Vio­len­ces con­ju­ga­les (Aix-en-Pro­vence, 19 no­vem­bre 1896)

  • Sources : Archives municipales d’Aix-en-Provence, I1/20 n°867 et 869

L’an mil huit cent quatre vingt seize, le 19 9bre.

Publicité pour la pharmacie Sigaud, d'Aix (1895).

Publicité pour la pharmacie Sigaud, d’Aix (1895).

Nous, Champion Hildebert, commissaire c[en]tral, informé ce soir qu’une femme venait d’être frappée au cou d’un coup de couteau par un inconnu et avait été transportée à la pharmacie Sigaud, rue Espariat, nous sommes rendu immédiatement à cette pharmacie où nous avons trouvé assise une femme dont les mains, le tablier et le corsage étaient recouverts de sang. Elle venait d’être pansée par M. Sigaud et par M. le docteur Vadon, ce dernier étant déjà parti. Nous apprenons par M. Sigaud que la blessure se trouve à la gorge, sur la partie antérieure et a été faite par un stylet; nous apprenons aussi que la blessure ne met pas immédiatement en danger la vie de la victime.
Cette dernière paraît souffrir beaucoup. Nous l’interrogeons, mais la blessée paraît ne pas vouloir donner le nom de son agresseur. Nous obtenons cependant que la blessure a été reçue par la victime chez elle, au moment du repas. Nous ne pouvons obtenir aucune autre parole concernant l’auteur du coup de stylet.
A une autre reprise, la blessée nous dit : « Il a fait comme cela », et en même temps elle fait aller la main fermée d’avant en arrière.
Sachant que le drame s’est passé rue Brueys n°5, que la victime vit en concubinage avec un amant, nous possédons les premiers renseignements qui peuvent nous permettre de commencer une enquête.
Nous faisons transporter la blessée à l’hôpital. Nous nous rendons aussitôt au domicile de la blessée qui habite une chambre du 3e étage, sur la cour. Nous constatons que des gouttes de sang se trouvent dans les escaliers du 2e et du 3e étage. La porte du logement est ouverte. Une bougie brûle sur la table de la cuisine (première pièce d’entrée). Des assiettes contenant soupe, viande, dessers sont sur la même table. Dans une assiette se trouve encore de la soupe où sont tombées deux gouttes de sang.
Derrière la porte d’entrée se trouve une flaque de sang mesurant environ 30 sur 40 centimètres. Le bas du mur voisin porte des traces de sang. Nous remarquons une (2) épingle à cheveux; une autre épingle semblable est à un mètre du sang. Nous ne trouvons ni couteau ni stylet ayant pu servir à frapper la victime. Nous recherchons les papiers qui peuvent nous être utiles dans notre enquête. Nous trouvons 1e un bulletin de baptême au nom de Lagostino Marie-Louise, née à Nice le 15 avril 1860 de François Lagostino et Augié Madeleine, 2e une adresse au nom de Martinetti Joseph, chez M. Issautier, liquoriste, place Vivaux 10, Marseille, 3e une photographie qu’on nous affirme être celui de (3) l’individu vivant à cette adresse.
Nous recueillons d’autre part que la blessée est connue sous le nom de Louise et son amant sous le nom de Joseph Martinetti; les papiers trouvés se rapportent donc à la blessée et à son amant. Nous apprenons que Martinetti Joseph a pris la fuite aussitôt le coup porté à sa maîtresse. Il est parti dans la direction du haut de la rue Brueys. Il a été rencontré par un passant qui sera entendu ultérieurement.
Nous établissons comme suit le signalement de Martinetti Joseph :
Âgé d’environ 35 à 40 ans, grande taille, fortes moustaches noires, figure pâle et maigre, vêtu d’une blouse comme en portent les maquignons1. Cet individu a purgé récemment une condamnation à la prison de Marseille où son signalement exact pourra être recueilli. Il doit être connu de la police de Marseille où il était un assidu des bars mal famés. Il devait être souteneur2 et sa maîtresse devait lui servir à ce métier. Il était à Marseille sous le coup d’une interdiction de séjour.
Une enveloppe trouvée chez lui porte cette mention: « M. David, patron du café du Dahomey à Pertuis (Vaucluse) ». À cette adresse le nommé Martinetti doit être connu.

