuir au plus vite, emportant un fabuleux trésor en or et en pierres précieuses. Il trouva refuge dans une grotte de la vallée des Baux où il pensa cacher ses biens. Son serviteur l’attendit à l’extérieur. Dans les ténèbres, al-Rahman trouva une chèvre qui vivait là. Tentant de la suivre, il se perdit dans le labyrinthe et tomba nez à nez avec une énorme bête aux canines effrayantes. Le combat dura toute la nuit, le sol trembla des coups que s’échangèrent les adversaires. Au petit matin, la chèvre retourna à l’air libre, couverte de poudre d’or. Abd al-Rahman ne réapparut jamais plus. Son serviteur s’enfuit sans demander son reste. On dit aujourd’hui que le trésor est toujours dans la grotte. Certains bergers ont vu cette chèvre qui errait çà et là autour du trou des Fées, léchant les murs de salpêtre près de Baumanière. Mais malheur à ceux qui tentèrent de la suivre dans la grotte, jamais personne n’en revint. Aussi, si vous la rencontrez un jour au détour d’un sentier dans le val d’Enfer, passez votre route. Ou tentez votre chance si vous êtes courageux car la chèvre vous conduira jusqu’à son trésor.
Riche d’une tradition populaire qui tire son origine dans le creuset de croyances antiques, la légende provençale trouve toute sa vigueur dans le talent de ses conteurs. C’est en effet une culture plus racontée qu’écrite qui caractérise le legendarium occitan, un peu à la manière des mythes religieux gaulois dont la rédaction pervertissait le message. Il y a pourtant nécessité à maintenir vivante cette culture et à la diffuser avec les nouveaux moyens de communication. C’est à ce devoir de conservation que sont confrontés les baladins provençaux en ce début de siècle.

Jean Marie Desbois,
in Jadis – Contes et légendes de Provence,
Artis, 2001.

Bibliographie

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Photographies

1. C’est dans ces collines que vécut saint Gens et que sa légende vit le jour. © Artis, 2001.
2. Statue de la Tarasque à Tarascon.
3. Le quartier de Beaumanière, aux Baux-de-Provence, dans le val d’Enfer. DR.