Nous avons fait faire immédiatement des recherches dans Aix en vue de capturer l’inculpé s’il rentrait à son domicile ou parcourait la ville. Nous avons informé d’urgence Monsieur le Procureur de la République, magistrat auquel nous avons transmis le présent acte.
[Le Commissaire central]

Vu l’affaire concernant Martinetti Joseph, inculpé d’avoir, dans la soirée du 19 9bre courant, porté un coup de couteau ou stylet à sa maîtresse, la nommée Lagostino Louise.
Nous sommes rendus ce jour, à 8 heures du matin à l’hôpital où nous avons entendu la nommée, laquelle a répondu :
« Je me nomme Lagostino Marie-Louise, 35 ans, née à Nice le 15 avril 1860 de François et de Madeleine Augié, célibataire. Je demeure à Aix, rue Brueys 3, depuis la Saint-Michel (29 7bre dernier). J’habite avec un nommé Martinetti Joseph. Je résidais auparavant à Marseille, rue de l’Amandier 5, où j’ai resté deux années. Je ne puis vous donner aucun renseignement sur Martinetti. Il ne vit avec moi que depuis que j’habite Aix. Je le connaissais déjà à Marseille, mais nous ne vivions pas sous le même toit. cet homme est forain, parcourt les foires et marchés. Je ne puis donner des détails sur sa façon de vivre, ses habitudes et ses différentes résidences.
« Hier soir, vers 6 heures et demie, j’étais en train de manger dans ma chambre lorsqu’un individu que je ne connais pas est entré et m’a donné un coup de couteau à la gorge. je me suis sauvée dans les escaliers en criant au secours et j’étais dans l’escalier du deuxième étage quand l’inconnu est passé près de moi, prenant la fuite.
« Vous dites que c’est mon amant ! Non, c’est un inconnu. Je ne puis vous donner son signalement. Je n’ai pas eu le temps de le voir. »
Nous mentionnons que la nommée Lagostino montre un mauvais vouloir dans ses réponses. Elle ne veut nous renseigner. Elle prétend d’ailleurs qu’elle ne veut porter plainte contre personne et qu’elle est libre d’agir ainsi.

Le docteur Vadon. DR.

Le docteur Vadon. DR.

L’état de sa blessure, dit M. Vadon, est très satisfaisant. La blessure est peu grave et, sauf complication, sera cicatrisée dans cinq à six jours.
En présence de la mauvaise volonté de la blessée à répondre à nos questions dans le but évident de protéger son amant, auteur des coups par elle reçus, nous arrêtons notre interrogatoire pour continuer l’enquête commencée hier soir.


Le 21 novembre 1896 :
Continuant notre enquête concernant l’affaire suivie contre Martinetti Joseph, inculpé de coups sur Lagostino Louise, avons entendu sur les lieux :
Gallian Antonin, 36 ans, menuisier rue Brueys, demeurant à Aix, lequel a déclaré :
« J’habite un logement sur la cour où donne également un peu plus loin le logement de Martinetti et de sa maîtresse. Hier soir, vers 7 heures, j’ai entendu une dispute entre deux personnes et aussitôt des cris : « Au secours ! À l’assassin ! » Je suis sorti et ai vu la femme Lagostino dans la rue. Le nommé Martinetti avait pris la fuite. Je ne l’ai pas vu. Il y avait souvent des disputes dans le ménage. »
[Nom illisible], 42 ans, coiffeur, lequel déclare :
« Je connais Martinetti que j’ai rencontré bien des fois sur les marchés et foires. […] Je ne l’ai pas vu depuis quelques jours. »
Jourdan Marius, 48 ans :
« Hier soir vers 7 heures, j’ai rencontré sur la petite place en haut de la rue Brueys Martinetti qui s’éloignait à grands pas. Il m’a semblé qu’il avait quelque chose dans la main. Je ne sais pas. »
Et le 21, nous recevons une lettre recommandée de Martinetti qui serait à Marseille.
Nous transmettons cette lettre à M. le Procureur.

1. Marchands de bétails.
2. Proxénète.

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